FECIT
C'est sans doute un des architectes ou entrepreneurs du monument. D'autres documents épigraphiques conservés au musée lapidaire attestent l'importance des combats qui y furent donnés ; ce sont des inscriptions funéraires qui nous montrent que des gladiateurs étaient établis dans le pays
et que ce n'étaient pas seulement des troupes de passage qui paraissaient dans l'arène. La fonction de ces spécialistes qui s'ingéniaient à varier l'art de tuer y est indiquée avec soin ainsi que le nombre de leurs victoires.
Voici le Thrœx (le Thrace) qui, armé d'une courte épée, d'un bouclier rond et d'un casque, combat contre un adversaire armé de même. Voici le rètiaire qui, un filet d'une main et un trident de l'autre, mais sans armes défensives, poursuit le myrmillo portant seulement une épée, mais protégé par sa cuirasse, son bouclier, ses jambières et son casque.
Les inscriptions de Nîmes ne nous ont pas signalé de laqnéateurs, (combattant l'un contre l'autre avec des lacets); ni de dimachaires, ni de gladiateurs équestres. On ne peut conclure de ce fait qu'on n'en ait pas vu dans les arènes de Nîmes, d'autant mieux qu'ils étaient plus rarement employés. Les dimachaires surtout qui, sans armes défensives, mais portant une épée de chaque main, cherchaient plutôt à tuer qu'à se défendre revenaient fort cher aux entrepreneurs de spectacles. Un gladiateur bien instruit représentait un capital important et ce n'était pas sans mélancolie, en songeant à sa bourse, que le soir venu le maître comptait ses morts, soit ceux qui avaient été tués sur le coup, soit ceux qui, grièvevement blessés et ne valant pas la peine d'être guéris, étaient achevés à coup de maillet dans le « spoliaire ». Un combat de gladiateur constituait donc des émotions et des dépenses auprès desquelles les courses de taureaux les plus luxueuses sont vraiment peu de chose. On éprouve à lire les noms de ces gladiateurs non loin de l'arène où ils ont combattu, une impression singulière, évocation d'un passé tragique. La plupart sont morts avant vingt-cinq ans tués dans l'arène, comme ils en avaient tué d'autres. Et cependant ils étaient aimés ; ils avaient une famille. Ce sont leurs femmes, aux doux noms de Sperata ou d'Optata, c'est leur professeur Lucius Sestius Latinus qui ont fait les frais de leur tombeau.
Si les Arènes nous donnent surtout la sensation de la grandeur romaine, la « Maison Carrée » complète l'idée que nous devons nous faire d'une civilisation qui savait allier l'élégance à la force. La Maison Carrée, le plus populaire des monuments antiques de notre sol, est peut-être l'œuvre la plus parfaite que nous ait léguée l'architecture gréco-romaine, édifice où apparaît dans tout son jour ce souci de la « divine proportion » que les Romains avaient hérité des Grecs, lorsqu'ils reprenaient à leur tour les types que ce peuple, artiste entre tous, avaient créés. Ce souci ne se montre pas seulement dans le rapport des parties entre elles; mais dans les dimensions adoptées. Plus petit, il risquerait de paraître mesquin; plus
grand, on saisirait moins bien l'ensemble de sa « magique harmonie ». La Maison Carrée forme un rectangle de 2 6'", 3 2 de long sur 13"", 5 5 de large. Ses colonnes sont corinthiennes et ont 7"", 16 de haut. C'est un temple pseudopériptère, c'est-à-dire que, sauf au péristyle, les colonnes au lieu de former galerie autour de l'édifice sont engagées dans les murs de la cella ou sanctuaire, ce qui permet d'augmenter les dimensions de ce
Cliché Fcvrot.
Maison Carrée,
sanctuaire, sans changer les dimensions de l'ensemble. Vingt de ces colonnes sur trente sont ainsi prises à moitié dans la maçonnerie; six forment la façade ; les quatre autres, deux de chaque côté supportent le péristyle. Le monument s'élève sur un stylobate qui lui sert comme de piédestal et l'on accède à la porte d'entrée par un escalier de quinze marches. Cette porte de 7'", 14 de haut sur 3", 24 est couronnée par une architrave très saillante que supportent deux consoles richement sculptées,
La sculpture décorative de la Maison Carrée est justement célèbre. On y voit avec quel soin et quelle fermeté les ornemanistes romains fouillaient la pierre, accentuaient les reliefs, faisaient saillir les lignes principales, et, par la profondeur à laquelle ils creusaient, comme par la précision de
leur ciseau, faisaient intervenir les jeux d'ombre au milieu du dessin le plus pur. C'est ainsi que sans parler des têtes de lion qui supportent la corniche, la disposition des rinceaux qui courent le long de l'entablement nous apparaît, malgré la distance du sol, dans une netteté parfaite, sans froideur ni sécheresse. Certains fragments de ce genre qu'on peut voir de près au musée lapidaire nous montrent que, même pour des motifs destinés à être placés à plusieurs mètres du spectateur, l'artiste prenait souvent la peine, par exemple, d'isoler la feuille ou la branche de la pierre qu'il sculptait, de façon qu'elle n'}'- restât attachée que par un côté ou même seulement par quelques points de ses courbures.
La Maison Carrée était comprise dans un ensemble architectural dont il a été possible de déterminer à peu près les dimensions. Elle se trouvait au fond d'une grande place qui se prolongeait vers le nord jusqu'au point où s'élève aujourd'hui la statue d'Antonin. Tout autour, à i6 mètres environ du mur du temple s'élevait un portique formé de colonnes de 7"', 60 de haut et de o'",73 de diamètre, avec un entrecolonnement de 3 mètres. Une voie romaine qui passait derrière la Maison Carrée, avait obligé de donner de ce côté au portique une forme cintrée. Divers débris de ces constructions ont été conservés et placés avec raison dans la cour même de la Maison Carrée. On y remarque surtout de ces magnifiques guirlandes de fruits ou de fleurs dont nous retrouverons d'autres échantillons au musée lapidaire. Les modèles ne manquaient pas dans le pays, les fleurs et les fruits y abondaient. Les marchandes de fleurs devaient être fort bien achalandées, si l'on en juge par un basrelief, probablement une enseigne de magasin, où l'on voit une jeune femme assise à un comptoir avec cette inscription engageante et coquette ;
Non vendo ni aniantibns coron as Je ne vends mes bouquets qu'aux amoureux.
Les archéologues ont été fort longtemps dans l'embarras pour déterminer qu'elle était la destination de la Maison Carrée et qu'elle était la date de sa construction. On admet généralement aujourd'hui que c'était un temple, élevé en l'honneur des deux frères Caius et Lucius Agrippa, fils de Julie et du grand Agrippa, le vainqueur d'Actium et par conséquent petit-fils de l'empereur Auguste. L'archéologue Séguier, vers le milieu du xviir siècle, est arrivé à cette conclusion d'après les empreintes des clous qui attachaient sur le fronton les lettres métalliques de l'inscription
depuis longtemps disparue ; il a pu ainsi reconstituer l'inscription suivante :
C. CAESARI AUGUSTI F. L. CAESARI AUGUSTI F. COS DESIGNAïO PRINXIPIBUS JUVENTUTISi
Si Caius et Lucius sont appelés fils et non petit-fils d'Auguste, c'est qu'à cette date, Agrippa leur père, devait être mort et que leur grand-père
Cliihc Bcinheim,
Maison Carrce. Intciicur,
les avait adoptés comme ses héritiers. Or, Agrippa mourut en 12 avant J.-C. D'autre part, les fastes consulaires nous apprennent que Caius fut en effet consul en l'an I après J.-C. C'est donc vers l'an I de Jésus-Christ qu'aurait été élevée la Maison Carrée. Peut-être ne le fut-elle qu'après la mort des deux princes qui eut lieu inopinément l'année suivante. Le style du monument, quoi qu'on en ait dit, s'accorde avec cette date. Quant à l'idée des Nîmois d'élever un si beau temple à des personnages aujourd'hui assez oubliés, elle ne nous étonnera plus lorsque nous réfléchirons
*■ L'idée de rétablir Tinscription de la Maison Carrée d'après les trous des crampons des lettres est due à Peiresc. (Voy. Gassendi. Vie de Peiresc, en latin 1641). Le mémoire de Séguier a été publié en 1759.
que Caius et Lucius avaient hérité de la grande popularité de leur père dans la Gaule orientale, et qu'ils avaient su entretenir ces se'^timents. Ils avaient contribué à l'embellissement de Nîmes et Caius avait accepté d'être officiellement le protecteur de la Colonia Nemaiisensis. T'^tte popularité était telle que lorsque les Nîmois purent craindre que Tibère, alors
à Rhodes, cherchât par ses intrigues à supplanter les fils d'Agrippa, ils avaient renversé les portraits et les statues de ce prince qui se trouvaient dans leurs murs.
Ce témoignage de Suétone [Vie de Tibèi'e) est précieux à plus d'un titre. Il nous fait comprendre combien, même dès le début, le nombre des œuvres d'art, officielles ou non, devait être grand dans l'empire, puisque Tibère, qui n'était pas encore empereur et qu'aucun lien spécial ne rattachait à Nîmes, y avait cependant plus d'une fois son image.
La Maison Carrée, si souvent citée comme un modèle d'harmonie et de symétrie, présente dans sa construction certaines irrégularités qui ont été relevées avec soin. La corniche horizontale du fronton nord (la façade) présente 29 modillons; celle du sud en a 22; la façade latérale de l'ouest en a 54; celle de l'est 64*. On peut s'amuser à les compter; on peut faire des remarques analogues sur les mufles de lion qui sont rangés sous le toit ; mais on ne voit pas bien en quoi la valeur du monument
Cliché Bcrnheim.
Maison Carrée. Danseuse grecque.
* Ces modillons ou consoles offrent une particularité qu'on n'a jamais rencontrée dans aucun autre édifice. Ils sont placés dans le sens inverse du sens habituel; leur partie saillante et renflée, au lieu de s'appuyer verticalement sur la corniche, s'étend horizontalement sous le larmier. Un architecte égyptien du temps de Thoutmes III eut une fantaisie analogue, lorsque, dans un portique de Karnak, il imagina de retourner
peut en être diminuée. Ce qui est plus singulier, c'est que les entreco-
lonnements^ne sont pas égaux, et cela sans qu'on puisse trouver une progression, un rapport de chiffres qui permette de conclure à des inégalités
volontaires. M. Aurès a trouvé des différences allant jusqu'à o'",oy.
^ Les monuments antiques du midi de la France ne commencèrent à
être étudiés qu'à la fin du
XV* siècle. Les architectes
italiens eux-mêmes, malgré
tout ce qu'ils avaient vu
dans leur pays, en étaient
vivement frappés, comme
en témoignent les dessins
de Giuliano da San Gallo
conservés à la Bibliothèque
Barberini à Rome. San
Gallo passa par la Provence en 1492 et la visita plus longuement en 1496. Il a laissé un journal assez insignifiant d'ailleurs de son voj'age. Palladio, au siècle suivant, étudie et dessine, d'une façon assez inexacte, il est vrai, le temple de Diane dont nous nous occuperons plus loin. Dans son ouvrage DelV Architecttira (Venise 1570), il parle aussi de la « Mazon quar-
rée ». Ses contemporains Vignole et San-Micheli vinrent également l'admirer.
Vers le même temps, le français Jean Lemaître publia sous le titre « Le vrai pourtrait de la Maison Carrée de Nîmes » une grande gravure sur bois qui représente notre monument d'une façon remarquablement
les chapiteaux de ses colonnes campaniformes de façon à placer en haut la partie la plus étroite, exemple unique également dans l'architecture pharaonique. Ce sont là des « curiosités » dont l'imitation n'est pas à recommander. Mais tandis que, dans le portique égyptien, l'effet est véritablement mauvais, dans le temple gréco-romain, la forme paradoxale qu'on ne remarque que si l'on estprévenu, ne nuit en rien à l'ensemble.
Maison Carrée. Vénus.
exacte. Depuis, l'admiration ne fit que s'accroître. Colbert songea à la faire transporter à Versailles et Albéroni demandait pour elle un étui d'or. L'Anglais Arthur Young, qui visitait notre pays à la fin du xviir siècle, en a donné une description qui mérite d'être reproduite : « Je visitai la Maison Carrée hier au soir, ce matin et deux fois outre cela
dans le jour (26, 27 juillet 1787). C'est sans comparaison l'édifice le plus léger, le plus élégant et le plus agréable que j'aie encore vu. Sans avoir une grandeur imposante, sans étaler une magnificence extraordinaire pour créer la surprise, il fixe l'attention : il se trouve dans ses proportions une harmonie magique qui charme les yeux.
On ne saurait distinguer une partie spéciale de beauté par excellence; c'est un tout parfait de symétrie et de grtice. »
L'intérieur du monument contient un musée d'antiquités. Nous y signalerons, avec des mosaïques moins cii,i,ùne,.ni,ei,„. intércssautcs que celles que
Vénus de Nîmes. nous trouverons au musée de
peinture, une statue de Vénus (petite nature, i'",35 de haut) qui est assez agréable, mais a été beaucoup trop vantée par M. Lenthéric, et ne vaut pas un buste grandeur naturelle de la déesse dans la pose de la Vénus de Médicis, mais plus souriante ; — une statuette de danseuse dont les draperies sont d'un mouvement remarquable rappelant de loin, de très loin, la victoire de Samothrace; — un enfant jouant avec un chien, statuette de marbre : — un Silène d'un caractère très réaliste; — un torse d'enfant dont on peut louer les formes véritablement enfantines car les sculpteurs antiques même de grand talent n'ont pas toujours su en rendre le caractère ; — un faune dévorant avec amour un raisin ; — un fragment de tète de bronze ayant appartenu
à une statue d'athlète ou à une statue d'Apollon : la place des yeux est vide ; ils devaient être formés au moyen d'une pâte d'émail avec une prunelle de couleur différente; — une statue de vieille prêtresse, certainement un portrait, car le modèle n'est pas flatté; — un buste de Mercure ; — des statuettes de bronze, entre autres celles d'un dieu gaulois
Cliché Bernlieini.
Maison Carrce. Julia Mamrr.œa.
et d'un Amour enfant. Au nombre de ces œuvres il en est peut-être qui proviennent de l'atelier de Vœrarius (fabricant de bronzes) nîmois, Sextus Spiiriiis Piper eliiis (voilà certes un nom qui n'a rien de consulaire), dont la pierre funéraire est au musée. Parmi les figures historiques nous indiquerons des bustes de Commode, de Plotilla, femme de Caracalla, de Julia Mammœa, mère d'Alexandre Sévère, de Géta enfant et de sa mère Julia Domna, femme de Septime Sévère. Cette Julia Domna a l'air d'une dame de la haute bourgeoisie du temps de Louis-Philippe avec des torsades de cheveux pendant sur les tempes. Le haut échafaudage de sa perruque compliquée qui se dresse sur son front a été taillé
dans un morceau de marbre distinct et rapporté sur la tête, sculpté à part, comme une véritable perruque. C'est à tort que lorsque l'œuvre a été restaurée on a cru devoir cimenter la perruque avec le buste.
La plupart de ces sculptures n'offrent qu'une valeur d'art secondaire et appartiennent presque toutes à la décadence. Plusieurs sont franchement mauvaises. On s'étonne de ne trouver que des œuvres statuaires en général si médiocres dans une ville où l'architecture, et même la sculpture ornementale donnent d'autre part des preuves d'un talent supérieur, et que Nîmes, à cet égard, soit si inférieure à Vienne et à Arles. Il est vrai que les statues les plus précieuses, celles qui passaient pour être de beaucoup les plus belles ne sont plus à Nîmes. L'Hygie découverte en 1732 a disparu, sans qu'on sache ce qu'elle est devenue. Quant à V Apollon (?), improprement appelé Antinoiis qui fut trouvé en 1739 dans les bain^ romains et qu'on croyait perdu, il a été identifié récemment par M. E. Michon avec la statue portant le n" 424 dans le Catalogue sommaire des marbres antiques diL Louvre^.
Quelques poteries méritent aussi l'attention. Un vase signé Perennius, trouvé dans les Arènes, a été sans doute un prix donné à quelque bestiaire. Un autre vase provenant de la fabrique de Banassac (Lozère), porte l'inscription : Tarn bene fictilibus, « on boit aussi bien dans des vases de terre », qui l'a rendu célèbre parmi les céramistes archéologues. Ce vase présente aussi une autre particularité : une échancrure pratiquée plus tard par un perruquier pour qu'il pût servir de plat à barbe. Il aurait pu envier le sort inverse de cet autre plat à barbe qui, devenu l'armet de Mambrin, eut l'honneur de servir de casque à Don Quichotte. Enfin, deux dolium, immenses tonneaux d'argile destinés à contenir du vin, de l'huile ou même des céréales, sont placés à la porte d'entrée. Ils ont i^iQO de hauteur, 4", 45 de circonférence dans la partie la plus renflée, 2"", 28 à la base, o'",2o d'épaisseur.
Dans les vitrines contenant des documents numismatiques (sceaux et monnaies) se rapportant surtout à l'histoire locale, on remarque parmi les monnaies romaines, celles qui, sur la face portent les profils affrontés d'Auguste et d' Agrippa et sur le revers la représentation inattendue d'un crocodile en colère, la gueule ouverte, tirant sur les fortes chaînes qui l'attachent à un palmier. C'est une allusion à la bataille d'Actium et à la conquête de l'Egypte, ce que confirme la couronne rostrale qui orne de l'autre côté le front d'Agrippa ; au-dessous, on lit
^ E. Michon. Statues antiques trouvées en France {Mémoires de la Société des Antiquaires de France. T. LX, Paris igoi).
les mots Col. Nem\ Ce type monétaire est un argument pour les historiens qui pensent que la colonie impériale de Nîmes fut une de celles qui furent fondées, comme en témoigne le Testament d'Auguste, en faveur des vétérans qui avaient combattu à Actium, Mais la Colonia Nemausensis ne reçut que le droit latin et non le droit romain. M. AUmer a conjecturé que les colons
militaires envoyés à Nîmes "
étaient, non des citoyens romains, mais des auxiliaires, des Grecs et des Égyptiens qui, on le sait, servirent en assez grand nombre dans l'armée d'Octave. On a retrouvé à Nîmes plusieurs statuettes égyptiennes de style archaïque et le musée contient un petit autel où l'on peut, avec M. Maurin, reconnaître un caractère égyptien. D'ailleurs un temple d'Isis avait été construit près de la Tour Magne.
Les pièces les plus rares que contiennent les vitrines de la Maison Carrée, pièces qui ont longtemps exercé la sagacité des numismates, portent soudée à leur contour une patte de biche ou plutôt de sanglier, car le sanglier était une figure, plus ou moins symbolique, fort répandue en Gaule et qui était justement représentée sur les plus anciennes monnaies de Nîmes. Ces médailles à pied de sanglier peuvent avoir servi d'amulettes : quelquesunes sont percées d'un trou pouvant donner passage à un cordon. D'autres ont servi d'ex-voto. Les anciens, en effet, avaient l'usage de jeter différents objets et principalement des pièces de monnaie dans les
* Les armes de Nîmes reproduisent le revers de notre médaille. Ces armes lui furent données par François l", lors de son passage dans la ville en i535. A cette occasion on éleva au roi une colonne surmontée d'une salamandre.
Cliché Bernheim.
Maison Carrée. Tête de bronze.
eaux consacrées aux divinités dont ils demandaient la protection et Ton sait que des Anglais de passage avaient en 173g trouvé de ces médailles à pied de sanglier sur les chantiers de restauration de la fontaine de
Nîmes.
Cette fontaine vers laquelle nous allons nous diriger portait le nom de Nemaiisus. Ce mot désignait à la fois la ville, la source qui l'alimentait et le dieu de cette source.
La fontaine de Nîmes était une des plus célèbres de la Gaule avec celle de Divona (Cahors^ ; et même une des plus célèbres du monde romain. Ausone qui a rappelé ailleurs Divona, n'hésite pas (de Claris Urhlbus 13, 33) à rapprocher Nemausus de la source d'Abano près de Padoue et du Timave que Virgile avait déjà célébré ou cité non seulement dans 1'^néide, mais dans les Eglogues et les Géorgiques.
Cliché Bernheim.
Monument du poète Jean Reboul.
Non aponus potu, vitrea non luce Nemausus Purior; itquoreo non plenior amne Timavus.
vSur le chemin qui conduit à cette fontaine, nous passons dans le voisinage des rues qui portent les noms d'Auguste, d' Agrippa, Vespasien, Titus, Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin, aussi naturellement qu'on lirait ailleurs les noms de Richelieu ou de Turenne, de Gambetta ou de Ledru- Rollin. Antonin, dont la famille était originaire de Nîmes, a même les honneurs d'un square et d'une statue, œuvre du sculpteur nîmois Bosc, auteur de la statue du boulanger poète Reboul qui est placée plus loin dans le jardin public.
Un canal, contenu dans de belles maçonneries et coupé par des ponts
élégants ornés de balustres et de vases de marbre, court à travers deux allées de beaux arbres. La source qu'il a recueillie sort du pied du mont Cavallier qui porte la Tour Magne. Sur la colline et sur la terrasse qui se développe en avant, a été disposé un jardin justement célèbre où les aménagements du xviii^ siècle, exécutés à partir de 1739, par l'architecte Maréchal, s'unissent sans disparate à ce qui a été conservé des nom-
Cliclié Bernheim.
Canal de la Fontaine.
breuses constructions antiques élevées autrefois sur cet emplacement où la source sacrée attirait tant de pèlerins. Le jardin englobe les restes importants des bains romains qu'on voit en contrebas des balcons et des galeries qui divisent aujourd'hui le parterre. On accédait à ces bains par un escalier circulaire à double rampe, au milieu duquel s'élevait une statue d'Auguste portant sur son piédestal une inscription qui nous a été conservée : A V empereur CéS'ir-AiLgustc, fils du divin Jules ^consul pour la neuvième fois, consul désigné pour la dixième fois, imperator pour la huitième fois. Ces indications administratives nous donnent l'année 25 avant Jésus- Christ pour la date de la statue et peut-être aussi pour celle de la construction des bains. Une autre statue colossale de l'empe-
reur, en bronze doré, s'élevait aussi sur une sorte de terrasse centrale à la place où se voit une nymphe couchée du xviii'' siècle. Aux quatre angles de cette terrasse, des Génies appuyés sur des gerbes de blé ont succédé à de magnifiques colonnes décoratives de style corinthien dont l'une a pu être complètement reconstituée. En arrière, du côté du midi, un fronton porté sur six colonnes, formait l'entrée principale d'un péristyle qui
Clicné Févrot.
Le Jardin de la Fontaine.
entourait à la fois la source et les bains. Ce jardin était encore embelli par de nombreuses statues de Nîmois importants, dont plusieurs nous sont connues par linscription de leur piédestal. Aujourd'hui la partie conservée des bains romains est livrée à l'accès libre et permanent des eaux, quoiqu'on distingue encore les rigoles qui les dirigeaient autrefois dans les baignoires et les piscines en ménageant les galeries et les promenoirs. Ces bains étaient dignes de Nemausus, le dieu de la source qui les alimentait.
Nemausus était vraisemblablement le véritable titulaire du temple voisin dans lequel on a vu aussi un Nymphée et un temple de Diane.
Auguste avait élevé un sanctuaire en ce lieu ; mais le monument dont nous voyons les ruines semble appartenir à l'époque des Antonins. Son attribution au culte de Nemausus n'empêche pas que les douze niches aujourd'hui vides du sanctuaire aient pu contenir les statues de Diane, Vesta, Hypnos (le sommeil), Isis, Sérapis, dpnt les noms ont été lus sur des inscriptions trouvées dans le voisinage. Cet édifice est beaucoup moins
Lliclié Fcn-ot.
Bains romains.
bien conservé que la Maison Carrée ou les Arènes. Il a passé par de nombreuses vicissitudes. Il fut donné en 991 par Fontaine, évêque de Nîmes, à des religieuses bénédictines qui le possédèrent jusqu'au milieu du xvr siècle. Quoique devenu depuis grenier à foin, il était encore à peu près intact dans son ensemble, lorsqu'un incendie l'endommagea fortement en 1576. Bientôt, à l'occasion des Guerres de Religion qui troublèrent particulièrement le bas Languedoc, il fut partiellement démoli par les protestants pour qu'il ne pût être utilisé par les troupes catholiques de Bellegarde qui voulaient s'en emparer. Plus tard, il servit de carrière, lorsqu'on restaura les fortifications de la ville (1622).
Malgré les attaques du temps et des hommes, le temple de Nîmes n'en reste pas moins un des monuments les plus intéressants que nous ait laissés l'antiquité. La partie centrale est couverte par une voûte en berceau de grand appareil, d'une construction hardie et originale qui a, avec raison, attiré l'attention de nos architectes. On a pu y voir une des plus anciennes applications systématiques de l'arc doubleau, employé
Cliché Févrot.
Temple de Nemausus.
couramment, mais plusieurs siècles après seulement, dans l'architecture romane et ogivale. La chose a assez d'importance dans l'histoire de l'art pour que, sans entrer dans la discussion, nous indiquions les données du problème, o Les éléments de cette voûte, dit M. Corroyer [Architecture Romane^ p. 217) se composent d'arcs doubleaux très ingénieusement combinés et dont l'appareil est particulièrement soigné. Ces arcs forment pour ainsi dire des cintres permanents en pierre entre lesquels sont ajustées des dalles taillées en claveaux et reposant dans les feuillures ménagées sur les faces latérales des arcs doubleaux », M. Brutails [V Archéologie et ses méthodes) n'admet pas que les architectes du Nymphée
aient eu des visées aussi systématiques : « Après avoir longuement con-
Clichc Févrot.
Temple de Nemausus.
sidéré la grande voûte du Nymphée, voici ce que j'y vois. Elle est formée, comme plusieurs autres voûtes d'Arles et de Nîmes, dont on trouve des
spécimens dans le Nymphée même, de tranches juxtaposées. Seulement dans la grande voûte dont il s'agit, la douelle ^ n'est pas lisse ; les tranches sont de deux épaisseurs et alternativement en saillie et en retrait. Or, il fallait éviter que par suite des mouvements de la maçonnerie, la saillie ne présentât des inégalités choquantes... C'est pour cela qu'on a fait porter les extrémités des voussoirs en retrait sur une feuillure réservée dans les voussoirs faisant saillie. Si ces derniers étaient vraiment des nervures portantes, ils seraient taillés en vue de cette fonction ; ils auraient au lieu d'une feuillure insignifiante au large rebord constituant une assiette appréciable. Au surplus il entre dans la fabrique de cette voûte du Nymphée tant de ferrements et de crampons que l'on ne peut raisonnablement la prendre pour exemple quand il s'agit de définir les éléments d'une voûte et leurs rapports normaux. Il est une autre raison de croire que ces arcs saillants ne sont pas des arcs doubleaux proprement dits faisant fonction de nervures portantes : dans les constructions soignées, les joints des doubleaux et ceux des voussoirs (qu'ils couvrent en tout ou partie), se chevauchent, et si une lézarde se produit dans la voûte il y a moins de chance qu'elle atteigne le doubleau. Au Nymphée il n'en est pas ainsi et les joints des voussoirs en saillie correspondent à ceux des voussoirs en retrait. »
De chaque côté de la voûte centrale une galerie plus étroite, une nef latérale à vrai dire, présente, pour la couverture, l'éclairage et l'écoulement des eaux, des particularités architectoniques sur lesquelles nous n'avons pas la place d'insister et qui intéresseraient surtout les spécialistes.
Certaines parties du monument n'étaient pas voûtées; mais couvertes par des plafonds en pierre. D'importants fragments en ont été conservés. Ils nous présentent un agencement très savant et très heureux de lignes géométriques, triangles, losanges, rectangles, hexagones se réunissant en groupes de dodécagones réguliers inscrits dans des cercles. Les caissons ainsi formés sont ornés soit de feuilles, soit de fleurs qui diffèrent toutes les unes des autres. La disposition de ces caissons rappelle les rosaces de la grande mosaïque du musée qui date du second siècle et dont on parlera plus loin. Cette analogie est un argument tel quel en faveur de l'opinion qui place au temps des Antonins la construction du temple de Nemausus.
Le temple de Nemausus présente plus d'une analogie avec les temples
^ Il s'agit ici de la douelle intérieure ou intrados, c'est-à-dire de la partie intérieure et concave de la voûte.
de Balbek (Héliopolis d'Asie) élevés à l'autre extrémité du monde méditerranéen. Est-ce une simple coïncidence? Mais Antonin, qui s'occupa beaucoup de Nîmes et au règne duquel on peut attribuer, au moins en partie, la construction du Nymphée dans son dernier état, avait fait aussi travailler au temple de Jupiter à Balbek et on a trouvé un autel consacré à la fois au dieu Nemausus et au Jupiter Héliopolitain par un habitant de Béryte (Beirouth) en Syrie.
Cliclié Bornheim.
Porte d'Auguste.
La Tour Magne rappelle aussi par sa masse et certaines formes de sa partie supérieure, peut-être plus moderne que le reste, l'architecture héliopolitaine. Etait-ce un tombeau ou une tour de défense ? On a pu mettre les savants d'accord en déclarant qu'elle était à la fois l'un et l'autre. En archéologie, comme en philosophie, les systèmes sont plutôt vrais dans ce qu'ils affirment que dans ce qu'ils nient. Il est certain que la Tour Magne a été comprise dans l'enceinte fortifiée construite dès le commencement de l'empire, enceinte dont on voit encore plusieurs vestiges, entre autres, la porte de France dont il ne reste plus qu'une arcade derrière l'Hôtel-Dieu sur la route de Montpellier et la porte d'Auguste
qui comprend encore trois arcades avec une corniche portant une
Cliché Bernlieiin.
Tour Magne.
inscription qui a permis de fixer en l'an i6 avant J.-C. la construction de ces murailles \
1 Les murailles formaient un circuit d'environ six mille mètres. Hautes de sept mètres et larges de près de trois, elles étaient flanquées de quatre-vingt-dix tours, rondes,
La Tour Magne qui avait autrefois uile quarantaine de mètres de haut, n'en a plus qu'une trentaine. Elle était bâtie sur un tumulus dont la masse supérieure servait de noyau à la première partie de la construction. La partie inférieure de l'édifice était donc pleine de terre et formait le piédestal de la tour proprement dite. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi; cette partie inférieure présente depuis le xvii'' siècle une grande
Jardin de la Fontaine. La Source.
excavation qui est traversée depuis 1843, par un escalier, qui se prO' longe jusqu'au sommet de l'édifice.
Cette excavation aune origine singulière. Un jardinier nommé Traucat avait eu connaissance d'une prédiction du célèbre astronome provençal Michel Nostradamus portant qu'un jardinier ferait fortune en découvrant un coq d'or caché dans la terre. Il crut que la Tour Magne cachait ce trésor et que le jardinier désigné par le destin pour cette trouvaille, c'était lui, Traucat. Il avait eu quelques relations avec Henri IV, ayant contri-
carrées ou octogonales et percées de dix portes. Pour rapprocher Nîmes de Rome, on a cherché dans son enceinte sept collines et..., on les y a trouvées (voy. le Dictionnaire Gcograpliique de Bruzen de La Martinière.
bué dès 1564, sous Charles IX, à répandre la culture du mûrier en Provence, tentatives que le roi de Navarre, devenu roi de France, avait appréciées et encouragées. Traucat s'adressa donc à Henri IV et après de nombreuses demandes il obtint des lettres-patentes datées de Fontainebleau, 22 mai. 160 1, qui lui accordaient l'autorisation qu'il désirait. Mais ces lettres lui imposaient des conditions assez dures. Les fouilles seraient faites en présence du procureur du roi et de tel nombre de personnes que celui-ci jugerait convenable. Tous les frais seraient à la charge de Traucat et devraient être payés ou garantis d'avance. Si l'on trouvait le trésor, le tiers seulement lui appartiendrait et les deux autres tiers reviendraient à la couronne. L'a^i^entureux et crédule jardinier ne trouva rien et n'eut d autre compensation de ses dépenses que le privilège (chose qui sans doute le toucha peu) de voir son souvenir uni à celui d'un des monuments les plus connus de son pays.
Du sommet de la Tour Magne, le regard s'étend sur un beau panorama qui a été comparé à celui qu'on découvre des hauteurs voisines de Florence. Les collines pierreuses des environs apparaissent semées de nombreux ma^ets ou bastides, maisons de campagne, petites exploitations rurales, ou habitations de plaisance, oasis de vignes et de petits oliviers grisâtres. Au nord, l'horizon est borné par les Cévennes ; au sud, se développe la plaine de la Vistre et l'on devine vers le bord de la mer les remparts d'Aigues-Mortes ; à l'ouest, il paraît que par un temps très clair on peut apercevoir, par-dessus les montagnes de l'Orb et de l'Hérault, l'extrémité des Pyrénées orientales et le mont Canigou, Enfin, à l'est, par delà le cours du Rhône la vue s'étend sur les Alpines, la chaîne de Vaucluse et le mont Ventoux.
Plus près, l'œil s'arrête sur les collines aux flancs déchirés qui ont fourni les matériaux d'une partie des Arènes et sur les collines ondulées à travers lesquelles arrivaient les eaux de la source de l'Eure ou de l'Aire [Ura) que les Nîmois romains avaient été chercher au delà du Gard à plus de 30 kilomètres.
Dans un temps où on ne parlait pas encore de microbes, les Romains avaient déjà sur l'hygiène publique des idées dont on ne saurait trop admirer la justesse. Ils ne reculaient devant aucun e^^ort, devant aucune dépense pour assurer à leurs agglomérations urbaines des distributions d'eau de source avec une abondance que les villes de nos jours lès plus ^favorisées connaissent à peine. Rien n'affirme mieux le rôle civilisateur des Romains que leurs aqueducs, et il n'y a pas de-plus bel aqueduc romain que le « Pont du Gard ».
Le Pont du Gard qui fait passer au-dessus de la rivière du Gard la rivière de l-Eure sur ses trois étages d'arcades superposées est avec raison le plus célèbre aqueduc du monde. Quel remarquable exemple de l'union du beau et de l'utile ! Quelle habileté technique et quelles admirables proportions dans la construction ! Quelle puissance dans ces arches inférieures de vingt mètres de portée dont les pierres simplement juxta-
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Cliilié Févrot.
Pont du Gard.
posées tiennent en place depuis vingt siècles ! Quelle élégance dans les petites arcades qui forment le couronnement ! Sur les faces et dans l'intérieur des voûtes, ces trous et ses corbeaux encore visibles destinés à porter les cintrages et les échafaudages donnent à cette architecture quelque chose d'encore vivant, comme on dirait d'un chantier que les ouvriers viennent de quitter. Et avec tout cela, quelle merveilleuse harmonie de l'édifice et du paysage. Il semble qu'ils soient faits l'un pour l'autre, sans que la nature écrase l'œuvre de l'art et sans qu'elle-même semble diminuée par un pareil voisinage. Soit qu'on regarde vers l'amont et qu'on aperçoive à travers les courbes des arches les nobles ondulations des collines
rtDcheu.sesoù s'enfonce la rivière, soit que, de l'autre côté, le pont apparaisse au milieu des arbres qui ne le dépassent point et que la vue se porte au delà sur la plaine qui s'élargit et se perd à l'horizon, soit que des hauteurs voisines l'œil s'arrête à chaque instant sur des effets de perspective nouveaux et imprévus, c'est un spectacle dont on ne se lasse point. Sa majesté qui a quelque chose d'austère s'accommode même d'un temps couvert. Mais là, comme partout en Provence, le soleil est le grand peintre et il faut voir le Pont du Gard lorsque ses rayons resplendissent. Alors ils avivent la couleur rose de ses pierres taillées en les détachant sur le gris d'acier des rochers qui les appuient. Alors, glissant sur les eaux immobiles et profondes, ils marquent de reflets, tantôt verts, tantôt bleus, leur surface parsemée çà et là de taches noires par l'image confuse des pierres et des arbres foncés du rivage et parfois par l'ombre d'un nuage isolé passant dans le ciel clair. Les aqueducs de la campagne romaine, les longues lignes d'arcades de VAqua Claudia même ne sauraient faire une telle impression *.
La construction de cet aqueduc est due peut-être à Agrippa et daterait de l'an 19 avant J.-C. Le nom de Veronius gravé en lettres antiques sur la face intérieure de la 8* arcade du 2^ rang comptée à partir de la rive droite est peut-être le nom de l'architecte. Quoi qu'il en soit, l'édifice a été protégé par sa situation retirée, loin de tout centre important et les savants architectes Laisné et Questel ont pu sans trop grands frais lui rendre en notre siècle son intégrité monumentale. Sa hauteur est de 48"", 7 7, sa longueur a 26g mètres au niveau de l'étage supérieur et i7i'"^22 au niveau du premier étage. Ce premier étage, haut de 20"", 12, comprend 6 arches dont la plus large a 21"", 50 d'ouverture, les autres 19"", 20 et i5"\75. Le second étage en retrait sur le premier compte 1 1 arcades qui, dans la largeur commune aux deux étages, ont le même axe et les mêmes dimensions que les arcades inférieures. Le troisième étage (8"", 55 de haut), également en retrait sur le second, se compose de
35 arcades de 4"", 35 de hauteur. Nous pouvons nous rendre compte qu'à diverses époques, il était peu différent de ce qu'il est aujourd'hui, pour le xvi° siècle par une excellente gravure sur bois du Discours de Poldo d'Albenas, pour la fin du xvn* siècle par un dessin de Pierre Mignard gravé par Guibert, pour le xviir siècle par une planche de V Histoire du
* Le Pont du Gard a été célébré en vers latins par Théodore de Bèze ; et Alexandre Dumas dit que dans ses impressions de voyage que, quoiqu'il ait vu tant de choses admirables, il n'a jamais rien vu déplus beau, sauf le temple de Sélinonte, que cette épopée de pierre.
Languedoc de Dom Vaissette et un tableau d'Hubert Robert (Louvre) '.
Les eaux de l'Eure avant d'entrer à Nîmes se divisaient en deux embranchements dont l'un aboutissait à un château d'eau [castelUim divisorium) dont on a retrouvé des restes importants en 1844 près de la
Ruines du château d'eau romain [Caslellum divisorium).
maison centrale de détention. Le canal d'adduction destiné à alimenter ce castellum et dont la section était beaucoup trop petite pour donner passage à la totalité des eaux venues du Pont du Gard, débouchait
' Notice sur les dessins des antiquités de la France méridionale exécutés par Pierre Mignard et sur leur publication projetée par le comte de Caylus, par M. H. Labande. [Revue du Midi, t. XXVIII, année 1900. Nîmes, in-8".) — Voici le titre complet du curieux livre de d'Albenas : Discours historial de l'antique et illustre cité de Nhnes en la Gaule Narbonnaise avec les portraits des plus antiques bastiments du dit lieu réduit^ à leur vraye mesure et proportion, ensemble de l'antique et moderne ville, par Jean Poldo d'Albenas. A Lyon, par Guillaume Roville, avec privilège pour dix ans, 1^60.
dans un bassin circulaire dont la margelle est, — à cinquante-six centimètres au-dessus du fond, — percée de dix ouvertures circulaires d'où partaient les canaux de distribution pour les divers quartiers de la ville. « Des scellements placés en ligne courbe, dit M. Thierr}^ [Dictionnaire des antiquités de Saglio) paraissent indiquer qu'une barrière en métal sur laquelle l'eau sortant de l'aqueduc venait se briser avait été établie en avant de l'ouverture, soit pour modérer l'impétuosité des eaux, soit pour donner à l'eau une agitation qui devait contribuer à sa salubrité. » Les Romains pensaient qu'une eau bien aérée en était meilleure. Ce monument mérite un regard du voyageur le moins archéologue. Jusqu'à la découverte récente du castellum de Pompéi, il était, je crois, le seul édifice de ce genre en Europe assez bien conservé pour nous faire comprendre de visu l'un des types les plus intéressants de l'architecture antique*. Il n'y a plus trace du second embranchement des eaux de l'Eure ; mais son existence au xvii'' siècle est attestée par Deyron qui publiait à Grenoble en 1636, ses Antiquités de Nîmes.
Un petit autel trouvé à Nîmes et qu'on voit au Musée de Lyon porte l'inscription Aitgus (ti), Laribus, cultores Urœ fontis. Ces cultores sont ou des fidèles du culte de la fontaine de l'Eure considérée comme une divinité, ou plutôt des fonctionnaires chargés d'entretenir les conduits et de surveiller les distributions. On sait avec quel soin et quelle précision, le régime des eaux était réglé dans les villes romaines.
M. Pelet a retrouvé près des bains vers le milieu du dernier siècle une rangéedeneufgradinsdeo'",35 de haut et deo"',75 de large qu'il a prise pour l'escalier d'une piscine demi-circulaire aboutissant à la seconde conduite des eaux du Pont du Gard. C'étaient les restes d'un théâtre. En dépit de la magnificence de leurs Arènes, les Nîmois ne s'étaient pas laissé complètement détourner par les jeux sanglants du cirque des spectacles plus intellectuels restés dans le goût des Grecs. Des inscriptions du Musée nous font connaître que Nîmes n'hésitait pas à faire venir à grands frais et de fort loin des membres de ces corporations d'artistes dionysiaques ou acteurs qui, instituées dans plusieurs villes, semblent avoir formé entre elles un grand syndicat s'étendant à tout le monde romain et pouvant relier les acteurs des Gaules à ceux de l'Asie Mineure. L'une de ces inscriptions datant d'Hadrien nous apprend que le sacré synode des acteurs de Naples, dans sa réunion quinquennale, a décidé de témoigner de sa reconnaissance à Dolabella, par un décret honorifique. La dédicace à
' Le château d'eau de Pompei est moins dégradé que celui de Nîmes, mais il était moins important. Il présente d'ailleurs les mêmes dispositions générales.
Titus Julius Do Libella, quatuoivir du trésor, pontife, préfet des vigiles et des armes de la ville de Nîmes est en latin ; mais le texte du décret est en grec. On y vante la noblesse de sa race, la dignité de sa vie, sa grandeur d'âme. On y dit que sa renommée a dépassé les limites deson illustre patrie, etc.^ Une autre inscription moins importante, également en grec, signale l'existence d'une corporation d'acteurs à Nîmes même. Elle est du temps de ïrajan -.
Malgré tout ce que l'antiquité nous a laissé à Nîmes, on ne saurait trop regretter la destruction de la basilique qu'Hadrien avait élevée à Plotine, la femme de Trajan, à laquelle il devait en grande partie son élévation à l'empire. Elle passait aux yeux des anciens pour une merveille [opus mirabile). Spartien [Hist. Aug. Hadrianus 12,2) nous apprend qu'Hadrien en ordonna la construction, lorsqu'après avoir pacifié la grande Bretagne il traversait la Gaule, inquiet de la sédition qui avait éclaté à Alexandrie à l'occasion du bœuf Apis. C'est donc dans l'hiver de l'an 122 après J.-C.^ que cet édifice aurait été commencé. Mais il ne fut terminé et la dédicace à Trajan et à Plotine n'en fut faite, comme l'a établi M. Lacour-Gayet avec Ernest Desjardins, que sous Antonin en 139, c'est-à-dire dix ans après la mort de Plotine. Il est probable que la basilique s'élevait sur l'emplacement du palais de justice actuel. On n'a jamais creusé la terre en bâtissant à cet endroit, nous apprend Ménard [Hist. de Nîmes, t. VII, p. 113), sans y trouver des restes d'anciens fondements d'une épaisseur prodigieuse, et bâtis avec de grosses pierres carrées sans mortier ni ciment comme ceux de la plupart des édifices antiques. » C'est de là que provient la frise des aigles du musée lapidaire. Une heureuse trouvaille épigraphique nous a par hasard conservé le nom d'un de ceux qui contribuèrent à la construction de ce magnifique monument, c'est un autel votif avec ces mots :
lovi et Nemaus (O) T. Flavius Herm (es) exactor oper (isi basilicag marrnorari lapidari v(otumj s (olvit).
Ce qui veut dire : A Jupiter et à Nemausus; Titus Flavius Hermès, entrepreneur ou inspecteur (le mot exactor peut avoir ces deux sens) des travaux de la basilique pour ce qui regarde le marbre et la pierre, en accomplissement deson vœu.
^ Corpus Iiiscriptioituni grœcaruin. N" 6786.
- Ibid. N" 6785.
■* Voy. aussi Lettre d'Holstenius du 30 mai 1629.
Les derniers restes du cirque ont disparu lors de la construction de l'abattoir. Ils avaient longtemps servi de jeu de mail. Leur forme allongée s'adaptant très bien à ce genre de sport.
L'existence d'un grand monument sur l'emplacement de la cathédrale, peut-être un temple de Jupiter , est attestée par des chapiteaux corinthiens, des fragments de fûts de marbre et de mosaïques. Nous savons par des inscriptions que Nîmes eut aussi un spliéristère (lieu où l'on jouait à la paume), un xyste ou grande salle de gymnastique due à Caius Agrippa ^ et un temple d'Isis qui, ainsi que nous l'avons dit, était situé près de la Tour Magne. De nombreux restes de maisons romaines ont été et sont encore bien souvent retrouvés sous le sol, et la propriété particulière qu'on appelle le château Fadaise a été en grande partie construite avec des débris antiques. De nombreux tombeaux ont été découverts dans la direction de la route d'Uzès et de la route d'Arles. On sait que les anciens (comme on le voit si bien à Pompéi et le long de la voie Appienne) aimaient à placer les tombeaux le long des chemins, pour que le mort ne fût pas abandonné et reçût le salut du passant. Quelques-uns sont celtiques, un plus grand nombre sont romains. Dans un de ceux-ci, on a trouvé un hochet en os, et une poupée grotesque en terre avec des jambes articulées. Ces objets font partie d'une collection privée.
Mais le musée lapidaire de la ville, — installé dans les bâtiments qui, après avoir appartenu aux Jésuites, ont ensuite servi au lycée, — a reçu de nombreux restes de ces monuments disparus. Il contient surtout des échantillons de sculpture ornementale antique vraiment incomparables. Mieux encore que dans les fragments conservés auprès de la Maison Carrée, on peut y constater de l'œil et du doigt avec quel soin les Romains creusaient la pierre et fouillaient le moindre détail. Les rubans ainsi que nous l'avons remarqué plus haut pour les feuillages, ne sont pas sculptés à plat, mais de champ et en partie détachés de la masse. La pierre a été souvent creusée par-dessous de part en part. Il semble que l'ouvrier ait procédé par une série de trous percés avec une sorte de vilebrequin, de touret ou de violon et rejoints ensuite au ciseau.
Nos admirables sculpteurs ornemanistes du xilT siècle n'ont pas montré plus de conscience. Comme eux aussi (et on ne l'a pas assez remarqué) les Romains aiment à employer pour motif de décoration les éléments naturels des plantes, feuilles, fleurs et fruits qu'ils ont sous les
* Comme on le lit encore sur une partie de l'entablement au Musée lapidaire.
yeux. Tout en constatant que les sculpteurs de la belle période ogivale ont mieux « stylisé » les éléments empruntés par eux à la nature et qu'ils répandent partout la variété et la vie, il faut reconnaître que les guirlandes de fleurs et de fruits enrubannées des sculpteurs romains, telles qu'on les voit dans les fragments provenant du péristyle des bains de Nemausus sont des chefs-d'œuvre et, autant qu'il est possible de comparer, non plus dans l'ensemble, mais dans le détail, des styles fort différents, ils conservent de certain côté leur supériorité.
Cette supériorité se manifeste dans la fameuse frise où se voient des aigles aux ailes frémissantes dont Palladio disait qu'il fallait l'avoir vue pour se faire une idée de la vérité à laquelle parvenaient les bons artistes de l'antiquité. Cependant les belles sculptures antiques ne manquaient pas en Italie. Sans parler des œuvres d'une valeur d'art éminente, le musée lapidaire est fort riche et nous avons signalé déjà au courant de cette étude, plus d'une des curiosités qu'il renferme. Indiquons encore quelques pièces.
Le tombeau de famille qui a donné son nom dès le xvr siècle, au « chemin des trois sœurettes » et au « quartier de la pierre écrite » contenait primitivement dans quatre niches quatre têtes : deux d'hommes et deux de femmes. Une des tètes de femme a été enlevée, grattée profondément dès l'antiquité et peu de temps après l'achèvement de l'œuvre ; l'inscription a été aussi soigneusement raclée. Il semble qu'on ait voulu faire disparaître le souvenir de la défunte et en effet on ne peut plus rien savoir d'elle. S'agit-il d'un drame de famille : un second mariage avec une femme qui aurait exigé les suppressions qui ont été faites? ou de tristes révélations posthumes qui auraient fait connaître l'indignité de la morte ?
Le Tombeau des neuf bustes contient deux rangées superposées de niches et de bustes (cinq à la partie inférieure). Les quatre bustes de la partie supérieure ont seuls conservé leurs inscriptions. Ce sont le grand-père, la grand'mère et les tantes, jeunes encore, de celui qui a fait élever le monument. Les inscriptions sont en latin, mais les noms prouvent qu'il s'agit d'une famille d'origine celtique et, à cet égard les types seraient intéressants à étudier de près^ Cette famille, d'ailleurs, inspire confiance et sympathie. La figure du grand-père, comme le remarque M. Bazin, est pleine d'énergie; celle de l'aïeule est pleine de noblesse et celles des femmes plus jeunes ne manquent pas de grâce. Un autre tombeau nous
* Le musée contient des inscriptions en langue celtique écrites avec des lettres grecques. Voyez sur tout cela Hipp. Bazin, Nhnes gallo-romain. Le Corpus Insc. Lai. contient un peu plus d'un millier d'inscriptions nîmoises.
montre le sévir Augusta\ Julius Hésychus, vieux et renfrogné, auprès de sa femme Julia Thallusa, jeune et coquette avec ses beaux cheveux ondulés et abondants partagés en bandeaux réguliers et de grandes boucles d'oreilles. La femme porte le même nom de famille que son mari'. Peut-être Hésychus, comme le conjecture M. Bazin, avait-il épousé son affranchie. La chose était moins rare qu'on ne pense et une autre inscription nîmoise montre que ces unions étaient librement avouées et pouvaient être heureuses : Aux Dieux Mânes d'Attia Vtctorina. Qiiintus Attius Agathopits à son affranchie et épouse très chère -. Près de là deux amies Cœcilia Secunda et Hospita soutiennent une corbeille de fleurs de leurs mains unies. C'est Cœcilia Secunda qui a élevé le monument pour elle-même et pour Hospita. Plus loin le tribun de la légion VI'' Victrix est réuni à sa femme Licinia Flavilla prêtresse flaminique augustale : voilà de grands personnages. D'autres tombeaux sont intéressants parce qu'ils portent les insignes de la dignité du défunt (le quatuorvir Maximus avec ses faisceaux, l'édile Liicius Severius Severinus) ou les marques de sa profession (cisailles à bouts carrés du tondeur de drap, — serpette du vigneron, — pic, marteau, équerre et ciseau du tailleur de pierre, — outils du corroyeur, — scène de labourage).
De nombreuses mosaïques ont été découvertes dans le sol de Nîmes ; tout pétri de débris antiques : Ton sait combien ce genre de décoration était en faveur chez les Romains. Les deux les plus remarquables ont été mises au jour assez récemment; l'une en 1883, l'autre en 1884. Celle-ci représente le Sommeil d'Endymion., d'un dessin correct et gracieux. Elle a i"',50 de côté. Le sujet de l'autre était beaucoup plus difficile à déterminer. M. Maruéjol y a ingénieusement reconnu le Mariage d'Adjjiête. Pélias, roi d'Iolchos en Thessalie, avait déclaré qu'il ne donnerait sa fille Alceste qu'à celui qui viendrait la lui demander sur un char traîné par des animaux sauvages. Un autre prince Thessalien, Admète, roi de Phères, profitant de ce qu'il avait auprès de lui le dieu Apollon, exilé de l'Olympe, put, grâce à lui, domestiquer un lion et un sanglier et se présenter ainsi, conduisant cet attelage d'un nouveau genre, devant Pélias. Pélias fut fort surpris (on le serait à moins), mais dut tenir sa promesse. Le roi d'Iolchos est assis sur un trône à l'entrée de son palais, il
* Les affranchis prenaient, comme nom de famille, le nom de leur maître. ■^ Comparer les inscriptions du musée de Lyon portant dans le catalogue du musée les n'^* 6; et 149 (C. L L. t. XllI, n" 1936).
a à côté de lui, un peu arrière, sa fille Alceste debout, le torse complètement découvert. Dans une pose un peu inclinée, gracieuse et noble, elle regarde, sans effroi et avec quelque coquetterie l'entrée singulière de son futur époux. Ce sujet avait été plus d'une fois traité par les artistes de l'antiquité et le Dictionnaire de Daremberg et Saglio a reproduit un basrelief dont la composition présente avec notre mosaïque une très grande analogie. Mais cette sculpture est plus ancienne. Le sujet y est plus sévèrement traité et le corps d' Alceste est complètement caché par des draperies? Cette mosaïque de Nîmes est une des plus importantes et des plus belles que l'antiquité romaine nous ait laissées. Elle avait plus de 50 mètres carrés de superficie et la plus grande partie en est conservée. Le style et les procédés techniques, la beauté du dessin, la puissance du coloris, indiquent qu'elle a été exécutée au milieu du iV siècle vers le temps où l'empereur Hadrien ornait de décorations analogues sa villa de Tivoli. C'est un honneur pour la mosaïque de Nîmes de provoquer de tels rapprochements. Le sujet principal n'occupe qu'une assez petite partie de l'ensemble. Il est entouré de seize caissons formés d'éléments géométriques variés : lignes brisées, pyramides, prismes, rosaces circonscrites à des figures diverses et rappelant les agencements des plafonds du temple de Némausus. Puis vient un magnifique rinceau de feuilles d'acanthes d'une largeur d'effet et d'une puissance de couleur tout à fait remarquables. Au milieu de ces ornements apparaissent des animaux de toute espèce dans les attitudes qui leur conviennent : un chien court après un lièvre ; un lion dévore sa proie ; un tigre attaque une antilope ; un léopard s'élance : c'est surtout dans la représentation de ces animaux sauvages que l'on peut saisir l'analogie avec les mosaïques de la villa d'Hadrien [Centaures combattant contre des lions) ; puis ce sont des oiseaux tels que une perdrix rouge, un geai, un moineau, un chardonneret et un faucon, un perroquet; on y voit aussi des animaux inférieurs, lézards, serpents, grenouilles et jusqu'à des escargots. Peter Fischer n'est donc pas le premier qui, dans la chasse de Saint-Sebald à Nuremberg, ait songé à donner un rôle décoratif à ce mollusque rustique.
Tout ce travail est exécuté avec un grand soin ; et c'est ainsi que pour rendre le plumage spécialement brillant du perroquet on a eu exceptionnellement recours à des éléments vitrifiés. On voit que celui qui a commandé cette mosaïque ne lésinait pas sur la dépense et cela fait honneur à Titus Turpilius, édile de la colonie, dont le nom est inscrit dans un angle de l'œuvre. Cette mosaïque est placée dans une des pièces de la galerie des tableaux.
Nous avons trop d'indifférence pour nos musées de province, et le musée de Nîmes sans être de premier rang, sans valoir ceux de Montpellier et de Grenoble, serait certainement plus remarqué s'il était en Allemagne ou en Italie, c'est-à-dire dans des pays pour lesquels on ne croit pas que toutes les belles choses sont concentrées dans la capitale. Le musée municipal s'est accru en 1875 de la collection Gower '. Il a reçu aussi de nombreux tableaux et dessins de M. et M""^' Salles- Wagner. M. et M"" Salles- Wagner pratiquaient tous deux la peinture et avaient eu des œuvres remarquées aux Salons de Paris. Ils ne se sont pas contentés de léguer leurs principales œuvres à la ville; ils lui ont laissé des sommes importantes qui ont servi notamment à élever une salle de conférences et de lectures (un auditorium comme disaient les Latins) à laquelle on a donné leur nom.
Dès l'entrée du musée le regard est agréablement frappé par la Poésie légère de Pradier, œuvre peu sévère sans doute, mais dont la rare élégance est accentuée par une polychromie discrète. Il y a peu de statues aussi séduisantes. Il y en a peu qui témoignent d'un ciseau plus souple, d'un mouvement plus enlevé, plus gracieux et plus sûr : c'est un des chefs-d'œuvre du Canova français.
Le Cromwell ouvrant le cercueil de Charles I" par Paul Delaroche eut, en son temps, le plus grand succès ; il le dut plutôt au sujet qu'au talent de l'artiste. Mais ce talent s'y trouve; c'est plus, quoi qu'en ait méchamment dit Gustave Planche, « qu'une paire de bottes devant une
* En vertu d'un testament, mais après procès et indemnité payée à raison d'un droit d'usufruit légué.
La poésie légère de Pradier.
boîte à violon. » La Locuste essayant ses poisons sur un esclave devant Néron^ par Sigalon fut un des tableaux les plus remarqués au Salon de 1824. Sigalon était alors en passe de devenir le chef du mouvement romantique après la mort de son ami Géricault. Cependant, aujourd'hui sa composition, du moins dans ce tableau, nous paraît presque classique ; la correction du dessin nous frappe plus que la remarquable solidité de la couleur. Ce talent de dessinateur, que Sigalon devait avoir occasion de déployer dans sa copie dujugement dernier de Michel- Ange, se montre à Nîmes dans son Athalie, dessin à la sanguine supérieur à la peinture qu'on peut voir au musée de Nantes. C'est une œuvre tout à fait remarquable : la composition est saisissante et dramatique, le trait énergique et pur.
Il n'y a pas de raison sérieuse de douter de l'authenticité de la Mort de Dldon du Guerchin. C'est une répé tition, à peine modifiée, du tableau du palais Spada à Rome ; mais on y retrouve bien le faire et le style de
l'artiste, et l'on sait que ces répétitions ne sont pas rares. L'aspect noirâtre de \di Judith^ n'est pas une raison décisive pour l'enlever à Guido Reni qui a plus d'une fois imité Caravage; mais cette peinture banale n'ajoutera rien à sa gloire. Nous aurions encore à signaler dans l'école italienne, deux esquisses excellentes d'un peintre peu connu en France, Andréa Sacchi (1598-1661), dont l'une est le projet de sa Vision de saint Romuald, Une des peintures les plus estimées du musée du Vatican; puis d'autres esquisses du ïintoret, un Jésus expliquant les prophéties du Calabrèse
^ Locuste est bien un personnage historique. Mais ce nom est sans doute un « nom de guerre », il signifie « La Langouste » ; aussi bien dirait-on aujourd'hui « La Pieuvre >;.
Cliclié BeiiiliL'iiu.
Monument d'Alphonse Daudet,
et surtout un tableau anonyme qui provient de la collection Gower.
Cliclié Beinlieim.
Cathédrale de Saint-Castor.
On y voit la figure en buste d'une religieuse dominicaine (costume blanc et noir) accompagnée de petites figures accessoires qui ne tiennent aucun compte de la perspective et qui, comme veut bien me le faire remarquer M. La Haye, conservateur du musée de Nîmes, sont d'une autre main
que la figure principale et semblent'ajoutées après coup. Le tableau est un ex-voto ; la sainte qui est représentée est sainte Catherine de Sienne, fort populaire en Italie et qui appartenait à Tordre de Saint-Dominique.
C liclié Bern'ieini,
Église Saint-Baudile.
A défaut de la facture, l'inscription qui l'accompagne fixerait le temps où le tableau a été exécuté. Cette inscription, écrite en abréviations, se lit ainsi : Ego Johannes Baptista Pusterula eques, precibus tuis,gallicas manus evasi. Il s'agit donc d'un chevalier italien qui fut fait prisonnier par les Français, au temps de Charles VIII ou de Louis XII, et put se soustraire à sa captivité. Serait-ce un compagnon de César Borgia? On sait que César Borgia fut laissé en otage au roi de France, et qu'il ne tarda
pas à s'échapper. En tout cas la peinture est bien des dernières années du XV' ou des premières années du xvr siècle ; c'est bien un original (chose à noter, car la collection Gower contient, sans les avouer toujours, un
Église Sainte-Perpétue.
grand nombre de copies), et il appartient à l'école de Léonard de Vinci. L'œuvre est assez belle pour qu'on puisse l'attribuer, par ex{nnple, à Marco Oggione. Une œuvre bien inférieure pour l'art, mais non moins curieuse est un panneau de o'",58 de haut sur o"',42 de large, donnant le portrait authentique de Lucrèce Borgia. Il à été l'objet d'une étude spéciale de Charles Yriarte, dont nous résumons les conclusions. La peinture est médiocre ; mais ancienne (répétition ou copie). L'inscription Lucrezia B... A. MV. XXVII est refaite mais peut être ancienne. La date donne lieu
à controverse, Lucrèce étant morte en 15 19. Mais il n'est pas douteux que le portrait de Nîmes représente la même personne que : i" la médaille attribuée à Filippino Lippi reproduisant certainement les traits de Lucrèce ; 2" le portrait peint se trouvant chez Monseigneur Antonelli à Ferrare * .
Clicliii Cenilicim.
Eglise Saint-P.:ul.
Avec l'ex-voto, et le portrait dont nous venons de parler, les tableaux les plus remarquables de la collection Gower sont le Marché aux chevaux de Philippe Wouwerman qui semble appartenir au milieu de sa carrière, au temps où il commençait à abandonner les tons dorés pour les tons argentés, et une Marine de Joseph Vernet.
C'est, comme on devait s'y attendre, l'école française qui est le plus
^ Gaiette des Beaiix-Arfs^ 2'' périnde, XXX'" lohiiue, p. 214.
abondamment représentée au musée de Nîmes. Nous avons déjà parlé de Paul Delaroche et de Sigalon. Pour le xviir aiècle, nous y trouvons deux chefs-d'œuvre de C. Vanloo, son portrait par lui-même et surtout le portrait de sa mère. C'est un des meilleurs portraits du xviii" siècle, comparable au portrait de femme anonyme de la collection Lacaze. Jamais le pinceau de C. Vanloo n'a été plus attentif, plus moelleux ; jamais il n'a mieux rendu la personnalité du modèle. On y reconnaît une femme,
Hippolyte Fhmdrin. — L'égalité, chrétienne. Peinture murale de l'église Saint-Paul.
bonne, intelligente, qui a su se faire aimer. Cette peinture fait honneur au fils comme à l'artiste. C'est aussi avec quelque surprise qu'on voit sous le nom de François de Troy une Moissonneuse couchée d'un réalisme quelque peu brutal qui se souvient de Rubens.
Pierre Mignard nous donne un portrait de magistrat à la physionomie dure où il faut noter l'habileté dans l'agencement du costume ; Grimou, un portrait de jeune fille dont la légèreté et le fondu annoncent Greuze. Un peintre tout à fait oublié, Constant-Félix Smith, nous est signalé par une figure plus grande que nature, étude de femme couchée, très brune, dans toute la force de l'âge, avec des formes pleines confinant à l'âge mûr, tableau auquel il a donné, sans doute, après coup, en y ajoutant des figures
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Hippolyte Flandrin. — Procession des Vierges (Église Saint-Paul).
accessoires, le nom de Songe d'Athalie^ Il parut au Salon de 1822 en même temps que la Courtisane de Sigalon et le Dante et Virgile de Delacroix.
Le Martyre de saint Laurent de Lehoux, nous rappelle les débuts de cet artiste qui n'a pas tenu ce que ses premiers tableaux promettaient : le Martyre de saint Laurent obtint une médaille de 1" classe au Salon de 1874 et valut en outre au jeune peintre le prix du Salon,
Hippolyte Flandrin. — Procession des Martyrs (Église Saint-Paul).
Les peintres locaux, ce qui n'arrive pas toujours (Poussin et Géricault
* Le fils de Félix Smith s'occupa aussi de peinture. Il s'établit à Arles où il est mort il n'y a pas longtemps.
manquent presque complètement au musée de Rouen) occupent au musée de Nîmes la place qui leur est due.
Avec Sigalon, né à Uzès, nous y trouvons Reynaud le vieux qui est représenté par deux des six tableaux sur la vie de saint Jean-Baptiste, qu'il peignit à Rome vers 1685 pour la chapelle des Pénitents noirs d'Avignon. La Sainte Famille de Numa Boucoiran est d'une belle tenue et d'une couleur agréable. Jalabert nous y montre ses italiennes gracieuses et mélancoliques, Maria Abru^e^^e, Metella, qui en font un émule d'Hébert, et aussi un échantillon de ses grandes compositions classiques, Virgile, Horace et Varius che^ Mécène, qui fut longtemps au musée du Luxembourg. Jourdan et Saint-Pierre y ont aussi des tableaux.
Nous retrouvons Reynaud le vieux et Xavier Sigalon à la cathédrale de Saint-Castor, le premier avec ses Pèlerins d'Emmaiis, le second avec le Baptême du Christ.
La cathédrale de Saint-Castor, élevée en 1030, restaurée en 1096 et au xiir siècle, a beaucoup souffert des guerres du xvi^ et du xvir siècles, et a dû être en partie reconstruite. Certaines parties de sa façade sont très anciennes. Elle est attenante à l'évêché dont l'escalier est décoré d'une Assomption de Mignard. Près de là se voient des restes importants d'une maison romane enclavés dans des constructions plus modernes.
On peut dire, sans préjugé, que les églises construites de nos jours dans la ville, valent bien sa cathédrale. L'église des Saintes-Félicité-et- Perpétue a été élevée sur les plans de Feuchère, mais après sa mort. Elle est de style ogival ainsi que l'église Saint-Baudile, œuvre de M. Mondet. Entre ces deux églises un square est orné du monument élevé tout récemment à Alphonse Daudet.
La statue, œuvre de Falguière, se détache sur un fond de fleurs et de verdure. Elle est placée au centre d'un bassin circulaire, au milieu d'arbres aux branches nombreuses, chargées d'oiseaux chanteurs. Des cygnes dont le cou blanc et les ailes blanches semblent du même marbre que la blanche statue, nagent silencieusement autour du monument. On dirait des génies familiers chargés de sa garde. La place convient bien à ce romancier-poète. Il a raillé le Midi, mais il l'a aimé ; il a peint ses faiblesses ; mais il a contribué à sa gloire. Comment la brouille auraitelle pu durer? Amantium irœ. Le monument de Daudet est la dernière œuvre que E"alguière ait pu achever. Déjà fort malade, il persistait malgré les résistances de sa famille, à partir pour Nîmes où il voulait surveiller la mise en place de sa statue. Ce fut son suprême effort. « Le jour de
l'inauguration il ne pouvait assister à la cérémonie : il la suivait de sa fenêtre avec tristesse ; car il devinait enfin que la force et la vie lui échappaient, que son énergie et son courage étaient moins forts que la mort imminente ^ »
Glinlic Beinlieiin.
L'Immortalité, par Pradier.
Dans un autre quartier, entre la Maison Carrée et les Arènes, l'église romane de Saint-Paul (i 840-1 850), une des meilleures œuvres de Questel, contient un chemin de croix de Bosc, des vitraux de Maréchal et surtout les peintures exécutées par Hippolyte Flandrin avec l'aide de son frère Paul Flandrin. La Procession des Vierges et la Procession des Martyrs sont dignes des admirables cortèges de saints que le grand
^ G. Larroumet. Notice sur Falgniere, lue à l'Académie des Beaux-Arts, 8 novembre 1902.
artiste chrétien a développés sur les murs de Saint-Vincent de Paul à Paris. La Procession des Martyrs contient, avec les portraits des deux peintres, ceux des principaux artistes et entrepreneurs qui ont contribué à la construction ou à la décoration de l'église. Au fond, dans la demicoupole de l'abside, une composition grande et simple, symbolisant l'égalité chrétienne, nous montre le Christ tendant la main à un esclave et à un roi agenouillés à ses pieds. M. Paul-Hippolyte Flandrin, qui porte si dignement un nom illustre, a bien voulu nous faciliter la reproduction de ces belles peintures \
Parmi les monuments civils, le Palais de Justice s'est fort heureusement inspiré de la Maison Carrée.
Le cimetière catholique contient le mausolée de M''" Cart, œuvre de M. Révoil. Ce monument, de st34e gothique, est une exception. Est-ce une illusion ? est-ce le souvenir de tout ce que l'on a vu de romain dans la ville ? il semble que ce cimetière ait conservé un cachet antique. Les tètes de mort, les squelettes, les images eiïrayantes, que le moyen âge aimait, s'y montrent à peine. Le sentiment chrétien n'en est pas absent, pour cela : on ne peut même dire qu'il y perde. Tel tombeau nous représente un naufragé désespéré s'accrochant à une croix battue des vagues, comme à son seul salut, tandis que sur les flots agités flottent les débris d'un navire auquel pend une main crispée ; mais le reste de l'ornementation est composé de riches guirlandes de fleurs et de fruits bien fouillées et rappelant les frises romaines du musée. Ailleurs, sur l'édicule qui se dreisse derrière le sarcophage, une jeune femme en haut relief s'élève vers le ciel en tenant une palme et en jetant des fleurs sur la terre qu'elle quitte. Quelques-unes ont débordé et glissé sur la pierre funéraire :
Manihus date lUia pJcnis.
Purpureos sparfram flores.
On va voir au cimetière protestant une belle statue symbolique de Pradier (tombeau d'Amanlier), remarquable par ses draperies : elle représente V Immortalité. Mais ce qui a rendu surtout le nom de Pradier populaire à Nîmes, c'est la fontaine de l'Esplanade dont la ville est justement fière.
En 1 841, au moment où se construisait la voie ferrée, la municipalité voulut faire de ce côté une belle entrée à la ville, une entrée tentante
* Nous avons donné plus haut pages ^18 et /\() les reproductions de trois de ces peintures, d'après les lithographies de J.-B. Poncet (Haro, éditeur).
pour les voyageurs. On fit tout un plan d'avenues et de voies de dégagement, embellissements où l'Esplanade eut sa part. On revenait en partie aux projets de la fin du xviir siècle, dus à Raymond, architecte
Cliché lîernlieicn.
Fontaine de Pradier.
du roi de Toulouse'. Le 20 mai 1844, le Conseil municipal vota 50.000 francs pour une fontaine monumentale. La construction fut mise au concours. Vingt-sept projets furent exposés du 13 au 14 novembre.
^ Les projets de Raymond datent de 1787. 11 s'agissait d"un remaniement complet d'une partie de la ville. L'esplanade n'était alors qu'une sorte de terrain vague. Ces projets, abandonnés pendant la période révolutionnaire, furent repris en l'an VIII et quelques travaux furent exécutés. (Voyez la Fontaine de Pradier, par Adolphe Pieyre, dans la Revue du Midi, 1899, numéro de novembre.)
Le projet de Feuchère, aidé du sculpteur Klagmann, et le projet de Questel furent seuls réservés. Finalement celui de Questel fut adopté. Mais il fallut alors choisir un sculpteur. Un nouveau concours amiable eut lieu entre Pradier, Klagmann et Etex ; Etex se retira devant son maître Pradier^ qui l'emporta, peut-être à tort, sur Klagmann.
Le monument ne fut terminé qu'en mai 1851. Les devis primitifs avaient été bien dépassés et l'on était loin des 50.000 francs d'abord prévus. La dépense totale s'élevait en effet à plus de 214.000 francs'. Cette générosité fait honneur à la municipalité de Nîmes. Au haut du monument tout en marbre, la figure de Nîmes, coiffée, non d'une couronne murale, mais du fronton de la Maison Carrée, est debout sur un premier piédestal où s'appuient quatre statues (deux masculines, deux féminines), représentant le Rhône, le Gard, la source de l'Eure (Ura), et la source de la fontaine de Nîmes [Nemausa). Au-dessous, quatre vasques sont en partie engagées dans un piédestal plus large qui repose, ainsi que les pieds de ces vasques, sur un soubassement occupant le centre d'un bassin de 40 mètres de tour.
Le i" juin, jour de l'inauguration, l'adjoint au maire de Nîmes, M. Vidal, prononça les paroles suivantes qui seront la conclusion naturelle d'une étude sur cette ville artistique :
« Puisse la ville de Nîmes, dit-il, marcher constamment dans la noble voie où depuis un siècle elle a accompli de si éclatants progrès ! Puisset-elle, toujours assurée comme aujourd'hui de l'autorité supérieure, ne jamais séparer le beau de l'utile. Ce principe d'administration doit être sacré pour nous : il en est en quelque sorte notre glorieux patrimoine ; car il est gravé sur chaque pierre des monuments que nous ont légués nos aïeux ! »
^ Exactement 214 963 fr. 55.
Cliché Févrot
Arles. Vue générale.
« Arles à cette heure tu es moissonneuse et, couchée sur ton aire, tu rêves avec amour de tes gloires anciennes ; mais tu étais reine alors et mère d'un si beau peuple de rameurs que le vent mugissant ne pouvait traverser l'immense flotte de ton port. Rome t'avait vêtue à neuf de pierres blanches bien assemblées. Elle avait mis à ton front les cent vingt portes de tes grandes arènes : tu avais ton cirque ; tu avais, princesse de l'empire, pour distraire tes caprices leS:, pompeux aqueducs, le théâtre et l'hippodrome, »
Ainsi s'exprime le grand poète cher à la Provence, Frédéric Mistral. Ici le poète n'est qu'un historien. Il y a peu de villes qui aient été plus brillantes. Il y en a peu qui se recommandent de plus de glorieux souve-
nirs. Arles [Arelate] était, au temps de César, une importante cité gauloise où la population celtique était fortement mêlée d'éléments grecs. Après la conquête, César y établit, de même qu'à Narbonne, une colonie. Comme les colons envoyés à Arles étaient des vétérans appartenant à la sixième légion, on l'appela Arelate Sextanorum '.
Arles était alors une ville maritime. Sans être juste au bord de la mer, elle était mise en relation avec la Méditerranée par deux branches du delta du Rhône, plus courtes, plus larges et plus profondes qu'aujourd'hui. La branche orientale s'élargissait à la hauteur de la ville en un vaste bassin qui s'étendait à l'est jusqu'au pied de l'ondulation de terrain qui porte maintenant les ruines de l'abbaye de Montmajour. Les plus grands navires, navires de guerre ou de commerce, alors en usage — il est vrai qu'ils étaient beaucoup moins grands qu'aujourd'hui — pouvaient y accéder librement. Les variations considérables de nos côtes depuis les temps historiques ont été vainement contestées et ces transformations de la région méditerranéenne n'ont rien de plus paradoxal que celles qui ont modifié notre rivage Atlantique. Au temps où Arles était un port de mer, le Médoc était une île et le Poitou occidental un golfe. Quoi qu'il en soit, Arles au temps de César avait déjà des chantiers de constructions navales assez importants pour que le proconsul pût y faire construire en trente jours douze galères destinées à agir contre Marseille qui s'était déclarée pompéienne. Lorsque Marseille vaincue eut été dépouillée par Jules César de ses privilèges et d'une grande partie de son territoire, Arles était prête à profiter de cette décadence. Elle fut la rivale de Narbonne, dont la situation a encore plus changé aujourd'hui, et elle joua en somme dans la Méditerranée occidentale le rôle que reprit plus tard la cité phocéenne. Sous l'Empire, un Préfet de la Navigation du Rhône résidait à Arles. Des flottes venues de l'orient, de l'occident et du sud abordaient dans son port ; et, par la vallée du Rhône, qui était alors comme aujourd'hui, mais plus exclusivement, la grande voie de communication entre le Nord et le Midi, elle recevait les marchandises des régions septentrionales de l'Europe voiturées à travers la Gaule ou transportées par eau depuis Cabillonum (Chalon-sur-Saône). C'est par là qu'arrivait surtout l'étain qu'on allait chercher en Angleterre et probablement l'ambre du Samland (côie sud de la Baltique) .
^ Colonia Julia Patenta Arelate Sextanorum. Elle était rattachée à la tribu Terentina. Le nom d' Arelate pourrait indiquer aussi une origine ligure (voy. Klipert, Al te géographie, § 440, note i). Le poète Avienus {Ora maritima, v. 679), dit qu'elle prit plus tard le nom de Theline, lorsque les Grecs vinrent y habiter.
L'activité de la navigation sur les fleuves ou rivières à eau peu profonde ou sur les étangs qui existaient déjà le long de la côte de la Méditerranée était favorisée par l'emploi de radeaux allégés au moyen d'outrés gonflées, comme on le voit encore sur le Nil. Les inscriptions nous attestent l'importance qu'avait alors dans la région d'Arles, la corporation des Utriciilarii dans lesquels il ne faut pas voir ici des fabricants d'outrés. Donc Arles s'enrichissait à la fois par la navigation fluviale et la navigation maritime.
Une ordonnance d'Honorius, un texte officiel de 418, s'élève jusqu'au ton lyrique pour célébrer cette prospérité commerciale. « Si avantageuse est la situation d'Arles, si grand est le trafic qui s'y fait qu'on y apporte sans difficulté les denrées de tous les pays. Tout ce que l'Orient, tout ce que l'Arabie aux parfums pénétrants, tout ce que l'Assyrie expose de luxe, tout ce que l'Afrique au sol si riche, tout ce que l'Espagne la belle et la Gaule féconde peuvent produire, tout cela se rencontre à Arles en une aussi grande abondance que dans les pays d'origine. »
Comme il arrive presque toujours, le développement du commerce ne tardait pas à amener le développement de l'industrie et Arles devenait un des plus grands centres industriels de l'empire, par ses tissus, ses tapisseries artistiques, ses étoffes d'or et d'argent. Elle possédait même des fabriques impériales ^ Remarquons aussi que dès le début de l'empire sa charcuterie était fort recherchée même en dehors des Gaules. C'est aujourd'hui son principal produit d'exportation.
La cité d'Arles avait sous sa juridiction un territoire considérable et on a trouvé à quelques lieues d'Aix une borne indiquant qu'elle s'avançait jusque-là : actuellement Arles est encore la commune la plus étendue de France. Constantin le Grand, ayant succédé à son père Constance Chlore dans le gouvernement des Gaules en 306, laissa à Trêves le rang de capitale, mais transporta sa résidence personnelle à Arles, d'où il pouvait surveiller de plus près ce qui se passait en Italie. Il y éleva un palais et d'autres monuments dont nous signalerons plus loin les restes. Après
* Une fabrique de monnaies ; une fabrique d'orfèvrerie et d'armes de luxe ; une fabrique de tissus. Voy, Notitia dignitatum utriusqiie imperii : Ch. XI, 33, 43, 54, 74 ; Ch. XLII, 14, éd. d'Otho Seeck. Comparer ; Ch. XI, C, n-^ 11, éd. Bœcking. Arles, aux temps romains, était renommée, aussi pour la culture intellectuelle de ses habitants. Pline parle avec éloge de Paulinus d'Arles. Aulu-Gelle nous résume ses entretiens avec le philosophe Phavorinos qui lui décrivait en connaissance de cause le Mistral, ce vent terrible alors comme aujourd'hui et que, comme nous l'apprend Strabon, on appelait le Borée noir. La moderne municipalité de la ville a donné à une de ses rues le nom de ce compatriote trop oublié, mais elle l'a modernisé familièrement. C'est la rue Favorin. Eusèbe vante l'éloquence de Pomérius et de Claudius Quirinalis.
que ses succès sur Maxence lui eurent donné la ville de Rome, alors même que plus tard il eut placé à Byzance la nouvelle capitale de l'empire, il n'oublia pas pour cela la ville qu'il avait aimée et qui avait pris par reconnaissance le nom de Constantina. Il continua à l'embellir
et à l'agrandir et sa splendeur fut telle qu'on l'appela la « Rome Gauloise ».
C'est alors que se développa, sur la rive droite du fleuve, le quartier appelé aujourd'hui Trinquetaille qui fut comme une seconde ville d'Arles : la ville des mariniers, des ouvriers, des gens d'affaires, en face de la ville de l'aristocratie , des rentiers , des plaisirs et du gouvernement. De là le nom de duplex Arelas que lui donne le poète Ausone dans son poème ou plutôt sa réunion de petites pièces sur les villes les plus nobles du monde romain [ordo ce~ lebrium tirbium) parmi lesquelles il ne comprend que dix-sept cités dont Arles. Elle s'accroissait, de génération en génération, de tout ce que perdait Trêves, menacée de plus en plus par les barbares. Sous Honorius, une ordonnance dont nous avons plus haut reproduit un passage, se fondant sur l'heureuse situation et la richesse de la ville, y transportait le siège de l'assemblée annuelle des représentants des provinces gauloises, enlevant ainsi officiellement à Trêves son rang de capitale.
Arles était déjà à cette date un des principaux centres religieux de l'église latine. C'est peut-être même la première ville gauloise qui ait connu l'évangile. La tradition d'après laquelle les disciples immédiats du Christ, Made-
Cliché Tourel.
Arlésienne coiffée de « la cravate ».
leine, Marthe et Lazare auraient débarqué en Provence sur le territoire de la commune d'Arles au point appelé aujourd'hui les Saintes-Maries-de-la-Mer prend une grande vraisemblance depuis que les ingénieurs et les géologues ont prouvé que, la différence des régions immédiatement voisines, la côle des Saintes-Mariés n'avait pas sensiblement varié depuis deux mille ans ; depuis que de leur côté les érudits ' ont reconnu dans un tombeau trouvé près d'Arles (à la GayoUe) un sarcophage chrétien du premier siècle et qu'ils ont admis l'authenticité longtemps contestée de l'inscription découverte sur l'emplacement de l'église des Saintes-Mariés.
Plus tard Arles eut pour évèque saint ïrophine et dès le iv" siècle elle avait été le siège de deux conciles en 314 et 353. Elle devait en avoir dix-neuf, le dernier en 1275. Elle ne souffrit pas trop de la grande invasion des Barbares ;
car, au milieu du v*" siècle, au temps d'Attila, le pape saint Léon le Grand constatait dans une de ses lettres « que l'on va à Arles de tous les points pour s'y fournir de tout » et le puissant roi Wisigoth Euric, qui s'en empara en 480, en faisait une de ses capitales. Elle fut plus maltraitée par les Sarrasins qui heureusement ne purent s'y établir. En 879 elle devenait une des principales villes du royaume de Bourgogne cisjurane.
En 930, la Bourgogne cisjurane était réunie au royaume de Bourgogne transjurane et formait le royame des deux Bourgognes ou royaume
Cliché Tourel.
Arlésienne coiffée du « ruban ».
^ V. Camille Julian. Journal des Savants, août 1889, p. 504^
6o ARLES
d'Arles. Le royaume d'Arles fut légué par Rodolphe III à l'empereur Conrad II qui en devenait le souverain à sa mort (1032). Conrad ne manquait pas de se faire couronner solennellement roi d'Arles (1033) et de faire partager ce titre à son fils (1038). Au siècle suivant (1156), l'illustre Frédéric Barberousse cherchait à assurer l'autorité des empereurs d'Allemagne sur le pays en épousant Béatrice de Bourgogne.
Le fait que la ville d'Arles donnait son nom à un royaume, montre quelle était encore son importance, quoique le retrait de la mer aussi bien que les révolutions politiques eussent commencé sa décadence. Cependant la cité avait profité, en un sens, des troubles dont le pays avait été le théâtre et des compétitions dont il avait été l'objet pour défendre ou reconstituer ses libertés municipales. La tradition romaine à cet égard ne s'était jamais complètement perdue. Dès le xi'' siècle, Arles a un corps délibérant qui traite avec les seigneurs. Les luttes des papes et des empereurs, les rivalités des comtes de Provence et des archevêques d'Arles, favorisent le développement de ses privilèges. Elle est une des premières villes à adopter le consulat ; on l'y trouve définitivement établi dès 1131. Nous n'avons pas à suivre dans" ses péripéties, l'histoire de la commune d'Arles à laquelle Charles d'Anjou devait enlever l'indépendance politique en 1250, tout en lui laissant en partie son indépendance administrative. Mais il est bon d'indiquer le soin avec lequel les Arlésiens se rattachaient aux souvenirs romains. Sous Louis XIV on les accusait d'avoir des sentiments républicains ^ et l'archevêque d'Arles^ se plaint en 1700 de l'arrogance des « consuls » de son temps, bien petits personnages cependant à côté de ceux du XII" siècle. « Ils sont, dit-il, vifs, glorieux entreprenants. Ils se souviennent qu'Arles était une colonie romaine et croient être d'après (sic) ces fiers consuls romains qui gouvernaient autrefois l'univers. »
Arles n'était déjà plus à cette date qu'une médiocre ville de province. Elle conservait cependant un air de capitale et un cachet d'aristocratie nobiliaire et même intellectuel, comme l'atteste l'histoire de son académie consacrée par des lettres patentes de Louis XIV, académie où les femmes étaient admises et dont fit partie M"" Deshoulières. La Révolution détruisit tout cela. Aujourd'hui elle doit se contenter d'avoir remplacé Tarascon, comme sous-préfecture après avoir été simple chef-lieu de canton. Mais elle a ses antiques monuments qui rappellent son ancienne gloire. Elle a la beauté proverbiale de ses femmes.
^ Lettre du coadjuteur d'Arles au contrôleur général Le Pelletier, 4 nov. 1687. ^ Lettre de F Archevêque d'Arles au contrôleur général Chamillard, l'i avril 1700.
ARLES 6i
On a voulu distinguer trois types d' Artésiennes correspondant à trois des peuples qui ont occupé le pays : le type grec, le type romain et le type arabe ou sarrasin. Nous ne nions pas qu'on ne puisse trouver à Arles des types qui rappellent l'Afrique ou l'Asie musulmane. Mais ce n'est là qu'une exception. Si l'on admet une classe spéciale d'Arlésiennes du type arabe, pourquoi alors ne pas ajouter à la liste : le type ligure, le type phénicien, le type celtique. Aussi bien la dénomination de type celto-grec nous paraît être celle qui conviendrait le mieux au type qui domine en pays d'Arles et la transition successive est frappante, pour la coupe du visage et les formes du corps, entre le type arlésien et le type franchement celtique, aux yeux du voyageur, qui, parti de la Provence maritime, passe par le bas Languedoc et la région des Cévennes méridionales pour arriver au plateau central. Cependant, pour nous qui sommes habitués au type celtique, ce qui frappe tout d'abord un observateur non prévenu, c'est le grand rapport du t3'pe de l'Arlésienne avec le type grec. C'est le grec qui dans ce mélange des races a imposé surtout sa marque. Ce point admis, si l'on observe avec plus d'attention, on distinguera deux types secondaires. L'un est un peu court, aux formes admirablement proportionnées, mais pleines et ramassées, il n'est ni romantique ni chiffonné et ne rappelle en rien le roseau ondulé qui est encore trop exclusivement à la mode ; au premier abord il aurait je crois peu de succès dans un salon parisien. C'est parmi ces Arlésiennes que l'on trouve les cheveux les plus noirs, les yeux les plus foncés et les plus brillants, les nez les plus droits avec le bout carré et légèrement relevé, les fronts les plus larges. Dans l'autre type, l'aspect est grec aussi et l'est même davantage pour les proportions du corps, car la taille est plus élancée ; mais le nez est plus long et parfois un peu arqué au milieu, les cheveux sont moins foncés et parfois blonds, la physionomie ne laisse pas d'avoir quelque mélancolie ^ Il est difficile de dire quel est celui des deux qui l'emporte ; mais, lorsque le peintre Cot a voulu personnifier l'héroïne de Mistral, c'est dans le
* Voici quelques-uns des traits caractéristiques que le docteur Lagneau attribue à la race grecque et où l'on reconnaîtra aussi bien le type de l'Arlésienne :... Crâne régulièrement ovale, à région frontale large, verticale, élevée, sans bosses apparentes, sans saillies sourcilières notables ; cheveux bouclés, brillants, souples ; sourcils... longs, bruns, arqués ; yeux grands, vifs, allongés, de couleur souvent foncée ; nez droit faisant suite au front sans saillie appréciable des os carrés, sans dépression à la racine, à extrémité antérieure plus ou moins régulièrement carrée, peu saillante ; bouche petite à lèvres bien accentuées ; dents complètement verticales formant une double arcade parfaitement régulière ; menton arrondi ; visage régulièrement ovale ; développement harmonique de toutes les parties de la face (distance égale de la racine des cheveux à la igné sourcilière, des sourcils au bord inférieur du nez, du bord inférieur du nez au bord
second type qu'il a été chercher sa Mireille. La jeune fille qui lui a servi de modèle poursuit le cours de sa vie à Trinquetaille. Son existence et celle de l'amie de Vincent ont été bien différentes ; car elle est mariée pour la deuxième fois.
Quelle que soit la beauté des Arlésiennes, il serait injuste de leur sacrifier les femmes du reste de la Provence et même de la rive droite du
Cliché Tourel.
Palais de Constantin. Vue de la façade Nord depuis sa récente restauration.
Rhône. Lorsque Racine, retiré à Uzès chez son oncle le chanoine, attendait patiemment, avec des dispositions fort peu ecclésiastiques, le bénéfice qu'on lui laissait espérer, il ne se faisait pas faute d'ouvrir les yeux et de regarder autour de lui. Il écrivait à son ami La Fontaine, un amateur qu'il savait intéresser tout particulièrement par ces détails : « Je ne me saurais empêcher de vous dire un mot des beautés de cette province. On m'en avait dit beaucoup de bien à Paris ; mais, sans mentir, on ne m'en avait
inférieur du menton) ; cou cylindrique, etc. Voy. Lagneaux, Anthropologie de la France dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales deDechambre etJ.erebouUet. Voy. aussi Deniker, Les Races humaines. Grâce à l'obligeance de M. Tourel, nous pouvons donner ici le portrait d'une Arlésienne parfaitement authentique, ApoUonie Ch... qui, à Arles même, était célèbre par sa beauté et qui portait, on le voit, un prénom grec.
encore rien dit auprès de ce qui en est et pour le nombre et pour l'excellence ; il n'y a pas une villageoise, pas une savetière qui ne disputât de beauté avec les Fouilloux et les Menneville. Si le pays de soi avait un peu de délicatesse et que les rochers y fussent moins fréquents, on le prendrait pour un vrai pa3^s de Cythère. Toutes les femmes y sont éclatantes et s'y ajustent d'une façon qui leur est la plus naturelle du monde. Et pour ce qui est de leur personne,
Color verus, corpus solidum et succi plénum ^ »
Racine avait raison de parler ainsi des femmes des environs d'Uzès :
disons seulement que ce portrait s'appliquerait encore mieux aux filles d'Arles. Le poète qui devait réaliser dans leur grâce souveraine Andromaque et Bérénice n'hésite pas, comme on l'a vu, à comparer les paysannes
et les ouvrières de la basse vallée du Rhône aux beautés les plus en vue de la cour. En effet leur grand air nous frappe encore aujourd'hui. Ainsi Mistral dans ses Isclo d'or :
« Je vous le dis et vous m'en croirez. La jeunesse dont je parle était
Cliché Tourel.
Palais de Constantin.
Vue intérieure de la salle absidiale depuis les dégagements récents.
^ Cette lettre est datée du ii novembre 1661. Le vers latin qu'elle contient est emprunté à VEunuque de Térence (acte II, scène iv, vers 26;. M'"^^ du Fouilloux et de Menneville étaient filles d'honneur de la reine mère Anne d'Autriche. Soixante ans plus tard Saint-Simon parlait encore de la renommée de beauté d'Ange Bénigne de Meaux du Fouilloux, devenue duchesse d'Alluye.
b4 ARLES
une reine ; car vous saurez qu'elle avait vingt ans et qu'elle était d'Arles. »
On les oubliait un peu cependant ces filles d'Arles lorsque Mistral et Gounod sont venus donner un nouveau lustre à la patrie de Mireille et que la musique de Bizet a réveillé partout le souvenir de VArlésienne. Par là l'attention a été plus vivement attirée sur les curiosités artistiques et archéologiques de la ville ; toutes les renommées se tiennent.
Un grand nombre de ses monuments ont disparu mais les archéologues ont pu souvent déterminer leur place et des débris en ont été retrouvés.
L'ancien forum a porté longtemps le nom de Place des Hommes pour prendre ensuite un nom plus savant qui rappelle son origine : Place du Forum ^ Il n'est plus depuis longtemps le centre social de la ville, le lieu favori des Arlésiens pour la flânerie et la conversation, choses toujours chères aux peuples du Midi. On ne s'y réunit plus pour y parler politique et affaires ou y entendre des commérages. La place des Hommes a été remplacée à cet égard par la promenade des Lices (/ Liço d''Arle). Ce forum était entouré de portiques et constructions à deux étages, l'étage supérieur étant occupé par des galeries, l'inférieur, par des boutiques. L'ancien forum était beaucoup plus étendu que ne l'est aujourd'hui la place des Hommes ; et l'on a retrouvé des arcades et des fragments divers des édifices qui le décoraient non seulement dans le sol même de la place et dans les caves des maisons qui la bordent (voûtes intéressantes à l'hôtel Pinus), mais sous les rues voisines. Les seules parties apparentes qui en subsistent sont deux colonnes corinthiennes, supportant un riche entablement orné de rinceaux, d'oiseaux divers et de feuilles d'eau, le tout couronné d'un fragment de fronton. Ces colonnes, quoique la chose ait été contestée, sont probablement à leur place primitive et paraissent avoir appartenu aux anciens « thermes^ ».
En dehors même de ces riches constructions qui le bordaient, le forum était orné de statues. Au v° siècle, leur nombre était assez grand pour que l'on pût, en se faufilant entre elles, éviter de se rencontrer avec ceux qu'on ne voulait pas saluer ou reconnaître. Sidoine Appollinaire, le
* Il a porté au xviii*' siècle le nom « de place Saint-Lucien » et a été aussi appelé, comme les anciens forums de plus d'une ville d'Italie, « la place aux Herbes ».
2 Voir le plan d'Arles gallo-romain de M. Véran dans le volume du Congrès archéologique de 1876.
bel esprit du temps, que les Arlésiens accusaient de les avoir calomniés, en fit l'épreuve et, étonné de cet accueil dans une ville qui l'avait toujours très bien reçu, s'informa de la cause de ce changement et put se disculper.
« Au centre, dit M. Lenthéric, se dressait la colonne honorifique de" Constantin. Vis-à-vis était le palais du Prétoire sur les fondations duquel
Place Royale. — Église Sainte-Anne (Musée Lapidaire). — Hôtel de ville. Obélisque du cirque. — Église Saint-Trophime.
on a construit l'église et le cloître de Saint-Trophime et l'ancien archevêché. Derrière s'élevait la coupole du Panthéon dont quelques amorces de soubassement, enfouies dans des caves presques remblayées, permettent cependant de rétablir la forme primitive à peu près semblable, sauf les dimensions, au célèbre Panthéon d'Agrippa. »
Plus loin se trouvait un édifice qui était peut-être une Basilica argentaria, c'est-à-dire un lieu de réunion pour les affaires, surtout pour les affaires de banque, une sorte de Bourse. On connaît l'existence, mais il ne reste à peu près rien, des Thermes, de la Naumachie, des temples de
la Bonne déesse, de Rome et Auguste, de Mars, de Diane, de Jupiter, du temple de Mithra. L'arc de Constantin, qui était déjà très dégradé, fut complètement détruit en 1643 pour l'élargissement d'une rue. Un autre arc dit V Arc admirable qui donna son nom à un hôpital bâti dans son voisinage, existait encore en 1224, mais disparut lorsqu'on reconstruisit d'une façon générale les remparts de la ville (1263). Il se trouvait sur l'un des côtés de la place Saint-Esprit qui portait encore au xv*" siècle le nom de « Planet de l'Arc admirable ^ y>.
Des fouilles faites en 1902 près de la porte de l'Aure ont donné, entre autres débris intéressants, de magnifiques fragments de corniches, des tambours de colonne sculptés. On y voit des guerriers armés et des vignes grimpantes becquetées par des oiseaux. Ces fragments, dit M. Véran, proviennent d'un arc de triomphe de proportions colossales et d'une riche ordonnance architecturale, et tout porte à croire qu'ils ont fait partie de l'Arc admirable'.
Ces débris ont été classés et disposés méthodiquement dans le théâtre. On y voit aussi une « frise des aigles ».
Devant « l'Arc admirable » passait la route de Nîmes qui franchissait le Rhône sur un pont construit par Constantin et dont on voit encore un fragment de culée sur la rive droite du fleuve à Trinquetaille. Sur la rive gauche, le pont aboutissait près du pont métallique du chemin de fer d'Arles à Montpellier par Lunel, en amont du « Grand Prieuré ».
A quelque distance en aval, se trouvait le palais impérial dont il existe encore des constructions assez importantes englobées et en grande partie cachées dans les maisons voisines, ainsi qu'une abside circulaire mieux dégagée qui domine le Rhône. Cette abside porte le nom en apparence bien vulgaire de la Trouille. Mais ce mot « la Trouille » n'est autre que le mot latin trollia ou trullum ; c'est le nom du palais impérial de Constantinople dans lequel se tenait en 692 le célèbre concile dit in trullo. Le palais d'Arles n'était sans doute pas comparable à celui de Constantinople ; mais c'était un édifice magnifique, et les fouilles récentes de M. Véran permettent de se rendre compte de ce qu'il devait être \ Il est de petit appareil, mais cet appareil est riche et
' E. Fassin, le Musée, 1876, p. 217.
- Voy. un article du journal arlésien le Forum Républicain (11 octobre 1902) et le Bulletin de la Société des Amis du vieil Arles (juillet 1903). La porte de YAure (et non pas de Laure) veut dire la porte du vent {aura) et n'a rien à voir avec l'héroïne de Pétrarque.
•' Voir le Bulletin de la société du vieil Arles, janvier 1904.
soigneusement établi, avec des dispositions variées où les pierres alternent avec les briques. On aperçoit encore au haut des murs quelques parties d'une belle corniche. M. Véran vient de nous rendre la grande salle d'apparat qui n'a pas moins de 20 mètres de longueur sur 12 mètres de largeur avec une hauteur de 17 mètres. Elle n'a plus ses statues, ses colonnes de granit, ses frises dont parlent d'anciens témoignages et, de son revêtement de marbres de couleur, il ne reste qu'une partie du
Clii-|]u ClLltiMullrUl.
Restes d'aqueduc romain à Barbegal.
pavé. Sous ce pavé s'étend un étage en sous-sol de i'",50 de haut destiné à servir d'hypocauste , c'est-à-dire de calorifère. Pour chauffer l'immense salle dans toute sa hauteur, des cheminées destinées au passage de l'air chaud (on les voit encore) avaient été ménagées dans l'épaisseur des murs verticaux. Signalons aussi l'amorce d'un escalier tournant en spirale, un escalier à vis, comme les aimait le moyen âge. Cet escalier avait été découvert en 1886 par l'architecte Révoil et l'on pouvait se demander si ce n'était pas une addition de l'époque féodale. Mais, suivant l'opinion non contestable de M. Véran, c'est bien une construction romaine '.
1 A Textérieur on a trouvé les restes d'une rangée de corbeaux de pierre qui présentent cette particularité d'être percés de trous, mais de trous qui ne traversent pas la pierre et dont l'ouverture est tournée vers le bas. Ils ne pouvaient donc porter des mâts ou des
Quoi qu'il en soit, le palais d'Arles rappelle tout à fait, pour le caractère comme pour les procédés de construction, le palais de Trêves.
Sur les bords du Rhône également , s'allongeait parallèlement au fleuve, le Cirque. Son emplacement est traversé aujourd'hui par le boulevard des Lices , nom caractéristique rappelant les luttes et les jeux
Cliché Fùvrot.
Arènes fvue extérieure)
qui s'y donnaient autrefois. L'obélisque qui se voit aujourd'hui sur la Place royale provient de ce cirque ; il était enfoui depuis longtemps dans la terre, lorsqu'on le découvrit en 1389, près de la porte de la Roquette. Il ne paraît pas qu'on s'en soit autrement occupé. Car Charles IX, dans le voyage qu'il fit à travers la France, ayant passé par Arles en 1564, on trouve dans les comptes du trésorier de la ville pour cette année : Dépense faite pour déterrer l'obélisque enfoui dans le jardin Fulcrand de Loste, près de la porte de la Roquette ; « laquelle pierre le roi notre sire
drapeaux. On se demande à quel usage ils pouvaient servir : peut-être à maintenir dans le haut les pivots des fermetures, qui s'appuyaient et jouaient sur des blocs en pierre formant balcon au-dessous des trois grandes ouvertures de l'abside (Voy. grav. p. 62).
vollut veoir » ; et encore : « salaire de 1 5 hommes qui ont déterré certaine pierre appelée pyramide dans le jardin Fulcrand de Loste * ». Lorsque Charles IX et sa mère allèrent la voir, le premier consul leur débita une belle harangue. L'obélisque fut transporté et dressé oîi il est à
Cliché Févrot.
Arènes intérieures un jour de courses de taureaux.
présent par l'architecte Peytret, en 1676. Le 20 mars de cette année, « on le leva avec tant d'adresse, dit Bruzen de la Martinière, qu'en moins d'un quart d'heure il fut posé sur un pied-d'estal de vingt pieds de haut et consacré à Louis-Legrand ». Ce monolithe a 15'", 7 8 de hauteur et i'",66 de côté à la base. Son stylobate actuel de 4™;,54 de haut, date de 1829 et est décoré de quatre lions en bronze par Dantan. L'ancien piédestal, orné d'inscriptions en l'honneur de Louis XIV, rédigées en beau latin par Pellisson, avait été complètement dégradé au moment de la Révolution. La pyramide était surmontée alors d'un globe d'azur parsemé de fleurs de lys d'or avec un soleil, symbole du roi.
^ Archives de la ville d'Arles, CC, 573 et CC, 325.
Cet obélisque est en granit. Il était naturel de penser qu'il avait été taillé dans les carrières voisines de l'Esterel, mais on sait aujourd'hui qu'il provient d'Egypte.
Il y a une quarantaine d'années, MM. Révoil et A. Véran ont dû refaire la pointe, le pyramidion de l'obélisque, tel qu'on le voit aujourd'hui. Croyant, comme tout le monde, que l'obélisque était en granit de l'Esterel, ils ont fait venir des carrières de ce pays la pierre nécessaire. Mais, lorsqu'il s'est agi d'ajuster ce nouveau pyramidion (l'ancien avait été supprimé lorsqu'on avait placé sur le monument le soleil de Louis XIV), ils se sont aperçus que l'obélisque était fait d'un autre granit. Le granit que la tranche montrait à vif et avec sa couleur naturelle présentait tous les caractères de la syénite, dont est fait l'obélisque de Louqsor : d'aspect saumoné, il faisait avec le granit gris de l'Esterel qui le surmonte aujourd'hui le plus frappant contraste. Si l'obélisque d'Arles n'a pas à l'extérieur la teinte rosée de son confrère de la place de la Concorde, c'est que son trop long séjour dans les alluvions du Rhône l'a recouvert d'une mince couche de calcaire qui cache sa couleur naturelle'. L'obélisque d'Arles est bien un obélisque romain en ce sens qu'il a été taillé du temps des Romains et pour un usage romain ; mais il a été fait en Egypte ou avec du granit apporté d'Egypte. D'ailleurs les monuments romains contiennent souvent des matériaux venus de fort loin. A Arles même, les colonnes du théâtre venaient d'Afrique'.
Le boulevard de la Lice ou des Lices se prolonge vers l'Est et passe non loin de l'enceinte romaine dont des parties importantes plus ou moins modifiées par des destructions où des constructions postérieures existent encore. 1^3, porta aqiiaria fermée aujourd'hui et qui n'est plus au niveau de la route a été bouchée ; mais ses deux tours ont été conservées. Elles ont été reconstruites à la fin du moyen âge et au xvi^ siècle. On saisit très bien la différence des constructions romaines (forme ronde, gros matériaux) avec les constructions plus récentes (petit appareil, forme polygonale des murs). Les constructions modernes sont tantôt superposées, tantôt juxtaposées aux antiques et une même tour peut être en partie circulaire, en partie prismatique. Mais, les parties modernes des
^ Remarquons cependant que, au xvii" siècle l'origine égyptienne de l'obélisque d'Arles était généralement admise. Bruzen de la Martinière, dans son Grand dictionnaire géographique historique et critique, appuie cette opinion justement sur cette constatation « qu'il est fait d'une même sorte de marbre [sic) » que ceux qu'on a transportés des bords du Nil à Rome.
^ Comparer le théâtre d'Orange (voy. p. 184). — Une piirtie de la Meta du cirque se voit au musée. Des fouilles faites en 1902 en ont mis au jour de nouveaux fragments.
tours, comme des remparts, sont souvent composées de matériaux antiques et de larges pierres bien taillées apparaissent en grand nombre au milieu de murs d'appareil plus petit et plus irrégulier. On a fait aussi
Cliché Ghateiiuiieuf.
Galerie supérieure (1°'' étage) et vue de la galerie inférieure.
entrer dans l'intérieur de la maçonnerie des tronçons de fûts de colonnes et de corniches sculptées enlevés pour la plupart au théâtre. Ce fait a été constaté notamment il y a quelques années lorsque l'on a abattu quelques mètres de la muraille près du théâtre pour élargir une rue ' .
^ On agit de même à Athènes, lorsque Thémistocle la fit fortifier précipitamment après
La porte aquaria, comme son nom l'indique, était le point où aboutissait l'aqueduc qui alimentait la ville. Arles, par sa position entre le Rhône et les étangs, ne manquait pas d'eau à sa proximité et en avait même plus qu'elle n'en voulait ; mais ce n'était pas une eau bien limpide et l'on s'étonne qu'une ville romaine de cette importance ait attendu si longtemps avant d'avoir des eaux de source en abondance. Tandis que Nîmes, qui possédait cependant déjà sa fontaine de Nemausus avait été chercher, au delà du Gard, peut-être dès le temps d'Auguste, les eaux de l'Eure, ce n'est que sous Constantin qu'Arles jouit d'un bienfait analogue. Il est vrai qu'alors on fit très bien les choses. On alla jusqu'à la chaîne des Alpilles chercher les eaux les plus pures de la région. L'aqueduc principal commençait sur le versant nord de la chaîne, c'est-à-dire dans la vallée de la Durance, aux abords de Saint-Rémy et de Mollèges. Il serpentait au pied de la montagne, longeait, sans y pénétrer, le territoire de l'ancienne Glanum Livii, suivant de l'est à l'ouest la base septentrionale de la chaîne jusqu'à son extrémité. Arrivé à l'endroit appelé aujourd'hui Saint-Gabriel (l'ancien Ernaginiim) il contournait les Alpilles, se dirigeait vers le sud perpendiculairement à sa première direction, passait près du village actuel de Fontvieille où, au lieu dit les Taillades , se voit un bas-relief rupestre antique et, un peu plus loin, se juxtaposait à un autre aqueduc. C'est là qu'est la partie la mieux conservée, celle que représente notre photographie. Le second aqueduc venait des environs de Maussane et du Paradou. Après avoir reçu par un embranchement les eaux de la fontaine d'Arcoule, qui existe encore sur le versant méridional de la colline des Baux, il rencontrait un bourrelet rocheux qui domine d'assez haut la vallée des Baux, de l'autre côté de laquelle au sud se trouve le château de Barbegal. L'ingénieur romain avait percé ce rocher et y avait creusé une rigole à ciel ouvert débouchant dans un vaste bassin. C'est là que finissait l'aqueduc venant de Maussane. Quant au premier, le plus long, il traversait la vallée de Barbegal sur des arches dont il ne reste plus qu'une seule pile dans les jardins du château, au point même où l'aqueduc atteignait le rebord du plateau de la Crau qu'on appelle dans le pays « le pendant de Crau». De là, il suivait le plateau de la Crau jusqu'à Arles.
Trois arcades sont encore à peu près intactes. Elles ont à leur base des moulures bien conservées. Cette base est construite en grand appareil, le reste en petit appareil. Le conduit est formé d'une espèce de béton
le départ des Perses (480 av. J.-C). Les fouilles ont confirmé ce que Thucydide nous avait appris à ce sujet (I, 90-93) .
dur comme du fer. Ce béton est composé de morceaux de brique très menus et de graviers mêlés ensemble et agglomérés au moyen de ce ciment hydraulique romain dont la chimie moderne à pu scientifiquement reconstituer la composition exacte sans que l'industrie ait toujours pu le reproduire avec toutes ses qualités, Tout dans cette construction indique
Cliché Cliateauneuf.
Théâtre antique. « Tour de Roland », vue prise du jardin (côté Sud).
bien l'époque de Constantin. Après avoir alimenté par des embranchements les thermes et la naumachie, les eaux des Alpilles arrivaient au palais impérial, mais elles ne s'arrêtaient pas là et des tuyaux de plomb, dont un grand nombre ont été retrouvés portant le nom du fabricant, la faisaient passer par un siphon à travers le Rhône jusqu'au quartier populaire de ïrinquetaille'.
Quoique cela ne vaille pas le pont du Gard, il y a là un travail important, digne des Romains, digne d'avoir inspiré à Mistral sa magnifique fantaisie du Porto-aigo.
^ Voy. aussi page suivante ce que nous disons de cet aqueduc à propos de Saint-Rémy.
« Les ouvriers comblent vallées et bas-fonds nuit et jour malgré les obstacles. Ils vont toujours, le plan est bien tracé ! Le fossé est encaissé, cimenté, couvert, butté, l'eau peut ruisseler. Ils éventrent les collines, les buttes, aux travers des Alpilles ils percent droit. Le prodigieux canal, l'aqueduc sans pareil, sur l'étang de Barbegal, marche que c'est merveille. »
Il reste en somme assez peu de chose de l'Arles de Constantin ; mais, puisqu'il faut toujours faire sa part aux ravages du temps et des hommes, nous devons nous féliciter que ce soit surtout l'Arles d'Auguste et des premiers Césars qui ait été plutôt épargnée.
L'amphithéâtre d'Arles est plus ancien que celui de Nîmes. Il remonte au premier siècle de notre ère ; peut-être fut-il commencé dès le temps où Claudius Tibérius Néro, père de l'empereur Tibère, conduisait dans la ville une colonie romaine (46 avant J.-C.;. Transformé en forteresse, au début du moyen âge, il fut surmonté de tours qui existent encore en partie. Il ne tarda pas à se remplir d'habitations, et, lorsque en 1825, la municipalité, à l'instigation du maire, M. de Chartrouse, entreprit de le restaurer, il fallut commencer par démolir les deux cent douze habitations et la chapelle qu'il contenait. En 1830, le déblaiement était à peu près achevé et, à l'occasion de la prise d'Alger, on y donnait, devant près de 20.000 spectateurs, une première course de taureaux.
L'amphithéâtre d'Arles est moins bien conservé que celui de Nîmes \ L'attique, qui a certainement existé, comme l'a prouvé Questel, a disparu ; mais les arcades supérieures qui découpent librement sur le ciel leur ligne grandiose et régulière, donnent un effet pittoresque qui permet à peine de regretter cette destruction. Ayant parlé dans ce volume même de l'amphithéâtre de Nîmes nous n'insisterons que sur les points par lesquels l'amphithéâtre d'Arles en diffère.
Les substructions présentent un grand intérêt. La colline de Mouleyrès, sorte d'acropole de quelques mètres de haut, n'offrant pas une surface suffisante, les Romains l'entaillèrent sur une assez grande étendue et établirent leurs substructions en contre-bas. « Elles comprennent, dit M. Hipp. Bazin, quatre murailles concentriques, formant alternativement
' L'amphithéâtre d'Arles est un peu plus grand que celui dé Niraes. Voici ses dimensions principales. Nous empruntons ces chiffres au plan de Questel qui fut chargé de diriger les restaurations votées en 1845 par les deux chambres. Ce plan a. été dressé d'après les mesures de l'architecte arlésien Guillaume Véran. Grand axe : extérieur 136"', 15, intérieur 69'", 26 ; petit axe : extérieur 107'", 62, intérieur 39'", 82; superficie de l'arène, 2.166™, 9; superficie totale 11.505'", 508.
des galeries et des chambres, dont les unes étaient utilisées et dont les autres avaient pour objet d'assurer la solidité de l'édifice, tout en évitant l'emploi de contours massifs en maçonnerie. Galeries et chambres souterraines n'existaient pas d'ailleurs sur tout le périmètre de l'arène ; là où les Romains avaient rencontré le rocher formant une assise suffisam-
Théàtre romain (intérieur).
ment solide, ils n'avaient eu garde de négliger cet avantage, de sorte que la galerie extérieure n'existe que sur une partie du périmètre. Toutes ces constructions de la première assise échappent au regard, sauf d'un côté sur la face septentrionale où une porte aujourd'hui disparue donnait accès par les souterrains sur le sol même de l'arène. » C'est par là que l'on faisait entrer les cages des animaux sauvages.
On a pu se demander si les arènes de Nîmes avaient vu des combats d'animaux féroces. La chose est certaine pour Arles. Des ossements trouvés dans le sous-sol et la hauteur considérable du mur du podium ne peuvent laisser de doute. Ce podium présente environ à mi-hauteur une corniche, destinée probablement à porter un plancher, lorsque, pour d'autres
spectacles, il n'était pas nécessaire de protéger aussi bien le public.
Dans cette comparaison entre les deux amphithéâtres romains les plus célèbres de notre pays, ce qu'il importe le plus de remarquer, c'est la différence des styles. A Arles, il y a plus d'élégance; on est plus près du temps où l'art romain était pénétré de l'art grec. Sans doute l'aspect général est romain : la forme circulaire des cent vingt arcades superposées en deux étages et la masse considérable de l'édifice affirment ce caractère ; d'ailleurs, les Grecs n'ont jamais connu l'amphithéâtre ou, du moins, ne l'ont connu que par les Romains. Cependant Révoil a raison de reconnaître dans l'amphithéâtre d'Arles l'influence hellénique, qui apparaît dans l'emploi plus fréquent, pour les dispositions intérieures, de la plate-bande au lieu de la voûte comme dans le dessin des moulures et des ornements. « Tandis qu'à Nîmes la galerie principale est voûtée suivant le système romain et divisée en travées, à Arles elle est couverte de linteaux de pierre. D'autre part le style des corniches et des pilastres accuse l'art grec. » Il se manifeste aussi bien dans les pilastres doriques du premier étage que dans les colonnes corinthiennes du second. On sait quel admirable parti les architectes romains ont tiré de l'ordre corinthien ; c'est le seul point sur lequel on puisse dire qu'ils aient modifié heureusement leurs modèles grecs. Or les chapiteaux corinthiens d'Arles rappellent plutôt le monument choragique de Lysicrate que le Panthéon d'Agrippa.
Cette influence grecque est bien plus apparente dans le théâtre, malgré la tour de défense qu'on y a ajoutée au moyen âge'. Elle est sensible dans le style de son architecture et de son ornementation (chapiteaux corinthiens), elle l'est dans son plan général qui rappelle celui du théâtre d'Athènes. Elle se montre surtout dans l'importance laissée à l'orchestre. Dans les théâtres grecs, l'orchestre n'était pas occupé par les spectateurs, ce mot voulant dire l'endroit où l'on danse. C'était, comme le sens étymologique l'indique, le lieu où le chœur exécutait ses évolutions devant l'autel de Bacchus et il était relié à la scène par deux escaliers latéraux. Les Romains dont les représentations théâtrales n'avaient pas le même caractère national et religieux livrèrent l'orchestre aux spectateurs et en restreignirent l'étendue. Nous le constaterons à Orange. Mais à Arles, lorsqu'on mesure ses dimensions, lorsqu'on remarque le magnifique dallage de marbre rare qui le couvre encore, en partie, on voudrait croire qu'il n'a pas été simplement destiné à contenir des sièges et qu'on y a vu se développer les théories, les cortèges qui venaient faire
^ La Tour de Roland .
entendre les vers lyrique des émules de Sophocle ou d'Aristophane. Le peu de profondeur de la scène comparée à sa largeur (42 m.) permet de supposer du moins que cet orchestre à pu servir à la figuration et à l'extension de l'appareil théâtral. Le théâtre d'Arles a 163 mètres de diamètre, et pouvait contenir 16 000 spectateurs.
La population d'Arles affirmait son origine en partie hellénique par son goût pour des spectacles plus intellectuels et plus humains que ceux de l'amphithéâtre et du cirque. Il semble que ce monument a été construit avec amour, si on en juge par le luxe qui y fut déployé, par la délicatesse et la beauté des sculptures, par la richesse des matériaux, marbres d'Italie, de Grèce et d'Afrique. On peut s'en rendre compte encore aujourd'hui, malgré les destructions fanatiques du V siècle. Alors en effet, vers 446, sous l'épiscopat de saint Hilaire, le théâtre fut condamné.
Un clerc nommé Cyrille conduisit le peuple à la destruction et au pillage. On ne pensa même pas à réserver
ce qui aurait pu servir à l'ornementation des églises ; et c'est par hasard que quelques colonnettes provenant du mur qui soutenait le pulpitiim * ont été beaucoup plus tard employées à Saint-Césaire et au cloître de Saint-Trophime. Au milieu de ces décombres qui servirent de carrière, un couvent fut construit en 1664, sur l'emplacement de la scène. Ce cou-
La Vénus d'Arles.
^ Le pulpitum était la partie avancée de la scène (en avant du proscenium) où les acteurs se plaçaient le plus souvent, autant que leur rôle le permettait, pour se faire mieux voir et mieux entendre. Le proscenium correspond à peu près à ce que nous appelons aujourd'hui la scène.
vent fut détruit à la Révolution et les ruines s'ajoutèrent aux ruines. La forme de l'ancien édifice était tellement méconnaissable que, depuis le XVii" siècle où on commença de nouveau à s'en occuper, plusieurs y voyaient un temple de Diane. Cependant deux magnifiques colonnes monolithes, l'une de marbre jaune de Sienne, l'autre en brèche africaine, marquent encore le fond de la scène et attestent sa splendeur passée. En avant du proscemum, sur la face intérieure du mur du. pnipïtum, on aperçoit des rainures biseautées, creusées dans de larges pierres. C'était là probablement que s'engageaient les mâts destinés à porter les tentures qui fermaient la scène chaque fois que le spectacle était interrompu. Dans l'antiquité, au contraire de ce qui se passe actuellement la toïle se levait à la fin du spectacle et s'abaissait pour permettre au public de voir les acteurs.
Fort heureusement Cyrille et ses complices, dans leur fureur de destruction et pour aller plus vite, avaient laissé sur place les débris des statues qu'ils avaient cassées. C'est ce qui a permis d'y retrouver, depuis, des œuvres admirables.
Les sculptures antiques d'Arles sont incomparablement supérieures à celles de Nîmes; elles appartiennent en général à une meilleure époque, et donnent une haute idée des goûts artistiques des Arlésiens, comme de la merveilleuse diffusion de l'art gréco-romain.
La première trouvaille date de 1651 et elle fut particulièrement heureuse : la Vénus d'Arles. liWe n'est plus à Arles, mais à Paris. Cependant c'est bien à propos de la ville d'Arles, où l'on en voit d'ailleurs le moulage, qu'il convient de résumer l'histoire d'une statue qu'on n'aurait pas dû lui enlever et qu'on devrait lui rendre. Cette statue est certainement une des plus belles que nous ait laissées l'antiquité. On pourrait lui reprocher quelque manière dans la pose, ce bras tendu qui tient une pomme ne s'explique guère et détruit l'eurythmie de la figure ; mais la faute en est à la manière dont elle a été restaurée, quoique ce travail ait été confié à Girardon. La Vénus d'Arles avait perdu complètement le bras droit et ne possédait plus que la partie supérieure du bras gauche. On ne put retrouver ce qui manquait, malgré les recherches ordonnées par Louis XIV. Il aurait mieux valu, n'en déplaise au grand roi et à Girardon, ne pas tenter de restitution. Admettons que le bras gauche tenait en effet un miroir, mais pour la main droite il n'est pas probable qu'elle tînt une pomme, elle devait plutôt se relever pour arranger la chevelure et tenir soit une fleur, soit un flacon de
parfum, à moins qu'on ne préfère placer le flacon dans la main gauche.
Ce n'est pas seulement pour la composition, c'est aussi pour l'exécution que notre grand sculpteur, emporté par sa nature, est ici en défaut. Les formes de la Vénus d'Arles ont quelque chose de pur, de jeune, de simple, de chaste qui en fait l'originalité. On pourrait même y signaler un archaïsme discret et plein de charme, archaïsme, soit dit en passant qui ne permet guère de la faire remonter à l'époque de Praxitèle où l'on n'avait pas de telles préoccupations. Or, les restaurations modernes sont plantureuses jusqu'à la lourdeur et la différence est choquante entre le bras droit, tout entier de Girardon, et la partie antique du bras gauche qui aurait dû cependant lui servir d'indication.
Signalons enfin un détail intéressant. Au milieu de la bandelette qui retient les cheveux, un petit trou percé dans le marbre et visible sur notre photographie, servait sans aucun doute à porter un bijou. De même, dans le bracelet qui orne le haut du bras gauche, le chaton indique nettement un vide qui devait enchâsser également une pierre précieuse.
Il est naturel que le culte de Vénus fût en honneur à Arles, puisque cette colonie était sous le patronage de la famille Julia qui prétendait se rattacher directement par Enée à cette déesse. On se plaît à remarquer la ressemblance des traits de la Vénus d'Arles avec ceux des Arlésiennes de nos jours et l'on aimerait à croire que quelque jeune femme de la Coloni'a Julia Arelatensis a posé devant le sculpteur. xMais la statue est bien grecque ; elle est en marbre de l'Hymette. Elle appartient à l'époque postérieure à Alexandre, peut-être il est vrai plus voisine de Pasitélès que de Lysippe.
Elle fut trouvée le 6 juin 1651, par deux frères nommés Brun propriétaires de la maison dont la cour renfermait les deux colonnes qui sont encore à leur placée Le conseil de la ville d'Arles l'acheta pour 61 livres. Au mois de juillet 1683, il députa son premier consul Gaspard de Grille, sieur de Robiac, pour aller l'offrir à Louis XIV. Le roi fut fort satisfait : Grille reçut une belle chaîne d'or, plus un médaillon entouré de diamants et contenant le portrait du roi. Quant à la ville d'Arles elle ne gagna rien. Cependant Arles comprenait toute la valeur de son hommage ; car peu de temps après en 1687, le coadjuteur d'Arles ayant à défendre sa ville épiscopale d'accusations qui portaient atteinte
^ Voyez Frohner. Notice des sculptures antiques du Louvre, i''"' volume, p. 179 et suiv. Frohner donne une bibliographie très complète du sujet. On voit des répétitions du type de la Vénus d'Arles au Britrsh Muséum et au Louvre même (n° 138). Comparer la Yénus genitrix également au Louvre (n'^ i35).
l.EGENr)E
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A rracjrnÇn'S architcfçfurdKvifl a Inscr.pfior,
Musée Lapidaire, ancienne église Sainte-Anne,
On n'a marqué sur ce plan, — qui ne prétend pas à remplacer un catalogue, — que les œuvres vraiment dignes d'attention soit par leur valeur artistique, soit par leur intérêt archéologique ou historique. Comme on le voit, cet édifice a été construit irrégulièrement.