TO NINON DE
pareille à quelque blanche fée, veiller ce sommeil injurieux.
Cependant, peu à peu, sa colère s'apaise. Elle reconnatl ses torts et qu'il est malhabile de laisser se morfondre dans l'incertitude ceux que l'on sollicite. Mais elle veut une vengeance, si innocente soit-elle. El bienldt, se retirant en une autre chambre, elle emporte les faabils et les armes du dormeur. Elle recommande à ses femmes de l'appeler dès l'aurore.
Le lendemain, Navailles, encore somnolent, entend un bruit affreux dans la chambre. Des jurons le font, en sursaut, s'éveiller et se mettre sur son séant. Il entrevoit un adolescent qui brandit une épée nue et menace de le tuer.
— Ah ! Monsieur, crie-t-il, je suis homme d'honneur, je vous satisferai. Point do supercherie 1
Un éclat de rire lui répond. Il ouvre tout à fait les yeux et reconnaît, habillée de pied en cap de ses bardes, Ninon qu'il oublia pour dormir. Couvert de confusion, il balbutie des excuses. Mais l'autre lui a depuis longtemps pardonm'; sa négligence. Elle ne songe plus qu'à recevoir l'assurance que la contrition est sincère. Elle ne s'attarde pas, celte fois, à des toilettes interminables. Justaucorps et haut-de-chausses, en un instant, volent aux quatre coins de la pièce. Ninon présume qu'une revanche magnifique lui sera offerte en compensation de l'insolence. Point. Ce Navailles montre à remplir sa tâche une apathie în-
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croyable. Un pauvre hommage lui semble capable de dissiper le ressenlimeQt de son hdlesse.
Dès lors, la rupture suil de près la conjonction. Et l'on pourrait supposer Ninon à jamais détournée des « caprices ». Mais ce serait la méconnaître. Tout au plus Navailles lui a-t-il démontré qu'en matière d'endurance amoureuse les blonds ne valent pas les bruns. C'est donc vers ceux-ci que sa fantaisie, de préférence, s'oriente.
A Navailles succède presque aussitôt Pierre de Villars. C'est un homme de si belle prestance et d'allure si martiale que les ruelles ne lui ont trouvé de comparable qu'un héros de roman.
On l'appelle communément Villars-Oroondate. 11 semble descendre du piédestal où La Calprenède silue ses amants héroïques et fidèles (i). 11 est pétri de passions et de vertus. Tour à tour les armées admirèrent ses actions guerrières et les alcôves ses pâmoisons galantes.
Ninon aspire à ôtre, sinon cette Cassandre merveilleuse dont Oroondale poursuit la conquête à travers mille tribulations, du moins cette Slatira qu'il rencontre demi nue en une grotte obscure et qu'il baise aux lèvres avec une frénésie délicieuse. Sans doute s'arrange-t-elle pour se présenter à lui selon les préceptes du roman, bien qu'elle
(1) Oroondate esl le héros du roman de La Calprenède intitulé : Catmndre. 11 est inutile de dire que Colombey et tes autres biographes de Ninon, avec letir exactitude ordinaire, font dudil Oroondate le héros du roman de Madeleine de Scudéry : Le Grand Cyrug.
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goûte peu cette manière d'enchatner l'amour.
Sans doute, plus heureuse que Statira, parvientelle aux conclusions que l'autre espérera sans en connaître l'agrément. Sans doute ces conclusions lui paraissent-elles entre toutes ineffables. Car, pour Villars-Oroondate, elle accomplit nne folie qu'aucun autre amant ne lui ferait commettre.
Paris est en proie à la Fronde. Dispersés, les familiers de Ninon, pour ou contre le Mazarin, organisent le tumulte orgiaque des rues. Les promenades, les belles conversations, les douces assemblées manquent de sécurité. Le respect populaire s'est évanoui. En masses compactes, ribauds et ribaudes parcourent les voies mal défendues par les troupes royales. L'immonde décbatnement d'ordures des mazarinades commence. L'âme française perd de sa clarté.
Ninon se sent comme plongée dans la boue et souhaite échapper à la tristesse de tant d'immondices vues et entendues. Elle supplie Villars-Oroondate de l'emporter avec !ui vers la province encore calme où il se rend pour occuper un poste militaire. Il ne le peut. Une femme embarrasse toujours les gestes d'un soldat. Il essaie de le lui faire comprendre. Mais elle n'entend pas ce langage raisonnable.
Lorsque le dur guerrier enfourche son cheval avec le dessein de gagner Lyon et, de là. l'armée, il croit Ninon résignée et sa liaison terminée. Il se trompe. La Jeune femme, pour la première fois
de sa vie, décide de se lancer à l'aventura. Elle pourchassera le fuyard, sans qu'il s'en doute.
Revêtue d'un habit de gentilhomme, l'épée a»
côté, le pistolet sous la main, elle part. Désireuse d'aller vile, elle ne retient même pas une place à l'hôtellerie des coches. Elle fail le voyage en posic, comme un courrier, parmi les coffres de dépêches, au hasard des chemins, risquant l'atlaque des pillards déchaînés par l'affaiblissement du pouvoir royal.
Des médisAnts, apprenant sa prouesse, prétendent qu'elle gagne la province pour y guérir quelque incommodité. Elle ne se soucie guère de leurs divagations. Son unique voeu est de retrouver, ne fût-ce que pour quelques heures, ce Villars qui enchanta sa sensualité. Malheureusement la chronique ne nous affirme pas que Ninon ait été payée de ses peines. Elle nous laiasse entendre, nu contraire, qu'elle subit, à Lyon, une terrible crise de désespoir.
Quelle autre cause, en effet, qu'un désespoir amoureux aurait pu la déterminer une fois encore h s'enfermer au couvent ? Nous ne saurions d'ailleurs préciser les circonstances de cette décision, non plus que l'ordre auquel la jeune femme quémanda l'hospitalité. Nous nous bornerons à constater que le libertinage ne tient encore que médiocrement son ôtne puisque chacun de ses chagrins, pour être apaisé, se tourne vers la religion. Mais si elle conserve de son éducation quelques teinics de piété, un pasteur du troupeau de nonnes parmi
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lequel elle vi( momentanément va s'acharnera les effacer tout à tait.
Car, au cours d'une visite, M. de Lyon, Alphonse du Plessis, cardinal de Richelieu, remarque celle pénitente aux doux yeux. M. de Lyon a, dit-on, « quelque pente à la folie ». Son frère putné, le cardinal-ministre en soulTril. Parmi la cohorte de parents qu'il gorgeail de bénéfices et d'écus, M. de Lyon fut le plus malendurant à satisfaire. Sous la l'ohe de chartreux, il provoqua un gentilhomme à le bâtonner. On en fil un prélat, ne pouvant en faire autre chose. Il dirigea longtemps le diocèse d'Aix, puis on lui donaa celui de Lyon. Si Ton écoutait son panégyriste, l'abbé de Pure, qui usa du latin pour le magnifier, on saluerait en lui toutes les vertus et surtout les cardinales. Or, elles étaient loin de cohabiter en lui. L'orgueil, parexemple, vivait en son âme frivole. On le vil, en robe de salin rouge brodée d'or, ^'imaginant être Dieu le Père et distribuant la justice aux pécheurs de ce monde. On ne s'en étonna pas. Ces absences étaient une maladie do famille. Le ministre de Louis Xlil n'entre tenaitil pas souvent l'idée de sa métamorphose en che- »al(i)?
Les Richelieu gémissaient aussi de ne pouvoir chasser de leur esprit les pensées de luxure. La prière ne les en préservait pas. M. de Lyon goû-
(1) Tallemant rapports aussi les actes de folie de Nicole du Plessie-Bichelieu, sœur dee deux cardinaux.
lait la compagnie des dames. Les belles Lyon, naises le conviaient k leurs agapes. Il ne croyait pas, partageant leurs jeux, détourner de lui la face divine et offenser la dignité de l'épiscopat. Lorsqu'il leur agréait de melire en action les épisodes de VAslrée, volontiers il abandonnait la soutane et la croix pour endosser les bardes enrubannées du berger et prendre la houlette.
Ce galanl prélat devait donc tout naturellement s'émotionner de rencontrer au couvent le démon même sons la forme succulente de Ninon. Mais loin d'utiliser toutes les forces de l'exorcisme à Ir chasser, il se laissa prendre à son sourire. Il l'interrogea sur ses desseins. Ninon affirma que, blessée par la vie, elle souhailait se retirer et, au besoin, prononcer des vœux, prendre le voile. Cette bizarre détermination lui parut bouffonne. Sans doute connaissait-il le passé de la jeune femme. Il avait coutume de refuser de consacrer à Dieu ce qu'il appelait « le rebut du genre humain », c'est-à-dire les claudicanls et les bossus, tous les contrefaits que les familles vouaient h l'Ëglise. Il eût dû, par suite, accepter avec transport le renoncement de la pénitente qui honorerail de sa beauté le service des autels. Or, il regretta si amèrement d'encapuchonné r sous des coiffes son fin visage et d'engoncer sous la bure son corps douillet qu'il accomplit mille « folies » pour la détourner de ce projet. En quoi consistèrent exactement ces folies? Nous l'ignorons. Sans doute ne sortit-il plus du couvent qui lui
donnait asile et ofTrit-il le spectacle de ses manœuvres concupiscentes.
Il n'était plus jeune. Il avait un air hébété qui ne contribuait pas h le rendre désirable. Ninon se fatigua d'entendre ses fades galanleries. Il lui sembla excessif que l'amour la poursuivit Jusqu'au couvent. Elle considéra dès lors qu'il valait mieux, puisqu'elle lui était ô Jamais asservie, ne le pas salir d'un sacrilège. Et ce qui subsistait en elle de piété s'évanouit définitivement. Comment, en effet, aurait-elle pu garder intacte une croyance, lorsque l'un des plus illustres archevêques de France parjurait, devant elle, ses serments de chasteté ?
Et pour la deuxième fois elle rentra dans la vie. Lyon n'était point, en vérité, le cadre qui convenait aux évolutions de celte subtile parisienne. Boueuse et enfumée, écrasée par ses murailles et ses forteresses, cette ville entretenait dans la morosité une populace pauvre, une bourgeoisie orgueilleuse, quelques seigneurs et quelques of Gciers royaux. Elle lui fournissait, du moins, un asile à peu près sûr tandis que la Fronde sévissait sur la capitale.
La Jeune femme incontinent, et parce que la solitude lui pesait, y lia quelque commerce. Un financier dont le nom ne nous est pas parvenu et que Talleraant dit être frère de Perrachon, ce partisan huguenot que l'on découvrit, un jour, caché sous le lit de la reine, un financier en fut H transpercé de part en part ». 11 n'osa point tout
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d'abord se déclarer. Il supplia qu'on souffrtl sa présence el que l'on acceptât, en échange de celte mansuétude, le don d'une maison valant huit mille écus. Ninon autorisa le niquedouille àla voir pourvu qu'il se tint tranquille en un coin. Mais l'autre, peu à peu familiarisé, retrouva son astuce. Il lui sembla absurde d'avoir fait une donation sans réciprocité. A la vue, il voulut ajouter le toucher. On lui rabattit le caquet. Il n'avait pas l'heur de plaire. Il comprit qu'il n'aurait jamais rien que la fumée du rôt. 11 se fâcha. Suprême maladresse I Excédée, Ninon lui rendit sa maison et le jeta à la porte.
El c'est peut-être la vulgarité de ce provincial qui l'incline à regagner Paria. Elle y rentre avec la résolution de compenser, par des divertissements multiples, le chagrin et l'ennui qu'elle vient de subir. A nouveau, elle apprécie les merveilles de son petit royaume du Marais. Ses familiers la rejoignent en foule. Tous apportent leur espoir renouvelé. Mais, de plus en plus, elle est décidée à suivre son caprice. Les plus huppés seigneurs ne parviennent pas à triompher d'elle si elle n'y consent. Ni l'argent, ni les preuves désespérées d'amour ne touchent son cœur lorsque ses sens demeurent muets. César, duc de Vendôme, fils naturel d'Henry IV el de Gabrielle d'Estrées, l'apprend à ses dépens. Cegrand prieur de France, grand badin et émérite danseur de ballets croit, avec sa séduction naturelle et sa haute dignité, n'avoir qu'à demander pour recevoir. A peine dis-
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simule-t-il qu'on doit mâme (wéveDir ses souhaits, n s'élonne d'être relégué parmi le c<HQiiiua des mourants. La résislaace le stimule. Rés<^ à vaincre à tout prix, il ne i-éussil à recueillir que des sourires méprisants. Il supplie. Les supplications ne sont pas exaucées. La colère opère sur lui une transformation inattendue : elle le fait poète. Un Jour, quittant la toilette de Ninon, il laisse, parmi les bibelots de coquetterie, une lettre. Ninon, curieuse, l'ouvre. Elle y trouve ce quatrain :
Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, Je renonce sans peine à les faibles appas :
Mon amour te prêtait des charmes.
Ingrate, que tu n'avais pas.
Pour ne s'offenser point de l'injure, elle n'a qu'à lever les yeux vers son miroir. Cet acte lui rend le calme, l'assurance, la lucidité. Elle peut interdire à l'impertinent son logis. A quoi bon ? Seul le dépit le dirigea. Apaisé par une bonne leçon, il deviendra un ami. Tranquillement, elle prend ses tablettes, griffonne, rature. Et le jour même, Mgrde Vendôme reçoit la réponse à son quatrain :
Insensible à tes feux, insensible à tes larmes, Je te vois renoncer à mes faibles appas;
Mais si l'Amour prête des charmes,
Pourquoi n'en empruntais-tu pas?
Si Mgr de Vendôme eut, avant d'écrire, consulté les poètes, il eût su que Ninon refuse d'avi-
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tir en eux la poésie. Jamais, quoi qu'ils imaginent pour lui plaire, elle ne leur ouvre son alcôve, où, pénélranl, ils devraient déposer leur lyre à la porte. Elle souffrirait de leur imposer ce sacrifice. Les ayant entraînas aux frénéliques transports et aux anima'es délif^es, elle n'oserait ensuite demander à leurs lèvres le miel suave des rirafîs. Avec quelques gentilshommes, dont Charles de Villars, comle de Brancas (i), ils composent le groupe atlrislé de ses martyrs (2). De SaintPavin. ce qu'elle aime, c'est la gentillesse, c'est le cynisme, c'est le pétillement de son verbe, c'est la douceur de ses huilains toujours gais. Mais elle en exècre le physique déplorable, le rabougrissement, la laideur jaunie de magot chinois. Quel dommage que cet homme ne soit qu'un triste bossu aux yeux enflammés, au nez spirituel, aux membres déjetès 1 Ninon ne peut l'envisager sans horreur. Il s'en étonne. Il a fini par s'habituer à lui-même. Son portrait, sous sa plume, est un petit chet-d'œuvre. Parfois, il en oublie les détails. Il se figure pareil à ses contemporains. Il s'amuse à tourbillonner
[Ij II n'est nullement étonnant que Ninon n'ait pas voulu de celui-ci. C'est le dislraii de La Bruyère, celui qui, le jour de ses noces, oubliant ses devoirs conjugaux, va demander un lit dans une maison de bains.
(2) Il y a aussi Moreau, un jeune homme aimable et beau, un libertin du groupe de Des Barreaux. » Il en estoit, dit Tallemant, furieusement amoureux : il estoit devant elle comme devant la reyne. Il payoit, mais on ne gçait s'il couchoit avec elle. •
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aulour des femmes bien qu'elles ne le tentent guère. Il leur préfère de beaucoup lea garçonnets aux visages de fleurs, doct Théophile et Des Barreaux lui apprirent à admirer la plastique. Néanmoins, il feinlde se mfileraux soupirants que les belles mondaines traînent h leur suite. Mme de Sévignë n'aura point de madrigalier plus empressé à célébrer ses mérites. Et voici ce qu'il conte, de son air goguenard, à Ninon:
Je commeDce à vous m ëcod attitré, VouB me fuyez, ingrate, eh 1 quoi, Votre cœur si tendre, pour moi Seul pourrait-il ne le pas être ?
Je crains bien que ce petit traître Ne m'ait déj6 manqué de foi.
On le croit souvent tout à soi Qu'on n'en est pas longtemps le maître.
Le changement vous est si doujc Que qnsnd on est bien avec vous On n'ose s'en donner la gloire.
Celui qui peut vous arrêter
A si peu de temps pour le croire
Qu'il n'en a pas pour s'en vanter (1).
(1) Selon Paulin Pabis : RecneU de» poéêiet complilei de Sainl-Pauin, 18fil, p. 368, ce dernier aurait précédemment, en 1644, écrit sur Ninon, l'épigramme suivante ;
Les sciions Je Hauteforl
Ayant loujours paru Fart neltes
Toul le monde a'eslonne tort,
Qu'ello soit aux Madelonaetles,
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Peinture anonymo.
(Musée de Versailles.)
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Ail fond il lui est bien indifTérenl que la jeune femme le traite avec cruauté. Il l'embarrasserait fort qu'elle manifestât quelque i;uriosilé à son éftard. Avec Des Barreaux dont elle admire le merr veilleux visage de dieu païen, le talent qui s'extériorise en vers sonores et puissants ; avec l'abbé de Boisrobert dont lui plaisent l'élégance, la grâce, la fantaisie, Saint-Pavin forme une trinité dont Sodome seule apprécierait les propensions amoureuses. Ils l'intriguent. Elle les regarde ainsi que des phénomènes dont elle voudrait pénétrer la mystérieuse malformation mentale (i).
Lorsqu'ils se plaignent de sa rudesse à leur endroit, ils mentent effrooLément. C'est lyrisme de leur pnri, inclination à l'élégie, simulation. A la vérité, ils ne quémandent rien que causeries, satisfaction d'orgueil, tendresse purement morale. Cela, Ninon ne le leur refuse pas- Ils ne peuvent être compris dans le nombre de ses martyrs.
Et que NinoD la débauchée Ne voulant plus raire l'amaur Se Ironve aujourd'hui recherchée Des plus dévotes de la cour.
Lustu-cru ?
Celle épigramme est-elle de Saint-Pavin 7 M. FréiMrli', I^chèvre, biographe du spirituel bossu, ne semble pas en avoir la conviction formelle. Elle aurait élft écrite, dans tous les cas, à l'époi^ue de la première retraite de
(1] Sur Boisrobert et ses rapports avec Ninon, voir notre volume : le Plaisanl Abbé de Hoifroberl, 1909, pos-
Les poètes suppliciés par elle sont gens normaux. Ceux-là vraiment la désirent et souffrent. L'un, l'abbé François TalIeniaDt, aumdnier du roi, pour rapprocher plus intimement et mieux s'insinuer dans son Sme, utilise son caractère ecclésiastique. 11 parait ne s'intéresser qu'à son salut alors qu'à la vérité, avec enthousiasme, il participerait à sa perle définitive. Il est toujours, à ses côtés, en attitude de directeur de conscience. Mais Ninon ne se laisse pas duper. Elle sait que si celle bouche murmure à son oreille des paroles d'encouragement au bien, ce n'est point par devoir de charité, mais pour la volupté de respirer l'émanation délicieuse de sa chair. Elle écoute Iranquillement les homélies du pauvre Tarlufe et son calme sourire répond au balbutiement par quoi elles se terminent.
Et parmi les autres marchands d'immortalité, il en est, comme Chevreau et la Mesnardière dont le pédantisme lui répugne. Vainement lui dédient-ils sonnets et poèmes interminables. Elle craindrait, les accueillant dans sa couche, d'entendre leur joie s'exprimer par un distique latin ou une citation grecque. Elle les renvoie à leur occupation ordinaire qui est de disserter sur les règles de la prosodie ou de commenter le texte d'un obscur polygraphe de lantiquité.
Hercule de Lacger, seigneur de Massuguiez, n'est point pédant à leur exemple, mais il est gascon, ce qui est pire. Il fanfaronne, il est vantard. 11 fut jadis l'amant de Mme de la Suze à laquelle
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il dédia, sous le nom d'Iris, tout un volume de sonnets tendres. Par lui, les ruelles apprirent sa félicité. Ninon ne redoute pas certes l'indiscrétion, mais il la gêne qu'on lui dise : Je t'aime, avec cet accent brutal du Languedoc qui détruit la musique de l'aveu. En outre cet homme se rend vraiment insupportable par ses bouffonnes prétentions. Il revient de Suède, criant partout que l'altière Christine dépérit de tristesse k cause de sa cruauté.
De sorte que, pour revancher la reine amazone, Ninon n'est pas fôchée que Lacger se morfonde à sa porte, pinçant inutilement les cordes de sa lyre. 11 y trouve pour compagnon d'infortune Claude-Emmanuel Lhuillier, dit Chapelle ou l'Empereur des Biberons. A celui-ci, Ninon reproche son ivrognerie, sa sale et triste vie de débauche et surtout de corrompre les pures doctrines du philosophe Gassendi dont il fut, avec Cyrano, Molière et quelques autres, le disciple de prédilection. « Mon âme, lui écrit Chapelle :
languit tout le jour.
J'admire ton luth et ta grâce.
j'ai du chagrin, j'ai de l'amour.
Dis-moi, que veux-tu que j'en fasse ?
Ton entretien attire à soi ;
Je n'en trouve point qui le vaille,
11 pourrait consoler un roi
De la perle d'une bataille.
... Socrate, et tont aage, et tout bon, n'a rien dit qui tes dits égale ; Auprès de toi, le vieuï barbon N'enteodit rien à la morale.
Ces ilatleries ii 'attend ri s sent pas Ninon. Pour conserver le courage de maintenir en exil un liomme dont l'esprit lui agrée, elle n'a besoin que de se souvenir du parfum de cave dont il empuantil les salons qu'il traverse. Si elle se montrait pitoyable, sans doute lui arriverait-il quelque jour, au sorlir du cabaret, la raison perdue et l'injure aux lèvres. Malgré tous les motifs qu'elle a de goûter YArl d'aimer d'Ovide, elle ne souscrirait pour rien au monde à l'aphorisme exprimé en cet hexamètre :
El Venus in vino ignis est in igné.
. C'est pourquoi Chapelle gémira toute son existence de son désir insatisfait. 11 osera inutilement jusqu'à la menace. El après avoir, avec véhémence, confié sa tendresse aux stances, aux sonnets, aux ballades, il exhalera sa haine en une insultante épigramme. « Je la crois, dira-t-il de Ninon,
digue d'excuse
Si parfois elle s'amuse
De parler de la vertu
Dont Plaion tut revêtu
Car, à bien compter son âge.
Elle peut avoir t....
Avec ce grand personnage.
Si Chapelle considérait l'entourée de son inhumaine avec lucidité, il y trouverait des exemptes qui l'inclineraient à la résignation. Car rien n'est plus injuste que Tatlitude de Ninon en face du poète Chartes Faucon du Ris, sieur de Charleval. Ce jeune normand tendre et doux paierait de toutes ses rimes chantantes, te bonheur d'arrSler une minute la vagabonde fantaisie de la courtisane. Il est maniéré, charmant et courtois. Paré de dentelles, chamarré de galands, poudré, parfumé, il éclaire de son charme les ruelles et il les indigne de son libertinage. Il envisage ainsi que billevesée la religion. Il est dangereux comme une liqueur trop capiteuse et qui enivre si l'on ne s'en méfie. Les femmes, le voyant de si fragile complexion, dolent et pftle, révent de le consoler et de le bercer. 11 en profite pour les prendre au sortilège de sa captieuse mélancolie. Ses victimes deviennent bientôt si nombreuses qu'il peut se croire invincible. Toutes les pécores de la société lui apparaissent pareilles à des forteresses dont il est l'assiégeant. Et il date ses lettres : Du camp devant une telle. Il est convaincu d'avance que celle-ci, comme les précédentes, tombera en son pouvoir.
Aussi, lorsque Ninon qu'il presse de tous côtés, inexpugnable et railleuse, lui dit : « Attends mon caprice I... » cela lui semble ahurissant. Il s'imagine quel'heure où se manifeslera ce caprice sonnerabientût. Il attend. Mais l'heure ne sonne jamais. Elle ne sonnera jamais. 11 a longtemps désespéré.
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Le chagrin l'a rongé à la pensée de renoncer à la seule chose qu'il ail vraiment ambitionnée en sa vie. II fut jaloux autant que celte passion puisse l'émonvoir. AccompagnantNinon comme son ombre, il la suivit en la demeure que le bonhomme des Yveteaux fit bâtir, faubourg Saint-Germain, aux confins de la capitale et où il vivait, déguisé tantôt en satyre, tantôt en berger, lanfôt en dieu, au milieu de décors bucoliques, parmi des femmes pareillement nues ou travesties. Il fut torturé qu'elle enchantât du murmure de son luth le vieil original perclus de vices et détraqué par la poésie. El lorsqu'elle lui offrit le ruban jaune qui attachait son couvre-sein, il faillit l'arracher au chapeau de paille où l'autre le porta désormais comme un trophée.
Ces velléités de colère peu à peu disparurent. Il sait maintenant avec quel sentiment Ninon fréquente les poêles. Il s'assagit. Faute de jouer un rôle actif, il accepte celui de confident ou encore celui de conseilleur. Sans tristesse, il assiste, avec loule la ville, à la comédie que donne le ménage Sévigné. Elle est rapide et les acteurs mettent toute leur ardeur à la jouer. D'une part, il y a, vilipendée, pantelante, mais fidèle, la marquise que cajole, démon tenlateitr, Bussy-Rabutin. De l'autre, il y a le marquis et Ninon.
Le marquis passe. Il esl beau, il est vigoureux. Ninon le remarque et le veut. Elle ne s'inquiète pas s'il mérite son estime. Peu importe qu'il ne soit nullement honnête homme. Elle le prend.
Elle lui assigne un trimestre d'allégresse. De son côté, il ne lui chaut guère que son épouse subisse l'humiliation de cette tromperie publique. Il l'a accoutumée à la solitude de coeur et de corps.
Au lendemain de la première rencontre, Sévigné voit Bussy-Rabutin.
— J'ai passé, lui dit-il, la plus agréable nuit du monde.
L'autre, interloqué, le regarde. Il aime la marquise. La confidence commence à lui être désagréable. Mais, comme s'il voulait le rassurer, Se vigne reprend :
— Vous pouvez croire que ce n'est pas avec votre cousine, c'est avec Ninon.
— Tant pis pour vous, s'exclame Bussy. Ma cousine vaut mieux mille fois et je suis assuré que, si elle n'était pas votre femme, elle serait votre maltresse.
— Cela pourrait bien être, répond indifféremment le marquis.
A. peine a-t-il quitté Sévigné qu'espérant être l'instrument de sa vengeance Bussy court conter l'anecdote à la marquise. Toute autre femme, ouvertement trahie, n'hésiterait pas à suivre la conduite que le comte préconise. Les vaudevillistes l'y engagent. Ils disent :
Approuvez un desseia Que l'Amour autorise. Vous résistez en vain, Madame I& marquise.
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Ml ISINON DE LANCLOS
Car Bussy-Robutin Ne qnitte jamais prise..
Ce n'est pas le chemin Par où l'on canonise, Mais qui veut Stre saint, Qu'il se voue à l'Église.
Approuvez le dessein Que l'Amour autorise.
Mais Mme de Sévîgné épanchera son chagria en fusée de mots dans ses lettres. Lorsque Bussy lui â fait part de son nouveau malheur :
— H y a bien de quoi, a'écrie-l-elle, parlant de son époux, se vanter à lui !
— Ne faites pas semblant, dit Bussy, de savoir cela, car vous en voyez la conséquence,
— Je crois que vous êtes fou, repart-elle, de me donner cetavisou que vous croyez que je suis folle.
— Vous le seriez bien plus. Madame, réplique insidieusement le jeune homme, si vous ne lui rendiez pas la pareille. Vengez-vous, ma belle cousine; je serai de moitié dans la vengeance; car enfin vos intérêts me sont aussi chers que les miens propres.
Il croit l'avoir à demi persuadée. Mais, du fond de sa tristesse, la douce femme se révolte :
— Tout beau. Monsieur le comte, dit-elle, je ne suis pas si fâchée que vous le supposez.
Voilà Bussy fort déconfit. Néanmoins il pense qu'avec le temps cette belle fierté s'atténuera. Car Sévigné ne marque aucune intention de s'amender. Il affiche, au contraire, gloiieusement
sa liaison. Rencontrant le comte au Cours, it monte dans son carrosse.
— Je gap^e, lui dit-il, que vous avez dit à votre cousine ce que je vous contai de Ninon parce qu'elle m'en a touché quelque chose.
— Moi, se récrie Bussy, je ne lui ai point parlé, Monsieur. Mais comme elle a de l'esprit, elle m'a dit tant de choses sur le chapitre de la jalousie qu'elle rencontre quelquefois la vérité.
Sévigné se contente de cette vague assurance. II n'éprouve d'ailleurs d'autre désir que celui de louer sa bonne fortune.
— Il y a,dit-ii, mille avantages à être amoureux. Je le veux être toute ma vie. Je le suis de Ninon autant qu'on peut l'être. Je passerai la nuit prochaine h Saint-Cloud avec elle. Vassé nous donne la fête et nous nous moquons de lui ensemble.
A en croire ce qu'il nous conte, Bussy aurait alors essayé de signaler au marquis les dangers de son attitude. Les femmes, même les plus pures, lui aurait-il dit, se lassent d'être perpétuellement méprisées. Un jour vient oii, sentant linulilité de la lulle, elles faiblissent et trouvent aux hommages un agrément plus particulier. Et de la faiblesse à la déroule, un pas reste à faire. Un galant habile suppute à l'avance quand sonnera l'heure du berger.
Mais Bussy ment en s'altribuant ces paroles, car c'est lui, le galant habile. Il méritorait une meilleure destinée. Or, il est écrit que jamais sa charmante cousine ne rétrécira les liens de leur parenté. Lorsque, tablant sur son énervemeut, il
lui adresse des lettres enflammées, c'est le marquis, prëseat, par hasard, au logis, qui les reçoit, les ouvre et en prend connaissance. Dès lors, on le congédie d'une maison où il rêvait d'établir solidement son influence. Mais Ninon se charge de le venger. Le trimestre qu'elle accordait à Sévigné étant, en efTet, révolu, elle le chasse brusquement, l'invitant à quérir ailleurs une remplaçante qui la vaille. La marquise va-l-elle enSn reprendre son mari? Point. Car celui-ci meurt peu après, victime de sa puérile bravoure (i).
Combien la jeune femme doit haïr Ninon ! La courtisane non contente de lui avoir dérobé son mari, lui ravit à celle heure, sans pitié pour sa solitude, les deux seuls alcôvistes qui, avec Bussy- Rabulin et Miosseus, persistent encore à la croire susceptible de défaillance.
A l'un, Antoine de Rambouillet, sieur de la Sablière, Ninon a écrit : « Je crois que je t'aimerai trois mois. C'est l'infini pour moi n. Il ne demande pas davantage. C'est un être éperdu de bagatelle,
(1) On Bail que le marquîe de Sévigné fut lue en duel le 3 février le&l par le chevalier d'Albrel, qu'il avait calomnié auprès de ea maîtresse, Mme de Gondran. Il niais calomnie, maisne voulut de justiflcalïon que i'épée à la main. (V. Comiaht, Mémoires, édit. Michaud et Poujoulat, p. 692.) Selon TallemanL, Sévigné ne donna à Ninop qu'une bague de peu de valeur. Elle u'eiigeait rien de lui. Une Satyre ea Coulreuérités de l'époque fait allusion it leurs relations :
... Que le beau Sivigoé ce ïerra plus Ninon Celte Olle d'honneur qui n'a jamalâ dit non.
toujours en quête de cottes à trousser et de madrigaux à ciseler. 11 est iacapable de sentiments durables et, par suite, exempt de jalousie. Après quelque temps de possession, il supporte que la gaillarde lui demande, l'air narquois :
— Dis-moi, un te] est-il beau? car j'ai grand besoin de ragoût.
C'est peut-être lui-même qui la décide à le remplacer par Henri François, marquis de Vassé, autre galant de Mme de Sévigné. Depuis longtemps ce marquis tourne autour d'elle sans parvenir à se faire entendre. Il ne comprend pas que la fortune dont il regrorge ne puisse pas suppléer à l'intelligence dont il manque. Par une étrange faUiité, toutes les femmes dont il obtint les faveurs terminèrent leur vie au couvent. Malgré cela il promène, s'imaginent irrésistible, sa fatuité.
Ninon, avant de l'écouter, veut dissiper sa morgue. Cela lui est aisé. Quand il parle, il souffle au visage de ses interlocuteurs, une haleine empestée. EUemettout simplement la conversation sur le sujet des maladies d'estomac.
— Pour moi, dit Vassé, je ne m'en tourmente pas. Je ne sens jamais mon estomac.
— Je crois bien, répond Ninon, vous vous reposez de ce soin sur vos amisl...
Voilà Ibomme bumîlié. Désormais il aflicbe moins de superbe. Modestement, pour n'être pas tout à fait évincé, il accepte de grossir le nombre des payeurs qui, le plus souvent, se repaissent de chimères.
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