C’est ainsi qu’on appelait la place Royale
i. Gauthier de la Calprenède était né dans le diocèse de Cahors, en 1602; il vint à Paris en 1632.
plaisait tant à la génération fière et batailleuse. Dans ses œuvres toutes pleines de fantaisies, la Calprenède se laissait égarer à travers les bergeries galantes et la chevalerie imaginaire : brave comme un cadet de Gascogne, mettant toujours la main sur son épée, il défendait ses livres à outrance. Le cardinal de Richelieu avait osé dire d’une des tragédies de la Calprenède : « que le moindre de ses défauts était d'être écrite en vers lâches : » « Comment, lâches ! s’écria le Gascon ; cadédis, il n’y a jamais eu rien de lâche dans la maison de la Ca^enède 1 . »
Né de race méridionale comme la Calprenède, Scudéry originaire de la ville d’Apt en Provence, la cité antique et parfumée des fleurs des Alpes, avait porté les armes comme le devait tout bon gentilhomme. Dans ses loisirs il écrivait des romans, des poèmes alors d’une grande popularité et qu’il adressait à l'ami lecteur , avec lequel il aimait à s’entretenir.... « Si je rime ce n’est qu’alors que je ne sais que faire, et je n’ai pour but, en ce travail, que celui de me contenter; car bien loin d’être mercenaire, l’imprimeur et les comédiens témoigneront que je ne leur ai
1. La Calprenède a fait plusieurs tragédies dans le genre de Shakspeare. Voyez la Bradamante , tragédie tragi-comique, où la bouffonnerie coudoie le sublime.
pas vendu ce qu’ils me pouvaient payer. Tu couleras aisément par-dessus les fautes que je n’ai point remarquées, si tu daignes apprendre.... que j’ai passé plus d’années parmi les armes que d’heures dans mon cabinet, et usé beaucoup plus de mèches en arquebuse qu’en chandelle : de sorte que je sais mieux ranger les soldats que les mots, et mieux quarrer les bataillons que les périodes 1 . »
Il était fier et digne ce gentilhomme poète qui parlait plus de sa vie militaire que de ses œuvres, de ses coups d’arquebuse que de ses vers pourtant répandus et lus avec avidité : on ne parlait que des pièces de théâtre de Scudéry. Il en était une surtout, le Prince déguisé , longtemps la passion, et les délices de toute la cour ' « jamais ouvrage de cette sorte n’eut plus de bruit, et jamais chose violente n’eut plus de durée. Tous les hommes suivaient cette pièce partout où elle se représentait. Toutes les dames en savaient les stances par cœur. » Scudéry parlait ainsi de ses œuvres sans orgueil, comme de chose fort naturelle. Ces succès faisaient crever de rage le cénacle des poètes compassés et réguliers que le cardinal de Richelieu réunissait en académie.
1. Préface de son Lygdamon. Scudéry fit représenter cette pièce au théâtre du cardinal : elle eut un grand succès.
Scudéry avait un amour „ une admiration immense pour sa sœur Madeleine, un des plus nobles cœurs et des plus belles imaginations diaprées comme une robe de fée; ce qu’écrit Mlle de Scudéry n’est ni une traduction, ni une imitation des anciens. Madeleine enfante, elle crée; elle n’exprime ni sentiments mesquins, ni pensées faibles et lâches : Mlle Madeleine de Scudéry analyse, personnifie les vives passions du cœur, l’amour et la galanterie; elle nous promène dans un pays imaginaire sur la Carte du Tendre dans l’île de l’amour et de l’amitié 1 ; ses héros sont tous généreux, magnifiques, des modèles pour les nobles âmes; Madeleine est la reine de cette littérature de gentilshommes, hardie, pimpante que continuèrent plus tard Bussy-Rabutin, Hamilton, les Mémoires de d’Artagnan et le burlesque Scarron lui - même , les délices du siècle.
La cour vivait alors à Saint-Germain, le château le plus admirablement approprié à cette génération galante qui aimait le doux ombrage des bois : une forêt immense déployait son épaisse verdure pour abriter les chasses royales et les rendez-vous d’amour sous les arbres sé-
1. Les romans de Mlle de Scudéry eurent jusqu’à dix éditions; il y en a même d’in-folio.
culaires. Louis XIII debout avec l’aurore, faisait sonner les cors et les trompes, sa musique chérie : les mousquetaires prenaient les armes et montaient à cheval; le roi, suivi de ses piqueurs, les passait rapidement en revue tandis que les valets de chiens tenaient les lévriers en laisse : . si les princes de la famille des Valois portaient au cou dans une corbeille de soie des petits chiens d’Espagne, les lévriers aimés de Louis XIII couchaient dans la chambre royale et bouleversaient sans grande gêne le lit de leur maître 1 2 . Le roi allant en chasse jusqu’à midi, rentrait au château par la cour d’honneur toute remplie de beaux carrosses à quatre chevaux dans la forme italienne; d’après les gravures du temps, des cavaliers tout emplumachés, justaucorps serrés avec larges bandoulières caracolaient sur le pavé de cette cour si reluisant qu’on dirait du marbre *.
Le nouveau château de Saint-Germain du côté de la forêt était d’une forme élégante et hardie ; on n’entrait pas de plain-pied dans les appartements; un perron couronné d’une balustrade,
1. Tallemant des Réaux s’appesantit sur ce goût du roi Louis XIII pour les lévriers, véritable passion royale.