‹ Ninon de Lenclos et les précieuses de la place RoyaleChapitre 20 sur 48 · Voir mon livre sur Anne d’Autriche · texte numérisé non relu

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trois quarts d’heure, et encore occupés par de pieuses lectures : les récréations étaient douces et bonnes ; les joies des religieuses et des élèves sincères parce qu’elles étaient sans arrière-pensées et sans remords; la tempête des passions n’avait jamais secoué ces douces fleurs. Les amitiés du couvent étaient longues, durables et survivaient aux vicissitudes du monde.

Après Anne d’Autriche la famille la plus ardemment protectrice des institutions monastiques fut celle des Gondi *, d’origine italienne si liée avec saint François de Salles. Les Gondi avaient recueilli dans leur hôtel un prêtre vénérable et modeste dont le nom retentissait déjà comme l’expression et le symbole de la charité même; il s’appelait M. Vincent* : né au milieu des Landes près d’Acqs, aux Pyrénées, d’une pauvre famille, le jeune Vincent avait étudié chez les cordeliers, institution de pauvres capucins égalitaires, sans propriétés, même sans possessions légales. M.Vincent puisa parmi eux ses doctrines de charité immense après une jeunesse aventureuse et secouée ; pris par des corsaires, réduit

1. Le chef de la maison de Gondi était Albert de Gondi, maréchal de Retz.

2. M. Vincent fut canonisé depuis sous le nom de saint Vincent de Paul.

à la condition d’esclave, par un miracle, Vincent s’était sauvé sur un petit esquif avec quelques-uns des compagnons qu’il prit sous sa sauvegarde ingénieuse. 11 vint jusqu’à Avignon où le récit imagé de ses infortunes intéressa le légat qui avait pénétré sa vive intelligence. Vincent l’accompagna jusqu’à Rome ; il y connut le cardinal de Bérulle, l’une des têtes les plus fortes du commencement du dix-septième siècle, le fondateur de l’Oratoire *, l’ami, l’un des conGdents du cardinal de Richelieu.

C’était à son retour à Paris que Vincent était entré dans la maison de Gondi, et sous ses auspices, il avait commencé une suite de belles œuvres de charité : le rachat et l’éducation des esclaves, les missions destinées à instruire les gens de la campagne, à réunir dans une communauté « les Glles auxquelles il n’était plus possible de rester dans le monde sans s’y perdre, ni de se sanctiGer dans la retraite si elles continuaient à n’y être pas bien conduites. » M. Vincent mit la dernière main à toutes ces fondations charitables par l’institution des sœurs qui durent se consacrer aux pauvres malades et

1. Le père Bérulle était de la famille parlementaire des Seguier; il reçut le chapeau de cardinal des mains d’Urbain VIII et mourut en 1629.

à recueillir les enfants trouvés. Pour arriver à son but de dévouement, M. Vincent s’adressait surtout aux femmes de condition, aux dames de la cour, aux filles d’honneur de la reine ravissantes et pieuses, il les grouppait dans d’intimes assemblées pour leur dire quelques paroles d’une sensibilité brûlante de tous les feux de son cœur.

Ce fut encore une femme qui seconda merveilleusement M. Vincent dans l’institution des saintes filles depuis connues sous le nom de sœurs grises : Mme Legras *, née Marillac, de la famille qui comptait à la fois un garde des sceaux, un maréchal de France; veuve bien jeune d’Antoine Legras, secrétaire des commandements de Marie de Médicis, comme Mme Chantal, elle ne voulut jamais se remarier; première supérieure des sœurs de charité, elle considéra les pauvres comme ses enfants, et les malades comme sa famille. Les générations ingrates envers le passé, qui connaissent à peine le nom de Mme Legras, réservent le bruit et la renommée pour quelques charlatans de science ou de popularité, qui ne sauraient créer une sœur

1. Louise de Marillac (Mme Legras), réunit la première congrégation des sœurs grises dans la paroisse Saint-Nicolasdu-Chardonet.

grise, comme le dit un jour Napoléon aux philosophes médisant du christianisme.

Ce fut de l’influence de M. Vincent que se servit le cardinal de Richelieu pour entraîner Mlle de la Fayette à prendre le voile de religieuse dans le couvent de Sainte-Marie Saint- Antoine. Toute la cour s’était aperçue que l’amour du roi pour l’aimable et sérieuse fille d’honneur grandissait avec impétuosité; les vives forces de la passion étaient à redouter : un roi volontaire, impératif, pourrait-il longtemps comprimer ses mille ardentes tentations auprès d’une jeune fille aimée? Le cardinal qui, plus d’une fois, avait initié M. Vincent aux projets de sa politique, ne lui laissa rien ignorer de ses craintes et le pieux fondateur de tant de saintes œuvres entreprit, avec le plus pur dévouement, d’inspirer une vocation, au reste •très-facile, dans un cœur pur, illuminé par une vive foi : si pieuse déjà Mlle de la Fayette dut comprendre qu’il fallait placer une grille entre elle et les impératives volontés du roi ; instruite par M. Vincent elle prit le voile à vingt-cinq ans, âge de réflexion et de volonté où toutes les résolutions doivent être sérieuses.

Belle et touchante cérémonie que la prise de voile 1 et en cette circonstance il s’agissait d’une

fille d’honneur de la reine, de Mlle de la Fayette ! Dans une église toute parée de blanc, ornée de fleurs, la cour et les jeunes femmes de la place Royale s’étaient réunies pour saluer et admirer une dernière fois la novice qui allait se consacrer à Dieu; la reine, dans une tribune, entourée de sa maison, parée de beaux atours ; des cierges sur tous les autels répandaient une céleste lumière, le doux sons de l’orgue et la fumée de l’encens en longs tourbillons enivraient les cœurs; la jeune novice s’avançaitvers l’autel sous le voile blanc, encore brillante des toilettes de ce monde, ses cheveux tressés et ornés de pierres précieuses comme une fiancée. Quand les vœux étaient prononcés, cette luxuriante chevelure était rasée, la novice, désormais sœur et compagne des religieuses, quittait ses vêtements pour prendre l’habit de l’ordre ; on lui jetait un suaire sur la tête pour annoncer à tous qu’elle était morte excepté pour Dieu. A ce moment solennel la voix de l’orateur chrétien s’élevait et avec cette parole que Bossuet 1 rendit depuis si puissante, il racontait les déceptions et les tristesses de la vie : « Tout ce qu’on touchait dans le monde, comme les fruits de la

1. On sait que l’évêque de Meaux porta la parole pour la prise de voile de Mlle de la Vallière.

mer Morte était cendre : à celle-ci un amour déçu, des illusions perdues; à celle-là les douleurs poignantes, les amertumes soudaines : la pureté, la chasteté consacrées à Dieu étaient encore ce qu’il y avait de plus précieux dans le lamentable pèlerinage de la vie ; la prière, la solitude ici-bas et pour récompense tout un monde de félicités, des horizons sans limites, l’éternité de bonheur en échange de quelques jours disputés aux tristes misères. » Et ces saintes paroles retentissaient même dans les cœurs blasés par les plaisirs ! Que de merveilleux changements s’opéraient à la suite d’une prise de voile dans un cœur pur et aimant 1 Combien étaient prises de fortes résolutions, de vertus, de retraites, et d’œuvres utiles pour les pauvres et les malades !

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