LA SOCIÉTÉ JOYEUSE ET LITTÉRAIRE DE PARIS SOUS LOUIS XIII
Entendez-vous les rires accentués et bruyants parmi la foule assemblée sur le Pont-Neuf, devant les clochettes de la Samaritaine? — C’est maître Tabarin, accompagné de Mondor qui récite ses plus hardies joyeusetés et crie à tue-téte : « La querelle de Tabarin et Francisquine sa femme, les coqs-à-l’âne et gaillardises du baron Gratelard, les farces tabariniques, les aventures du capitaine Rodomont, les rares beautés d'Isabelle et ses aventures depuis son départ de Paris. »
Nulle popularité ne pouvait égaler celle de
maître Tabarin, puissant sur la multitude et au gage du cardinal-ministre *.
Ainsi Tabarin devisait,
Ainsi il se réjouissait,
Vendant son beaume et ses pommades.
Heureux sont ceux qui comme lui Peuvent gagner l’argent d’autrui En faisant deux ou trois gambades.
Un peu plus loin, au bout du Pont-Neuf, s’étaient établis les Gèlosi ou comédiens italiens qui représentaient de petites facéties pour le divertissement de la cour et de la ville : « Arlequin , empereur de la lune, avec son habit blasonné de mille étoiles, et Gclombine, impératrice des sauvages. » Maître Tabarin venait d’introduire sur la scène le réjouissant Paillasse, le pauvre souffreteux, diseur de bons mots, qui mettait en train la foule quand il recevait à tout propos un coup de pied ou des taloches pour ne pas
1. L’époque de la grande renommée de Tabarin était de 1620 à 1622. Ses oeuvres furent publiées sous ce titre : OEuvres et fantaisies de Tabarin. Paris, 1623. 11 s’était établi entre le Pont-Neuf et la place Dauphine.
Tabarin avait acquis une grande renommée.
C’eût été une perte étrange,
Si perdant Tabarin des yeux.
Nous eussions perdu le mélange De ses avis facétieux.
répondre aux questions de Tabarin : « Pourquoi les peureux ont-ils les dents aussi longues? — Pourquoi les femmes sont-elles timides? — Quel est l’animal le plus magnanime? quelles sont les plus chicaneuses entre les bêtes? »
La mode était alors au burlesque, école étrange, fantasque, qui avait commencé sous les Valois parles récréations et joyeux devis de maître Bonaventure des Périers 1 , farces épicées d’esprit.
Hommes pensifs, je ne vous donne à lire Ces miens devis si vous ne contraignez Le fier maintien de vos frons rechignez Ici n’y a seulement que pour rire.
Laissez à part vostre chagrin, vostre ire Et vos discours de trop loing desseignez Une autre fois vous serez enseignez :
Je me suis bien contrainct pour les escrire.
J’ay oublié mes tristes passions,
J’ay intermis mes occupations ;
Donnons, donnons quelque lieu à la folie.
Sous le titre de : Nouvelles, Bonaventure des Périers publiait mille joyeusetés : « Les trois sœurs nouvelles espousées qui répondaient cha-
1. Bonaventure des Périers était de la province de Bourgogne; né au commencement du seizième siècle, il avait été attaché à Marguerite de Navarre , sœur de François I* r . Son livre capital, le Cymbalum mundi, proscrit par le parlement, a été imprimé en français; contenant quatre dialogues poétiques fort antiques joyeux et facétieux. Jehan Morin, 1537.
cune un bon mot à leur mari la première nuit de leurs nopces. — De celui qui acheta l’oreille de l’enfant à la femme de son voisin. — De l’advocat qui parlait latin à sa chambrière et du clerc qui estait le truchement. — Du savetier Blondeau qui ne fut oncq en sa vie melancholique que deux fois : comment il y parvint et de son épitaphe.
Ci dessoubz gist en ce tombeau Un savetier nommé Blondeau,
Qui en son temps rien n’amassa,
Et puis après il trépassa.
Marris en furent les voisins Car il enseignait les bons vins
Un autre burlesque philosophe, écrivain populaire, fut Savinien Cyrano de Bergerac, Gascon de naissance, courageux et hardi ; grand breteur et joueur, il était venu chercher fortune à Paris; à dix-huit ans, on le nommait déjà parmi ses braves camarades des compagnies noires et . grises, le diable des mousquetaires , et il avait besoin de bien manier l’épée pour faire cesser le rire autour de lui, car il était si laid qu’on se serait moqué à chacune de ses paroles : son nez,
1. Les Nouvelles de Bonaventure des Périers sont dans le genre de Boccace. Le Cymbalum mundi a été plusieurs fois réimprimé.
démesurément long, tout surmonté de verrues, tenait du polichinelle italien (le nez de Henri IV vieilli eût été imperceptible à côté de celui-là); mais dès qu’on le regardait un peu de travers, Cyrano mettait l’épée à la main*. Courageux comme César, ainsi le disait Mlle Scudéry, il avait reçu tout jeune homme un coup de mousquet à travers le corps, et le digne Gascon néanmoins s’était sauvé de cette blessure, mortelle pour tout autre. Au milieu de ses devoirs d’armes dans les camps, Cyrano de Bergerac publiait son Voyage dans la lune, véritable faribole souvent inintelligible, mais qui faisait sa joie. D’après Cyrano de Bergerac, les uns prenaient cet astre pour une lucarne du ciel, les autres pour une boule de safran, d’autres encore pour un plat à barbe dans lequel Diane lavait les cheveux d’Apollon : Cyrano soutenait nettement que c’était un monde habité; et en partant de cette idée, il racontait son joyeux voyage dans la lune et ses
i. Comme tous les cavaliers de cape et d’épée, Cyrano de Bergerac avait un grand mépris pour la bourgeoisie. Quand les mousquetaires quittèrent Paris, sous la Fronde, il composa ce joli petit triolet :
Ils s’en vont, les nobles Français,
Qui portent la cape et l'épée.
Courage, messieurs les bourgeois,
Vous serez les maîtres six mois De la cape et de la poupée.
éclatants ébats dans l’empire du soleil, description drôlatique, sorte d’inventaire du monde, sidéral dressé par Cyrano de Bergerac, le tout entremêlé de quelques traits hardis contre les idées religieuses et la géodésie historique. Le cardinal de Richelieu pardonnait beaucoup â Cyrano de Bergerac, car il était brave entre tous et il avait voué son épée à Son Éminence.
Charles Coypeau, sieur d’Assoucy, l’empereur du burlesque, était un de ces littérateurs sans tenue dans ses mœurs qui avait eu souvent à faire avec la justice; il passait sa vie sur les grandes routes en récitant ses vers, un théorbe à la main, dont il s’accompagnait : sa voix belle et douce formait trio avec ses deux jeunes pages frisés et bien vêtus, sans aucune gêne ni préjugés : rire en soi et faire rire le monde était la devise de d’Assoucy, et sous son portrait contemporain on lisait ces vers :
En ce Démocrite contemple D'un Socrate la fermeté;
En riant il a surmonté,
Par une force sans exemple,
Tout ce que le sort irrité A de rage et de cruauté.
Jamais Apollon dans son temple N’eut un si grand persécuté \