Ces vers sont au-dessous d’une belle image de d’Às
Assurément d’Assoucy méritait bien la mauvaise renommée et les châtiments de l’opinion publique ; nul n’était plus mal famé que lui : artiste de talent dans le burlesque, on lui pardonnait à cause de son mérite et des grâces de sa voix 1 . Le cardinal de Richelieu, comme toutes les têtes d’affaires, aimait les farces, les bouffonneries, les joyeusetés, les poèmes travestis dans le genre de ceux que publia plus tard Scarron, à peine alors compté parmi les poètes : Scarron récitait les fragments d’un Roman comique écrit sur les comédiens ambulants, ces troupes de bohémiens vagabonds qui voulaient se donner une sorte d’importance par leurs déclamations et leurs chants : les portraits tracés par Scarron, parfaits de ressemblance , représentaient ces troupes mêlées de fils de famille, moitié escrocs, moitié débauchés, qui parcouraient les provinces. Le Roman comique et les Aventures de d’Assoucy faisaient les délices de la place Royale, où brillait la littérature à la mode avec les deux grandes corruptrices des mœurs : Ninon de Lenclos et Marion Delorme, alors dans toute leur jeunesse et leur beauté.
soucy, d’une laideur repoussante et d'une expression trèscommune, quoique admirablement grave.
1. On voit dans le voyage de Chapelle et Bachaumont, les accusations qui pesaient sur les mœurs de d’Assoucy.
Cette place Royale venait d’être chantée par un poète, nouveau venu, Normand d’origine, né à Rouen, du nom de Pierre Corneille; après ses premiers essais incertains sa pièce de Melite et Clitandre, Corneille avait payé son tribut à la place Royale, (le séjour du beau ton, des esprits raffinés) avec ses arcades, ses maisons en moellons rouges, ses arbres bien taillés auour de la statue de Louis XIII, que le cardinal de Richelieu consacrait au roi son maître.
Au pied de cette statue, les poètes accouraient réciter leurs sonnets en l’honneur des précieuses. Il y régnait un parfum de bel esprit et de galanterie qui entraînait et charmait. Il n’est pas une pièce de vers du temps qui ne célèbre les cheveux, les pieds, les mains d’une jeune fille : les yeux surtout étaient l’objet d’un culte :
Les grâces à l’envi descendirent des cieux Pour se donner l’honneur d’accompagner ses yeux,
Et l’amour, qui ne peut entrer dans son corsage, Voulut obstinément entrer dans son visage.
Le culte des yeux avait ses autels, ses parfums à l’hôtel Rambouillet ; on les comparait habituellement aux étoiles brillantes, au pur diamant, aux pierres précieuses qui jetaient des feux éclatants, et les sonnets étaient consacrés
à ces descriptions enthousiastes, langage, au reste, emprunté à l’Espagne, où le galant cavalier compare incessamment les yeux de sa maîtresse aux astres scintillants.
Il se fit alors deux courants d’opinions littéraires; l’un réglementé et administrativement dominé par le cardinal de Richelieu 1 , enfanta l’Académie française. Il est naturel qu’un grand pouvoir ait l’ambition de s’exercer sur toute ehose, sur la pensée comme sur les actions ; le cardinal ne voulait rien laisser libre : les écrivains, les poètes devaient lui rendre hommage, et il les gagnait par les pensions et les prestiges de sa parole ; on pouvait à peine échapper à l’attraction de ce génie qui dominait le monde. Les pauvres poètes tendaient la main à la robe de pourpre pour obtenir quelques dizaines de pistoles et Richelieu savait les donner*.
L'autre courant littéraire entraînait les gens d’esprit vers une indépendance de propos et de vie : ni Bussy-Rabutin, ni Mlle de Scudéry n’a-
1. La Comédie de la place Royale, par Pierre Corneille, fut représentée, en 1635, par ordre du cardinal de Richelieu.
2 Ou a dit que le côté ridicule de Richelieu était une prétention littéraire, un certain orgueil de se poser en auteur. Je crois qu’il y a exagération; le cardinal voulait dominer la littérature, parce qu’un système de gouvernement n’est pas complet lorsqu’il laisse l’esprit en dehors.
vaient besoin du cardinal pour vivre; leur popularité venait de la mode et du talent : le beau monde lisait Astrée et admirait son auteur, sans qu’il eût recours à la protection de Richelieu, La littérature pensionnée est toujours médiocre. Une nouvelle génération d'illustres écrivains, d’académiciens patentés se préparait pour effacer l’école de la place Royalè ; dans la période de cinq ans (1620 à 1625) naissent une multitude de poètes classiques : ils tiennent peu de compte des beaux esprits du Marais et de ses précieuses. Il ne faut rien exagérer ! Cette nouvelle école a quelque . chose de compassé, de régulier qui fait contraste avec le libre esprit de la fin des quinzième et seizième siècles; les œuvres n’ont plus cette allure de mousquetaires, cette désinvolture chevaleresque qu’on trouve dans Bussy-Rabutin 1 ou dans Balzac : les anciens (grecs-romains) vont dominer les lettres avec les formes classiques, un peu monotones. La littérature s’était d’abord abreuvée à la source italienne avec les joyeux artistes de Venise, de Naples, de Bologne : Le Dottore , Colombine , Arîequino. Catherine et Marie de Médicis
1. Bussy-Rabutin, Mmes de Sévigné, Scudéry, Saint-Évremont, conservèrent ce vieil orgueil français, môme sous le règne de Louis XIV.
avaient favorisé ces tendances en souvenir de leur patrie. Avec Anne d’Autriche était venue la littérature espagnole’, si riche, si nationale; et Corneille pour le Cid avait puisé à pleines mains dans la source intarissable des comédies, des saynètes de l’Andalousie, de l’Aragon et de la Castille.
Dans la littérature sous Louis XIII, l’esprit français déborde même dans Scudéry; s’il y avait un peu de prétentions et d’afféterie à l’hôtel Rambouillet 2 , au moins le caractère était national, la galanterie parfaite. La domination pure et céleste de la femme se résuma dans la guirlande de Julie , quintescence du sentiment; les précieuses conservaient dans un vase parfumé l’esprit charmant qui fît longtemps notre supériorité; on vint en France pour étudier le langage et le prendre pour modèle. L’Académie française aidait la littérature gouvernée par Richelieu; elle forma une réunion de poètes et d’écrivains assouplis, les mains tendues pour solliciter l’aumône du cardinal et pour son amusement. L’hôtel Rambouillet conserva l’indépendance de sa pensée, les grâces de la galanterie; il ne fut