La place du Carrousel doit son nom à ses belles fêtes
on célébrait désormais les fêtes royales devant les Tuileries, entre le palais Cardinal et le Louvre; l’espace était grand, et l’infante-reine assistait à ces fêtes qui lui rappelaient les functions reales des taureaux à Madrid et à Séville. Tout se faisait ainsi pour abaisser la société frondeuse qui s'en vengeait par quelques médisances de vieilles ruelles ; on y racontait les aventures hardies, les détails des premières amours de Louis XIV, jeune et impétueux.
On redisait en confidence les intrigues des nièces de Mazarin qui voulaient être reines de France, et les épisodes du jeu d’enfer dans les salons tout dorés du Cardinal maladif, qui de ses mains débiles tenait les cartes et trichait à l’italienne.
Les petits écrits venus des réfugiés étrangers étaient lus avec avidité, comme une joie ou une consolation pour l’influence perdue; on soutenait le seul ministre qui appartenait aux idées de la Fronde, Fouquet, l’ami des financiers Rambouillet. A son tour le magnifique surintendant pensionnait toute la littérature de l’ancienne Fronde qui le louait comme un protecteur ; les premières amours de Fouquet-
la plus brillante fut donnée en l’honneur de Mlle de la Valhère. Voyez mon livre sur Mlle de la Vallière.
étaient à la place Royale; il avait beaucoup servi Mlle d’Aubigné tendant la main pour un quartier de pension.
Le caractère de l’infante-reine Marie-Thérèse était grave et pieux; l’étiquette et l’accomplissement de ses devoirs résumaient sa vie; elle ne pouvait ainsi distraire un roi amoureux et galant qui escaladait les murs du château de Saint- Germain pour mugueter les filles d’honneur de la reine sa mère, ou bien les petites espiègles qui entouraient Henriette d’Angleterre, la jeune femme de Monsieur’. Henriette tenait de sa race (les Stuarts) un esprit gracieux et poli ; il ne faut jamais confondre le désir de plaire avec les licences de l’amour ; la coquetterie est un doux attribut, une manière d’exercer l’empire de la beauté; Henriette d’Angleterre eut sa cour, ses filles d'honneur, nobles demoiselles gaies, folâtres, telles qu’on les avait vues sous Catherine de Médicis. Le jeune roi, tout ardent, ne manquait pas un seul jour de visiter Madame; le Marais médisant semait le bruit que Louis XIV, sans respect
1. Henriette-Anne d’Angleterre, née en 1644, était fille de Charles I er . Exilée après la grande tragédie de Withe-Hall, elle était venue en France, et fut élevée au couvent de Chaillot, par les soins de Mlle de la Fayette; elle avait vingt ans lors des amours du roi Louis XIV.
pour son frère, faisait une cour assidue à Madame Henriette *.
On fut bientôt détrompé sur cet amour, les tendres yeux du roi ne se portaient pas sur sa belle-sœur, mais sur une de ses jeunes filles d’honneur plus gracieuse que jolie, du nom de Louise de la Vallière. Ce n’était plus le sentiment chaste, rêveur de Louis XIII pour Mlle de la Fayette, mais l’impétueux amour sensuel qui vise à la possession ; Mlle de la Yallière était moins une amie, un conseil qu’une maîtresse publique avec toute la puissance, toutes les faveurs attachées à un désir satisfait. Louis XIV donnait des carrousels pour lui plaire, et l’ornait de mille brillantes parures; l’adultère n’était pas caché; le chiffre de la maîtresse s’entremêlait à celui du roi sans crainte d’offenser justement la jeune reine déjà féconde. Les mœurs générales s’étaient gâtées par l’exemple de la Fronde galante qui avait pénétré dans tous les cœurs avec les licences de la rue ; les lois religieuses cessaient d’être un frein suffisant pour contenir les passions : il n’y avait plus de Vin-
1. Bussy-Rabutin a consacré une de ses Historiettes amoureuses des Gaules k cette intrigue de Louis XIV pour Madame Henriette ; je persiste à croire que plusieurs pamphlets attribués à Bussy-Rabutin sont les œuvres de quelques réfugiés en Hollande ou en Angleterre.
cent de Paul à côté du roi pour l’arrêter dans la fougue d’un amour païen.
Quand un retour vers Dieu ou un dépit de cour décidèrent Mlle de la Yallière à se réfugier 'dans un couvent, elle choisit la Visitation de Chaillot, dont Mlle de la Fayette était supérieure ; l’exemple d’une si douce vie après un royal amour pouvait entraîner Mlle de ia Vallière dans de saintes voies! où était le vrai bonheur, au couvent ou dans un monde d’amour et une puissance de caprice ? cette quiétude, cette paix du cloître lui eût évité les remords, la disgrâce, les orages et la douleur d’un abandon. Le roi Louis XIV ne sut pas se contenir comme l’avait fait Louis XIII; les grilles du couvent ne préservèrent pas la jeune fille. Impétueux souverain , le roi enleva Mlle de la Vallière pour vivre encore publiquement avec elle en plein scandale 1 . Le roi Louis XIV ramena sa maîtresse à la cour, et nul n’osa s’élever contre ce sacrilège; les courtisans félicitèrent le roi sur sa galanterie chevaleresque ; Louis XIV inaugurait Versailles pour Mlle de la Vallière ; il fit d’autant plus de bruit de son amour qu’il
1. L ’ Histoire amoureuse des Gaules , de Bussy-Rabutin, entre dans de très-grands détails sur l’enlèvement de Mlle de la Vallière.
tenait à constater que le roi pouvait tout et qu’il fallait obéir à sa volonté même adultère.
Une telle violence faite en pleine cour devait porter un coup fatal à l’institution des filles d’honneur de la reine et de Madame ; "elles n’eurent plus seulement la douce et galante ambition de plaire à de braves gentilshommes qui leur donnaient leur nom, leur blason et leur vie ; elles conçurent encore l’espérance orgueilleuse et immorale de devenir la maîtresse du roi; ces exemples favorisèrent une certaine licence dans le groupe charmant qui, avec les mousquetaires faisaient l’orgueil de Louis XIII. Quand ces nobles demoiselles ne pouvaient pas attirer les regards du roi, elles descendaient un échelon : elles perdirent ainsi le respect d’elles-mêmes. Il se fit des rapts, des enlèvements; l’institution si galante tomba devant une aventure criminelle dont les gazettes étrangères donnèrent les détails. Mlle de Guerchi en fut la triste héroïne *.
Louis XIV affaiblit considérablement l’honneur des gentilshommes dans leurs enfants. Les privilèges des mousquetaires durent en éprouver le triste contre-coup. Il y avait chez les mous-
1. On peut en lire les détails plus ou moins altérés dans le pamphlet intitulé l'Avorton.
quetaires une désinvolture libre, volontaire, un laisser-aller d’action et de vie qui tenaient un peu de l’antique chevalerie : s’ils obéissaient au roi avec une rare fidélité, entre eux ils restaient tout pleins de braves fantaisies , comme les héros de Callot, dans leur large casaque, sous leur feutre à belles plumes. A ces dignes enfants des châtellenies du midi, Louis XIV substituait les gardes du corps spécialement attachés à sa personne sous l’éblouissant reflet de son soleil : Ils n’avaient plus l’uniforme galant des mousquetaires, mais un habit long à livrée comme les serviteurs du roi ; les quatre capitaines des gardes choisis parmi les souples courtisans *, s’occupaient plus de plaire au roi que d’être aimés de ces braves cadets de Gascogne , la bourse vide, le trousseau en débine. Le temps était passé où M. de Tréville, le père des mousquetaires, et le brave Comminge, leur lieutenant, étaient tout fiers de leurs trois cents cavaliers au manteau noir ou gris. Les gardes du corps faisaient le service d’antichambre à côté des gardes de la porte et de la prévôté de l’hô-
t. Les quatre capitaines des compagnies des gardes du corps étaient : 1° le prince Croy d’Havré; 2* le duc de Luxembourg (Montmorency): 3* le duc de Gramont; 4“ le duc de Nouailles.
tel officiers de la bouche. Tout était compassé et réglé d’avance. Le règne des aventures était passé , et les belles dames de la place Royale ne comptaient plus sur les gentilshommes qui, à l’imitation de Cinq-Mars , faisaient huit lieues à franc étrier pour passer une soirée avec Marion Delorme.
Tout changeait ainsi, même le costume de cour. Un gentilhomme ne devait plus porter la casaque courte , les braies larges , les bottes de daim comme la mode en était sous Louis XIII ; il fallait adopter les habits à paillettes d’or, floquetés de rubans, culotte de soie, légers souliers à talons rouges ; aux lourdes rapières étaient substituées de fines épées portées en sautoir comme les suisses de la paroisse. Ce changement n’ôtait rien au courage : Condé, Turenne, Luxembourg restaient braves et glorieux sous le justaucorps galonné dans les emplois de cour comme sous la casaque de leur jeunesse ; mais l’âme s’amollissait , on devenait plus complaisant, plus servile, il fallait gratter la porte avant d’entrer au petit lever 1 ; un seul regard du roi faisait pâlir ces fronts chargés de lauriers. Tous devaient quitter le vieux castel
1 . On peut en voir mille exemples dans les Mémoires de Saint-Simon, si minutieux sur les étiquettes et la hiérarchie.
pour venir à la cour. On raillait les sentiments des braves entêtés qui avaient gardé les formes rustiques de la châtellenie; tous étaient enchaînés à la livrée du roi, et pour les nouvelles mœurs de cette noblesse , il fallait faire construire Versailles : un château magnifique aux grandeurs monotones, un parc et des jardins plats et unis, de longues allées droites et alignées, des pièces d’eau qui allaient au commandement de Neptune (toujours le roi), des marbres à profusion, sans fantaisie , découpés en escalier d’une régularité théâtrale, de longs horizons sans couleur, des distractions cérémonieuses; la chasse même devenue une espèce de procession où le gibier venait se faire écharper par ordre du roi : des cerfs, des sangliers souples comme des courtisans, ainsi qu’on les reproduit sur les belles tapisseries des Gobelins.
Le vieux Versailles de Louis XIII, simple rendez-vous de chasse, avait quelque chose de plus artistique, de plus gracieux que le Versailles compassé de Louis XIV. L’espace qui forme aujourd’hui la grande place, la cour d’honneur, était planté d’arbres touffus coupés par une vaste allée 1 . On arrivait ainsi à deux pyra-
1 . Il existe plusieurs plans des vues de Versailles à la Bibliothèque impériale.
inides qui indiquaient le rendez-vous de chasse, une galerie circulaire de cinq pieds au-dessus du sol dessinait une cour ovale, au fond de laquelle ôtait le château , lui-même élevé sur une galerie qui régnait tout autour. Ce château se composait de trois élégants pavillons, et derrière un jardin dessiné en la manière italienne avec des parterres de fleurs, de buis , qui formaient des chiffres et des méandres. A droite était le parc aux cerfs, la faisanderie, vaste bâtiment décoré de tous les attributs de la chasse fauconnière : tête de loup, hure de sanglier avec quelques oiseaux de proie aux vastes envergures fixées aux murs, aigles, vautours, hiboux. A droite, s’étendait une élégante orangerie conservée par Louis XIV, de vastes escaliers conduisaient à une terrasse dont la vue s’étendait jusque sur la Seine; enfin, derrière le château, un parc de vieux arbres, essences choisies, se confondait avec le bois de Satory. Mansart et le Nôtre ravagèrent le rendez-vous de chasse pour en faire un palais.
DÉCADENCE DE L'ESPRIT FRONDEUR SERVILITÉ DES ARTS ET DE LA LITTÉRATURE SOUS LOUIS XIV