‹ Ninon de Lenclos et les précieuses de la place RoyaleChapitre 41 sur 48 · Art poétique, chant · texte numérisé non relu

Art poétique, chant

et les beaux esprits de la place Royale, littérature spirituelle et française, qui avait brillé avec tant d’éclat.

Le tendre Racine (comme on le nomme encore aujourd’hui) étudie constamment toutes les faiblesses du roi pour y adapter ses héros de planches et de tréteaux: depuis Agamemnon jusqu’à Assuérus, c’est toujours Louis XIV. A côté d’une correction parfaite et de vers admirables, il n’y a ni vérité locale, ni étude sérieuse des temps de la Grèce et de Rome. L’antiquité que reproduit Racine, il la trouve à Versailles; il introduit ses passions sur la scène; il caresse les amours du roi : chacune des maîtresses pouvait se reconnaître dans des vers suaves ; et plus tard, la vieille marquise de Maintenon était saluée dans Esther comme la protectrice du peuple de Dieu. On pouvait comparer les tragédies de Racine à des statues grecques qu’on aurait revêtues des habits des courtisans de Louis XIV.

La tragédie, à ce point de vue, avait quelque chose de faux, et le cothurne romain allait mal au talon rouge de Versailles. Chez les anciens les représentations scéniques avaient pour objet de rappeler les traditions et les souvenirs de la patrie; elles intéressaient ainsi tout un peuple. Chez les nations modernes, qui pouvait

s’attendrir aux déclamations sur la vengeance des Atride, les ruines de Troie, les mœurs de Lacédémone ou de Rome, reproduites par des acteurs en cuirasse de fer-blanc et en casaque de laiton? Ces drames ne pouvaient donc intéresser la cour de Louis XIV que par des allusions à des personnages contemporains, à des situations connues. La comédie elle-même ne pouvait plaire que comme une raillerie, une complaisance, une lâcheté contre les disgraciés de cour. Tout ce qu’il y avait d’attrayant était emprunté aux types éternels de la comédie italienne, * aux intrigues amoureuses des saynètes espagnoles : tout ce qui ruisselait de gaieté dans les paroles de Marinette, de Scapin, de Léandre, d’Isabelle, d’Àrnolphe, de Sganarelle,venaitdu théâtre de Bologne, de Naples, de Rome ou de Florence.

En comparant ces œuvres à la littérature de Louis XIII, on reconnaîtra que cette littérature était plus française, réellement supérieure par la couleur et la fantaisie : un esprit vif, étincelant, se révélait dans Bussy-Rabutin, Balzac et Mme de Sévigné; les inimitables Mémoires de Gramont , écrits par Hamilton, en conservaient l’empreinte sous le règne de Louis XIV 1 . On

1. Les mémoires de Gramont et les lettres de Mme de Sévigné, publiés sous Louis XIV, n’eurent de succès qu’au milieu du dix-huitième siècle.

trouve cet esprit ravissant chez Mme Deshoulières, tant mêlée à la Fronde par elle-même et par son mari compromis dans les aventures du prince de Condé. Mme Deshoulières, quoique trèsflatteuse pour Louis XIV , le Jupiter-colère qu’elle veut apaiser, pleure les temps finis ; ses naïves poésies sentent les parfums de l’hôtel Rambouillet. Rien ne peut se comparer à sa charmante idylle :

Dans ces prés fleuris Qu’arrose la Seine,

Cherchez qui vous mène,

Mes chères brebis.

J’ai fait, pour vous rendre Le destin plus doux,

Ce qu’on peut attendre D’une amitié tendre ;

Mais son long courroux Détruit, empoisonne Tous mes soins pour vous,

Et vous abandonne Aux fureurs des loups.

Cette gracieuse bergerie, toute politique, était pleine d’allusions aux proscriptions royales : Mme Deshoulières, sous la tendre image des brebis dispersées, s’adresse à ses enfants dont le patrimoine avait été dévoré par les loups (le fisc sous Louis XIV) *. Fière encore dans sâ dis-

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