NINON DE, LE N CLOS
' — Vous avez bien feit, mademoiselle, repril ’Vassé; de secourir cet infortuné Sévigoé qui allait s’empêtrer dans son phœbus.
— Eh ! mais, j’y pense, dit Bôis-Robert intervenant, *
qu’est devenue, chevalier, la présidente Lescalopier jetée au couvent pour l’amour de vous, de Montferville et compagnie ? ' ' - . •
Et il entonna un couplet de la chanson dont d’Elbène a donné plus haut deux échantillons î
- En ce moment a passé
Son Vassé,
Criant comme un insensé :
Au secours, voisins, voisines,
' On la four..., on la fourreaux Feuillantines.
— Tire-toi de ce mauvais pas, Vassé, dit le marquis.
— Il vaut bien mieux, ajouta Ninon, tirer la présidente des Feuillantines.
— C’est ce que je ferai aujourd’hui même, car sa mère a fait casser par le parlement l’arrêt du conseil. Vous voyez que je suis meilleur prince qu’on ne croit: je prends vos plaisanteries du bon côté. 11 va sans dire que c’est à.Fabbé et au marquis que je m’adresse.
— Est-ce que Votre Impertinence aurait l’intention d’abdiquer ? demanda Sévigné avec une gravité d’emprunt.
— Oui, mon cher, et en ta faveur encore. Qui pourrait me remplacer plus avantageusement ? < •
— Allons, messieurs, dit Ninon, trêve de politesses !
Monsieur de Vassé veut ee rendre aux Feuillantines^ et moi J à mon hdtel où j'ai hâte de me réinstaller; mettonsnous en route.
• — Déjeunons d'abord, repartit le chevalier.
— Déjeunons, mais rapidement.
Vassé appela du geste un laquais et lui ordonna de faire servir à l’instant même ; puis, offrant son bras à Ninon, il la conduisit à la salle à manger.
La Mesnardière suivait d’un air désolé, sous le lèu des quoUbets de Bois-Rdbert et de Sévigné. Décidément ses bas rouges n’avaient pas de succès.
— Qu’awz-vous donc, mon cher médecin ? demanda Ninon à son martyr placé à table vis-ù-vis d’elle. Vous ôtes gai comme un poète qui chercha une rime.
— Il devrait cependant avoir une mine triomphante, dit l’abbé, pour porter dignement son nouveau prénom, car il a depuis peu troqué Julien contre Jules, eh l’honneur de Jules César.
— Je n’ai changé, repartit la Mesnardière, que poüi
n’avoir rien de commun avec Julien l’Apostat. >
— Il est plus grand que l’autre, dit Ninon.
' — Est-ce l’avis de l’abbé? fit le cheéah'er.
■ — Mon avis est qu’Bs se valent, puisqu’ils sont morts tous deux. Faut-il, du reste, vous l'avouer? J’estimè, moi, comme infininient supérleuT à uh grand h'omme enteiré, un chapon' défïmt...- quand il est cuit à point.. Je laisse le' culte des hér^ aui pîiïens. ' "
— Et qu’est-ce que vous gardez, menaieur l’attinA-
lU * NINON DE .LENCLOS
ttiev {Ui.rhùtel de Bourgogne? demanda Ninoiv tout^n hU passant un plat où. gisaitrJtds en pièces, un chapon du Maine d’un arôme délicieux. . .
— Je gardje cette aile' gauche qui semble prête à
voler vers moi, riposta Bois- Robert avec un ^urire.
— Trivelin, ! fit Ninon,. .. . , , . .
7— Vous déslvonore? le petit collet,, s’écria la Mespardière éclatant. ( . .
, — C’est vous,. mon bon, qui le.salissez^. vousahusez du Yoisinage pour m’éclabousser de graisse,
— Chevalier, dit Sévigné, je te conseille, fort, au départ de Bois-Robert, de faire laver ta maison à l’eau béiûte,^ C’est, Dieu nae,d§mne ! messire Satanas en personne..., , ,
.-T? Il s’en lave peut-être les mains, l’athée ! repartit Vassé. ■ . ■ , ' .
w Ninon se leva et donna le .signal de la retraite.
La Mesnardière, aiguillonné par la jalousie, se précipita pour lui.présenteç son bras, maisil avait été devancé par Sévigné. , , .
n recula en grommelant. .
Vassé avait comna,andé d’atteler d^ux voitures. Ninon et lo marquis montèrent dans l’une d’elles; la Mesnai'dière voulait .les suivre, mais il fallut qu’il se décidât à prendre place dans l’autre avec le chevalier et l’abbé.
Le chevalier cérlait le pas à Sévigné qui lui avait promis de le faire son héritier... L’ahbé l’accompagnait afin de lui faciliter rentrée du couvent. ,. , .
ET SA coun.
• Oi> partit donc pour toucher deux buts différents, la
rue des Tournelles et le recoin de- la rue Saint-Jacques
appelé de nos jours Impasse des Feuillantines.
Nous allons, nous, retourner à Fagny.
I/hAtelière de l’Épée-Royale, à la requête de d’EI-
bène, avait apporté une bouteille ornée dé toiles d’arai-
^ée et qué l’fvrogne flairait bruyamment.
^ Hum ! fit-elle, en remarquant ce geste, vous en
avez déjà gros sur le cœur, père Mathurin. Tout à l’heure ça va éclater en cris et eh chansons. Merci ! mon hôtel n’est pas une taverne. Allez voir chez vous si j’y suis. Vous ne le connaissez pas comme moi, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant du côté de d’Elbène. C’est la meilleure pâte d’homme de Lagny, à jeun; mais quand il a mis h‘s deux pieds' dans la vigne du Seigneur, on' né peut plus
en jouir. Il fait un tapage d’enfer.
Le père Matliurin s’était levé et avait saisi la bouteille qu’il pressait contre son sein, comme une mère tient son enfant.
— Pas d’injure ! madame Guillaume, dit-il en gagnant la
porte à reculons; on ne veut pas vous chagriner. C’est pas une femme, mon gentilhomme, c’est une cloche : cUe tinte tout de suite. Et puis,^ c’est le père Mathurin qu’est censé carillonner... Tinte, ma bonne, tinte; assez (le musique commé ça ! Bonsoir !
Et il disparut tout en battant la inuraille.
— Ah! ah! ali ! fit l’hAtelièj'e, .en. riant aux-l»«nes, le
17tJ MNON DK LENOLOS
vieux drôle feint de prendre la mouche pour prendre la
bouteille et s’en aller la boire tout seul.
D’Elbène l’avait suivi.
— Où vous .sauvez-vous donc, mon brave? lui dit-il. — Ah ! vous v'ia?
— Cela vous gêne?
— Vous, m’ gêner, quand c’est vousqu’ payez du vin
aussi respectable? Je n’méril’rais pas d’mettre le nez dans
un verre ! Faudrait me m’ner à l’abreuvoir •
, — Allons, ne nous fâclmns pas, je voulais rire.
— Si vous aimez à rire, venez, nous nous en donne-
l’ons à casser les vitres.
— Où me conduisez-vous?
— Chez moi.
— Loin d’ici ?
— Tout près, contre 1’ couvent.
— Fort bien! se dit d’Elbène, cela va à- merveille.
Il ajouta tout haut ;
— En quelle qualité y êtes-vous attaché, car je me rappelle que vous m’avez dit que vous y travailliez...
— En qualité d’ jardinier donc, ftiudra que j’ vous montre mon ouvrage demain, quand y f’ra jour.
— Malheureusement je ne 'serai plus ici ; nous devons partir de grand matin. Mais, j’y pense, voilà la lune qui se lève : il va faire aussi clair qu’en plein midi. Qui vous empêche de me donner à l’instant même un échantillon de votre savoir-fhire ? " • - ' • -
— F^pftonne. Nous vwei arrivée. "
KT SA cocr;
Il ouvrit la porte d’une sorte de hutte enclavée dans
le couvent. ' ‘
— Suivez-raoi, ajouta-t-il, en poussant utie seconde porte qui communiquait au cloître.
Il n’avait pas lâché la bouteille.
— VoHà les cellules des^ novices. Nous n’en avons qu’une en ce moment... Mais cela ne vous intéresse guère, continuons notre chemin.
— Si nous buvions d’abord un coup ? demanda d’Elbène.
— t Buvons un coup. Mais des verres ! il faut que j’aille en chercher.
— Bah ! ne peut-on s’en passer 1
— Alors, tâtez-en le premier.
D’Elbcne prit la bouteille, fit sauter le bouchon d’un revers de main et, après avoir avalé une légère gorgée, dit au père Malhurin : . .
— A votre tour ! - ‘ -
Le jardinier vida - consciencieusement le reste, puis s’atfaissa sous ce nouveau fardeau. Il avait ingui^i^ plus de liquide qu’il n’en pouvait porter. On l’entendît bientôt ronfler, comme une toupie qui pirouette. ».
— Bonne nuit ! fit d’Elbène, et il s’en fut, a pas de loup, grattera plusieurs portes, en appelant à demi -voix: Ninon ! Ninon !
— Qui m’appelle ? répondit Babylas en usurpant le timbre d’une femme.
118 NIVON^ DE LENCLOS
.TT Un.ami quiyiant VOUS. déKvrer.vi votre dévoué d'Elbène. . - .
— Dieu soit loué l , " .
— Mais comment ouvrir cette povte ?
— Rien de plus facile. J’en ai dévissé la serrure avec l’eustache qui me servait pour mes maigres repas.
— Parfait ! sortez donc et'sauvons-nous au plus vite, de crainte de surprise.
s: BaUylas parut, tout esciqmchonné, et s’en vint trébucher contre le ronfleur.
. * T- Qu’est-ce que cela ? s’écria-t-il, toujours d'une voix féminine.
— Un de vos gardiens que j’oi été obligé d’occire.
— il râle encore !
,-T^ Uequiesmt in paee l - ‘
ïit. ce disant, (FElbène fit traverser à Babylasla hutte du père Mathurin. Ils étaient à peine dehors quil lui prenait les deux mains et les couvrait de baisers. -
— Quelle imprudence ! dit la fausse -neviee. Si l’on
nous poursuivait ? > ...
C’est vrai, Jiàions-nous de fuir. Mais ne puis-je espérer de voir bientôt la fin de mon -martyre ?
. -r-Espérez. - ,
•D’Elbène,ravi^- pressa le pas et, quelques minutes après, il introduisait la religieuse à l’hôtel de l’Épée- Hoyale, dans le salon du ^uremier étage,, où attendaient tous les convives prêts à se mettre à table.. .
fe'F SAOüirn. ‘ lî»
— J^avülâ â-^écria-^t-il, de ramener Ninon, là ^
voici. ' V - r .. . -
— Pardon, messieurs, dU la bénédîntrae avec unsoarire plein de malice et en se dëcapochonnant, pôurriezvous m’enseigner oti a passé mon maître ?
Il n’attendit pas' la réponse et s’éclipsa. ' -
— ^“Babylas ! fit d’EIbène aburi.
Et tout le monde de rire, moins Cbarleval et Brancas.’ Bois-Robert nous a joués, dit tristement le premier.
— Il ne portera pas ce méfait en paradis ! ajouta l’autre, sortant violemment de son apathie ordinaire.
— Du calme ! cher comte, dit le due de Candale.
L’abbé est un grand fourbe : je vous l’accorde. Il n’est donc pas digne de votre colère. Gardez-la pour une meilleure occasion. ‘
— L’occasion est toute trouvée, fit le marquis de Mortemart. Ce n’est pas Bois-Robert, mais bien Sévigné qui nous prive de Ninon.
— Sévigné aura de mes nouvelles î repartit le comte, mordant à l’hameçon.
— Vous lui donnerez aussi des nôtres, ajouta Saint- Évremont avec un sourire, car Ninon nous appartient comme à vous.
— En attendant, dit d’Émery, je serais d’avis que nous fissions honneur à ce souper dont le fumet est, ma foi ! l'oi’t appétissant..
C’était ce qu’il y-avait de mieux à fciirc. On se rendit
1«0 NKNO.N DK I.K.NCLQji KT SA COUD.
^donc« ra\’is du surintenddaL et l’on expé^inaentadebon cœur les talents culinaires de madame Guillaume, qui sortirent triomphants de l’épreuve.
Cbarteval et Brancas seul$ mangeaient d’un air distrait et rêveur : ils semblaient chercher Ninon au fond de leur assiette. - .
Le souper terminé, les oiseaux des Tournelles reprirent leur vol vers Paris, . • ^ .
, Marqui* 4e jMérjlfaé.. /,
Bi'anças avait îi ppine, par un. soiruneil de quelques heures, réparé lès fatigues d'une nuit passée à table^ef en voiture, qu’il sortait de son hôtel qt gagnait la rue Vicille-du-Temple, ou demeurait Sévigné.
Le marquis n’était pas rentré, et la marquise, habituée à .cette irrégularité de conduite, s’en était allée tranquillement avec son oncle, l’.ibbé de Coulanges, entendre un sermon à l’église Saint-Paul. Elle s’y rendait habituellement tous les dimanches., Bussy, arrivé depuis un moment, attendait le retour de sa cousine^ en mesurant la chambve en lông .qt en large. Il ne comptait pas la patience au nombre de ses rares vertu.s Bussy avait à cette époque vingLsix ans. 11 était de haute taille et ^d’heureuse physionomie. Son nez était légèrement arqué, sa bouche fine et scs cheveux ‘blonds et soyeux : le tout éclairé par de grands^eux d’une dom cour angélique. Qud ni-osquc ro.ar un homme, de cette trempe ! Ib avait résisté autrefois aux io4a uces do son
M.NÜIS UE LE.\ELOS
père qui le pressait de s’unir à Marie de RabutinrChantal, et depuis qu’elle était la femme de Sévigné, il avait dirigé contre elle toutes ses batteries. Mllis sa cousine était munie d’un bouclier impénétrable : son caractère én- ' joué et folâtre. Elle répondait aux attaques vives et répétées de Bussy par un feu nourri de spirituelles et joviales saillies. Battu sur tous les points, Bussy aj^ela . à son aide un auxiliaire puissant : la jalousie. Il chercha
à la faire naître Chez hiadrfmé'de Sévigné et y réussit. Il
s’insinua adroitement dans k«coufiance du mari' pour abuser de ses corlfidénces. Pourtant, ses rotieries n’àvançaient à rien. Sa cousine déplorait les écarts du marquis, et s’eh irritait comme d’une injure ; niais elle,re-
poussait les consolations intéressées de Bussy aussi bien que ses galantes entreprises. Le comte n’était pas ' homme à déposer les armes. Il continua son œuvre souterraine, espérant dompter la marquise à force d’infidélités. Et Sévigné en était singulièrement prodigue : c’étaient tous les' jours des bonnes fortunes nouvelles et dé nouvelles contidences. Tout à l’heure encore, rencontrant' B usSy, il lui faisait part de conquête de la veille, dont il se parait plus que de faison :
‘ — Quelle ravissante femme 1 lui dit-il, dès le début. N'allez pas croire, ajouta-t-il,. que je parle de votre cousine. Cela me couvrirait de honte â vos yeux ! C’est de Ninon qu’il s’agit. ' ' ■
■ — i Tant pis pour vous,- riposta Bussy qui/ sous là gra-f vité d*un mentor, cachait la joie qu'il ressentit un tel
aveu. Je tiens pour certain que, si elle n’était pas’ votre .
femme, elle serait, votre' maîtresse.' . '
•— Cela pouirait bien être, repartit Sévigné;
Puis, après quelques menus.propos, ils se séparèrent.
Le marquis se rendit chez le baigneur voisin pour s’y
• . parfumer d’essence, connne il convenait à sa condition
de conquérant de ruelles ; quant à Bussy, cpii, lors de la
rencontre de Sévigné, cheminait dans la direction de la
rue Yieille-du-TempIe, il hâta le pas, pressé qu’il était *
de frapper un grand coup. , .
‘ Nous l’avons vu piétinant d,’inipatience dans le salon de madame de Sévigné. , .
— Onze heures etdemie, s’écria-t-il, l’oreille aux aguets, et Marie ne revient pas! Maudit soit lé bavard de prédica- . leur qui la retient avec- ses' sornettes sans fin i... Mais s voici quelqu’un. , . ,
— Bonjour, monsieur Bussv, di* Brancas montrant
un visage tout renfrogné. , . > .
— Bonjour, comte ; quel bon vent. vous amène .en ces parages ?
Bussy, d’un esprit extrêmemept. mobile, était tout à coup redevenu souriant : une distraction s’offrait à lui dans la personne de ce distrait. - ‘ .
— C'est un vent d’orage qui' m’amène, répliqua, Brancas. ,
— En effet, vous semblez gros de quelque ouragan.
— Il me faut la vie du marquis de Sévigné ! .
— Oh ! oh ! • '
t«4- Nl>iOS DE LEM;L06
■ — fHtes-moi, je Veus prie, où* je pois le rencontrer.
— Ses gens viennent de nie di>e qu'il était en voyage.
— En Voyage ? Ah ! oui, cela signifie qu’il n’est pas
revenu. Il sera resté près de Ninon ! -
’ — Près -de Ninon ?-'!!' a donc pris pied à l’hôtel des Tourneltes? Mais, j’y songe, ést-ce que Ninon ne' s’est pas retirée dans un couvent ? ' ’ '
• — Ne peut-on sortir d’un couvent? 11 l’a enlevée avec
l’àdde de ce mécréant de Bois-Robert;* - :
— Ah ! très-bien ! et vous auriez vdulu reraplir'vôus-
mêmo cette mission de-preux chevalier ? • ‘
— J’aurais voulu qu’il ne volât pas ce. qui m’appar- '
tient ! ’ * - ' ' ‘ '
C’est là une question à dcbattre', car on prétend que Ninon vou$ a ajourné au premier cheveu gris.
— Ce n’est que trop vrai, dit Brancas se radoucissant. ■ / . • .
Sa molle nature était incapable d’un emportement de ■plus lotîgue durée**'
11 faut donc, mon cher comte, reprit Bussy, laisser votre épée chômer dans son fourreau : elle n'a que faire «Itehors. ' ' ’
— N’en parlons plus. Parlons plutôt de la marquise. Je'désii’Crais bien lui présenter m'es respects. '
— Elle est à la messe.
Et moi <iui. ai oublié d’y aller ! Adieu, mon cher Bussy, j’y cours, s’il en est temps encoré...
— Ah ! il faut voushâle-r. ,
' *' fcl SA coifh, ’
Brancas; lancé à toute vitesse, était déjà au bas de TescalieE. H avait 'croisé madame de 'Sévigné sans Tapercevoir^ . ■ t '
— Me voici- complètement armé en guerre, se disait Bassÿ. Excellent Brancas ! il m’a donné dés détails qué Sévigné avait négligés. . ^ .
- — C’ôst une véritable avalanche qüe' ce maître distrait/ dit la marquise, en entrant. Il la failli m’écraser» ^ Ah'! vous voilà, Bussy ? ajouta-t-elle, en se jetant dans un fiiuteail. -Ouf! il m’a fait une peur..-., Et mon pauvre . oncle qui- régagne son appartement, comme si le diable était pendu à sa soutane! Qu’a donc Brancas pour courir delà sorte? - ' -
— ^"II avait oublié la messe, jte Ten ai fait souvenir et il y Va;' ' ' '
— ‘Quand on en sort. Vous auriez bien du ue pas entamer ce chapitre. J’ai grand .besoin de me divertir et l’occasion était belle.
— Vous avez des soucis à chasser ; ne puisse j moi,
* vous y aider? repartit Bussy, en s’asseyant auprès de sa cousine. Voyons, contez-mni vos chagrins.
^ .Hélas ! c’eît 1ou jours la même chose.
— Vous vous trompez ; cela va de plus fort emjdos fort. ■ ' ' ■ ' ' •* * *
Que voulez-vous dire ? ' ' " '
— 'A'parfir d’hier, le marquis est tombé sous la griffé de Ninon. ' ' ' ' ■ ' ‘
— Be Nmon’TA-l ors c’est ftUt tteliii et «lê inoif Oh pré-
NINON 1>K LEVCf:OS
IHü
tend que cette créàture est une terrime enchanteresse...
— J.ie njal est gi’and, mais il peut. être guéri en y appliquant un remède hérdïque. Vous savez, ma belle cousine, que la jalousie a quelquefois plus de vertu, pour retenir un cœur, que les charmes et le mérite. Je, vous conseille d’en donner à votre mari, et pour cela je m’offre à vous. Si vous le faites revenir . par ce moyen, jp vous aime assez pour sacrifier mon bonheur au yétrcj.et s’il vous échappej aimez-moi, ma cousine, et je.vousaideî rai. à vous venger de lui, en vous aimant toute ma vie.
Madame de Sévigné s’ était. levée,,. comme poiM*jcongédier Bussy qui se.leva àson tpur : . , . ■ - .
— Mon cousin, répliqua-t-elle, vous me conseillez ua jeu trop dangereux : je ne me sens pas assez bonne comédiennepourle jouei*. Sévigné rentrera au bercail quand il lui plaira. Je vous remercie de votre dévouement et ne veux point tâter du plaisir de ^.la vengeance, que j’abandonne aux déesses. Je lâcherai de me consoler.avec les caresses enfantines de mon iils. , ,
— J’espère vous faire changer de résolution , Repartit •
le comte, en lui baisant la main. v
-r Vous éprouverez un nouvel échec, monsieur le lieutenant, des chevau-légers : une femme qui ne veut pas se jgndre est imprenable. Veuillez, pour vous en convaincre, ajouta-t-elle en souriant, questionner là-dessus • M. de Turenne qui m^a fait l’honneur de. m!assiéger... Sans raneune, mon cousin.
— Au revoir, ma belle cousine- Faites boppe garde,
rsT ,
»KT >S.V OmiR. v‘.
car je vous d^lare qtie je- vais ouvrir ta tranchéè, Bussy en s’ éteignant'. * '
En effet/ au bout de quelques heures, il adressait à madame de Sévrgné une é pitre chauffée à' blanc. Mais te destin voulut qu’elle tombât sur le màri qui {Ktr Idisard se trouvaif chez lui.' Sévigné décacheta le pli, et, après ravoir lu, appela sa femme d’une voitc courroucée et lue défendit de recevoir désormais Bussy. La marquise * transmit l’ordre au comte, en l’avertissant qu’elte ira.yaiUeraità un rapprOcliemenii Ellé avaitj en réalité, un faible pour son cousin, ou plutôt pour* l’esprit de son cousin, qui la channait ■ et qui devait cruellement an jour la blesser au coeur. ' • ( ■ .
'Cet acte d’autorité conjugale acooinpli, Sévigné s’en fut rejoindre Ninon’... ■, ‘ . • •
' — Marquis, dit-«lle, devinez 4 qui je pensfüs ?
' Je n’oserais répondre : à moi. ■ , , , >
‘ • Cependant c’était à vous. . . ou à- peu prè.«; • » ., — Je ne comprends pas. ' • '
■w- H paraît que vous ne pensez guère, vous, à votre femme? ,v .
— Auprès de vous, j/ai nûeu.x à faire.
— Ces maris sont d’une politesse pour leur femme ! Combien ^ je m’applaudis de n’en avoir pi4s... qu’aux, autres (.Mais revenons à nos moutons. Dites-moi, te marquise passe pour être fort spirituelle; mérite'<t>elle. S^répi^tion .
— Elle l’est trop. • . .-.v. ,/.
1R8 MBlON-DIÎ'lÆNGtOS
‘ — . A4i ! et e'est pour changer -d'air que vous venez loiîr ~ Vous avez juré de me mettre à la question. ■ - '
Souffrez que je continue : eUc ^ an cousin qui, ra'a-t-on assuré, est, de taille, à lui douner la réplique^
. Ninon l^s'écria Sévigné, en fixant sur elle , des yeux étihcelants ;'aurie*-v6us des. . révélations à mV faire ?
Ah ! ah ! ah ! c'est vous .qui m’en &ites. Allons,
avouez que vous avez été , pasêez-moWe mot, piqué par unicottsim.. >
Sévigné comprit qu'il vS''étaH muladfeitftment enfesréj hii -môme et voulut se dégager: • -t
Ma chère, ditrihen riant à son tour, mais d’un rire forcé, je n’ai pas la sotte prétention d’être un mari exceptionnel; je dois suWr la loi commune. Pourtant je ne tiens point à acquérir la convlotioft du fiüt,.^ - .
^ Vous êtes logé-à W même enseigne que tous vos • malheureux confrères ; vous avez peur du ridicule.-Le mariage a cela de particulier qu’à l’amour (quand amour a y a) il fait succéder l’amour-propre.. < -
Pour en finir 4out d’un coup^ dit le marqpisdnterrompant Ninon d’un ton plus franchement jovial, - je réclame la question extraordinaire.
—i Bah ! décidément j'ai pitié' de vous. Foin des maris î otfrez-inoti votre brlas et faisons un tour de jardin.
ÏB serais aise de voir sur p'icd les fleurs que m’a envoyées George's“de Scudéri.' ■ '
--- Des tulipes? demanda Sévigné qiii s’^it enr-
pressé d'obéir. ■ ’
RT SA ,fOUR.'.
• Comment lè 6ftyez-voüs ? '
— Parce que la culture de cette plante est devenue sa manie. Et Dieu sait ce qu’èlle lui coûte. ..i je veux dire ce qu’elle coûte ^ sa sœur ! car il dépense en tulipes la ^ majeure partie des bénéfices qui; la féconde Madeleine ftiro de ses interminables romans.
— À quelque chose..-, le Grand Cyrus est bon. Elles
sont d’une richesse de coloris à ‘exciter les convoitises d’un Hollandais. “Voyez donc... quefs magnifiques reflets ! - • - ' '• ' ^
— Je vous admire !
— Vous me trouvez naïve dans mes expansions ! Je
vous plains, moi, de ne pas aimer les fleurs. '•
— Je les adore... d’habitude. ' ' ■
• Il n’y paraît guère.
— Le moyen de les adorer, vous présente ! •
-*-’Mon cher, vous radiez Scudéri, et vous parlez
comme SOS héros... ' • . '
— Dans leurs moments lucides. Mais quelle nuée de.
visiteurs* ’ -
' C’étaient i’Elbène, Charlcval, Brancas, ' la Mesnar-dière et d’Émery. Ils descendaient les degrés du jardin avec une gravité théâtrale.
— Oh! oh! fit Ninon, quel concert de figures solen-'
nelles ! Ne dirait-on pas une tragédie de Giunier qui daigne se promener hors de l’hôtel de Bourgogne ?
— J’ai bien envie de la- renvoyer à ses tréteaux,,mur*-
mura ^vigné. ' . •: •
NINON DE LENELOS
— Du calmCj marquis. R£q>pelez-.vou8 que voqs êtes
chezjnoi. •
. Après cette petite scène jouée à voix . basse^ ■ Ninon alla- au-devant des cinq martyrs, tandis que Séyigné suivait une direction opposée.
— En vérité, s'écria-t-elle avec un.accent de condo-
léance parfaitement réussi, vous m’effrayez avec vos mines désolées ! De quel désastre portez-vous donc le deuil ? . ' • , .
— De notre honneur perdu... foulé aux pieds, répondit d’Elbène.
— Çah! ,Qùi a pu vous déshonorer ainsi tous les cinq ?
— Vous ! répliqua le chambellan.
— Ce début promet... continuez, mon cher, puisque vous semblez être l'orateur de la troupe.
, D’Elbène s’étaitarcêté au bas de l’escalier. A sa droite, se tenaient Brancaset Charleval ; à sa gauche, la Mesnardière et d’Émery. • • ,
— Moi qui vous parle, ajouta le premier, j’ai baisé,
pour l’amour de vous, les mains du laquais deBois-Robert... est-ce assez d’humiliation ?
— Ah ! ah I ah ! c’est vous qui avez délivré Babylas?
Et vous lui ave^ baisé les mains ?-Ah ! ah ! ah ! l’excellente aventure ! . .
— Vous trouvez ?... Au fait, elle est fort drôle et je ne sais pas pourquoi je n’en rirai? pas aussi... Le rôle de Jérémie manque d’agrément, gardez-le pour
*Hii 6A CüL li. ’ 191
' VOUS, niés 'bons amis ; moi,- je fais chopüs avec Ninon,
— C’est une tr&hiSon ! s’écria Charleval ; vous aviez promis de plaider notre cause, et vous lâchez pied avant l’exorde. '
— Pourquoi ne pas la plaider vous-même, cher poëte? demanda Ninom Allons, rassemblez'toütes vos forces et açcablez-moi de votre éloquence... ou plutôt non.,, soyez généreux... chassez les noirs soucis de la jalousie et n’exigez de moi que ce que je puis vous donner, mon amitié. Je vous aime trop, réflexion faite, pour...
— M’accorder davantage ? Je préférerais être ^un peu . moins aimé.
— Et vous, d’Elbène 1
— Moi, je plie définitivement mes ailes de papillon folâtre et ne veu,x plus les ouvrir que pour échapper à mes créanciers.
— Très-bien. Et vous, la Mesnardière ?
— Je vois qu’il faut me résigner à vous guérir des mi-
graines que d’autres vous donneront.
— Parfait ! vous serez le médecin de mon cœur.
— Vous voulez dire de votre tête ?
-- C’est juste. Et vous, Brancas ?
— J’attendrai patiemment le premier, cheveu gris. Jè ne puis promettre plus.
Vous entendez, la Mesnardière ?
Votre tête est entre bonnes mains ; j’espère lasser la patience de Brancas. ■ ' '
— D’ailleurs, repartit Ninon; un galant homme eomnle