I. MNO\ UK LK.NCLOS
« chez moi demain à deux heures. Ninon. » Tète- bleu ! chevalier, voudrait-on se jouer de nous?
— J’en ai peur.
— Etmoi,jen’ai peur de rien. Je montrerai quelhomme je suis et s’il fait bon se jouer de Saint-Étienne !
Ce disant, la main sur la garde de son épée, il chemine à travers la chambre par longues enjambées, comme prêt à tout pourfendre.
En ce moment survient un troisième personnage, les yeux effarés et la bouche béante. C’est Coulon, un conseiller au parlement, d’un rare cynisme, qui naguère reprochait à ses amis de n’avoir pucontribuer à le rendre père.
— Ah ! çà, s’écria-t-il, que diable êtes-vous venus chercher ici, mes petits amours ? Désolé de vous mettre à la porte, mais la reine de çéans m’a appelé en combat singulier, et vous comprenez qu’un bourgeois tel que votre serviteur ne tient pas à ferrailler devant des raf-
fi nés de votre sorte
— Désolés de ne pouvoir vous obéir, dit 1e chevalier, en s’inclinant d’un air narquois, mais nous avons reçu un semblable cartel, monsieur de Saint-Étienne et moi.
— Ventre de biche ! riposta Coulon en se cabrant, il
s'agit donc d’une bataille rangée ? Bah ! ajouta-t-il avecun gros rire, à la guerre comme à la guerre
— Qui parle de guerre ? demanda un quatrième personnage, dont on ne vit apparaître que la tète.
Le nouveau venu était le comte d’Aubijoux, chambellan de Gaston d’Orléans.
n> SA COUR.
— Ü'Aubijoux! dit Coulon. Arrivez donc, mon cher; on n’attendait plus que vous.
— Ma foi ! je vous avoue, répondit le conke, que je ne pensais rencontrer ni vous ni ces messieurs.
En seriez-vous fâché ? dit de Rarai, qui avait pris bravement son parti et tourné la chose en rartlefie.
— Hum ! quelque peu, chevafier : l’amour n’exige-t-il pas du mystère ?
— Il est à croquer, ce bon d’Aubijoux ! s’écria Cou- Ion. Henser trouver le mystère chez Ninon, un carrefour!
— Oh ! oh ! dit de Rarai, le trait est cruel, trop cruel. 11 faut savoir rester toujours galant homme. N’est-ce pas votre avis, monsieur de Saint-Étienne ?
— Mon avis, répondit celui-ci, est qu’il faut tirer vengeance de la mystification dont nous avons été l’objet.
— Va pour la vengeance ! repartit de Rarai, en chiffonnant les plumes de son chapeau.
— C’est cela, vengeons-nous ! dit joyeusement Coulon.
— Vengeons-nous ! répéta d’Aubijoux comme un timide écho.
— Nous voilà tous d’accord, reprit de Rarai ; c’est touchant; mais il serait bon de connaître le genre de vengeance imaginé par M. de Saint-Étienne.
— Vous le saurez bientôt, et j’espère qu’il vous satis-fera, répondit ce dernier. ,
— Alerte! fit Coulon, en baissant le verbe. Voioi l’ennemi.
NI MON DK LE NCI, OS
Une tapisserie s’était levée et avait livré paîwafïe à une charmante jeune fille, armée de pied en cap de toutes les {prâces de ses dix-kuit années : une taille d’une souplessé sans égale, une gorge naissante d’une blancheur de neige, un visage ovale plein de séduction malgré l’irrégularité des lignes, une bouche fine et ornée de dents.taillées dans un bloc de Paros, de grands yeux noirs qui donnaient des éblouissements, de ^longs cheveux chàtîûns inondant de leurs ondes soyeuses un cou de cygne emprisonné par un collier de perles. Quel ennemi !
Les quatre conspirateurs tremblaient sous le regard de cette enfant.
— Messieurs, dit-elle avec une sévérité que tempérait la mélodie de sa voix, je vous remercie de votre exactitude. Peut-être vous attendiez-vous à un rendez-vous d’amour ? J’en suis fâchée, mais il ne s’agit que d’un rendez-vous d’affaires. Je règle mes comptes.
Saint-Etienne regardait de Rarai qui regardait Saint- Etienne ; Coulon et d’Aubijoux exécutaient le même jeu de scène : ils avaient l’air de quatre points d’interrogation.
Oui, messieurs; reprit Ninon; je règle mes comptes. Il est venu jusqu’à moi certains bruits qui vous concernent tous, et auxquels je véux imposer silence. Voiis prétendez, à ce qu’il paraît, avoir tour à tour régné à l’hôtel des Tournelles. Les beaux conquérants !
— Il me semble, hasarda Saint-Etienne
— F^assons, interrompit vivement Ninon. Vous avez
, F, r SA (;oup.. . »
été entre mes mains un jouet de verre.,, que j’ai brisé, A votre tour, monsieur de Rarai ?
— Je me souviens, dit celui-ci, qu’ua soir nous Jasions sur le seuil de l’hôtel, lorsqu’un gueux nous importunant de ses demandes répétées., vous lui jetâtes un mouchoir d’un grand prix.
— Il y avait là deux mendiants, monsieur le chevalier,
et je ne donnai que le chiffon dont vous parlez. Â votre tour, monsieur Coulon, ajoüta-t-elle sans prendre garde au sour ire qui errait comme une ironie sur les lèvres de Rarai. ^
. — Ma toute belle, dit le conseiller d’un air dégagé, je ne me pose pas en Antinous... j’ai plus, d’àmbition : je v oudrais jouer ici le rôle de Jupiter chez Danaê.
— Sans doute de compte à demi avec monsieur d’Aubijoiix, riposta Ninon avec une pointe d’impertinence. Vous me prenez, mon cher, pour la -présidente Tanihonneau. Croyez-rnoi, continuez de vous cotiser, vous et votre ami, et de répandre sur cette bonne petite dame votre commune pluie d’or. Cueillez toujours de concert les roses de ses joues, roses miraculeuses qu’elle sait garder jusque dans ses évanouissements, »
— R’Aubijoux, dit Coulon avec un rire bruyant; nous V pila habillés de la belle façon, nous et la présidente. .\lIons, remercions Ninon. Cela en vaut la peine.
— Mademoiselle, fit le comte en s’inclinant et d’une mine enjouée, je vous remercie- de la leçon de fidélité que vous venez de nous donner. Nous avions oublié.
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(loHl'on et moi, les égards dus à madame Tamhonneau. Nous réparerons ce moment' d’erreur en redoublant de soins auprès d’elle; “ '
— Ce gaillard-lè est d’une naïveté renversante, murmura Coulon entre ses dents.
I — A merveille ! dit Ninon. Allez donc, messieurs; porter aux pjeds de la présidente votre fidélité en partie liée. Le soleil est magnifique ; wus la trouverez se promenant dans son jardin, comme d’ordinaire, masquée, une coiffe sur la tête, une chemise jaune fixée aux poignets par des rubans incarnats et un collet de point de Gênes. Elle est ravissante ainsi : prenez garde qu’on ne vous la dérobe.
— En eflet, reprit d’Aubijoux avec le plus grand sé-
rieux, il y a un certain abbé de Sainte-Euverte qui rôde autour d’elle
• — Bah ! dit le conseiller, quand il serait entré dans la bergerie plus on est de loups, plus on rit.
Ils se disposaient tous deux à sortir, lorsque Saint- Étienne les arrêta. Il s’était tenu à l’écart avec de Rarai, à qui il avait communiqué son projet de représailles et qui avait vainement cherché à l’en détourner.
— Messieurs, s’écria Saint-Étienne, vous oubliez une chose : l’affront reçu. Nous sommes solidaires ; nous avons tous subi la même honte et devons tous concourir à la'môme vengeance.
• — Monsieur de Saint-Étienne, dit Ninon avec hauteur, si vous vous trouvez insulté, je suis prête à vous rendre
iüT SA UULi;. 11
raison. Ne souriez pas : grâce à mon pè‘re, je tire l’épée compie un gentilhomme.
Vous savez bien gu’on ne se bat pas contre.. ,
— Contre une femme ? interrompit Ninon avec une '
vivacité empreinte de mépris. • C’est vrai quand on
est un homme ! ...
— Oh ! c’est trop fort 1 tif Saint-Étienne tout blême de colère.
— Messieurs, ajouta tfanquillement Ninon en se tournant vers de Rarai et les autres, je vous fais juges du cas. Monsieur de Saint-Étienne que voici enlève un jour mademoiselle de Sallenauve, au moment où elle se rendait seule à la messe ; il l’enferme à Château-Renaud, dont son père est gouverneur, pour la contraindre à lui donner sa main : elle a quarante mille écus de bien qu’il convoite. Mais Cuile, le frère, de cette demoiselle, se met à la poursuite du ravisseur et lui adresse trois.ou quatre cartels. A cela que répond M. de Saint-Étienne. ? il veut bien rendre la sœur, mais non rendre raison. N’a pas du cœur qui veut.
— Ninon ! Ninon ! s’écria Saint-Étienne en rugissant de rage ; vous me paierez cher cette nouvelle injure ! Les quatre plis que vous nous avez envoyés pour nous couvrir de ridicule seront affichés aux quatre coins de la Place -Royale, pour votre plus grande gloire !
— Pauvre sire, dit Ninpn en le poussant à la porte, que les autres ont ouveito pour s’échapper, honteux de la triste mine qu’ils faisaient; ce n’est pas moi.
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mais bien vous et votre ridicule que vous alfichetez.
— Oh ! tu es bien ma fille ! s’écria, se précipitant sur elle pour la prçsser dans ses bras, un homme qui venait de lever la tapisserie levée par Ninon en entrant.
— Vous ici, mon père/ quand je vous croyais à Reims
avec votre régiment 1 * ‘ '
— Nous parlerons <lé cela tout à l'heure, mais laisse-
moi te dévorer des yeux. J’étais là, derrière cette portière j’ai tout entendu! Ah ! tu n’y vas pas de main
morte. Corbleu ! jé me rongeais les poings pour me contenir et voir comment tu te tirerais toute seule de cette besogne et tu t’en es tirée à merveille ! J’ai fait un chef-^
d’oeuvre : tu as toutes les grâces d’une jeûne fille et le cœur d’un homme ! Ah ! si j’avais écouté-ta mère qui a voulu vivre et mourir à part, claquemurée dans sa dévotion, comme tu serais embéguinée ! ’ '
— Pauvre mère ! glle me voulait du bien aussi, à
sa façon. ^ ■
— Tu serais laide, sotte et bigote : toutes les calamités ensemble ! ajouta M. de Lenclos avec feu.
— Mais dites-moi, mon père, ce qui mé vaut le bonheur de vous voir.
^ Je n’ai pas voulu quitter la France sans venir t’embrasser.
— Est-ce que nous avons la guerre?
— Il ne s’agit pas de guerre, mon enfant, mais d’exil.
' — Vous allez en exil ! et pourquoi ? •
— Oh ! |>our une vétille Tu n’es pas sans avoir en-
tendu' parler d^un certàin Cîïaban qui portail l’épée et ne parlait que de théologie, celui*là inênle que le‘ vieux maréchal dé Thémines employa pour la conversion de sa femme. Eh bien î ce Cbaban ne s'était-il pas imaginé de me fourrer Ses billevesées dans la tête? Moi, j’ai fourré six ponces de fér dans le corps du convertisseur, et bonsoir la compagnie ! ‘
Ouelle imprudence d’être venu à Paris! Cette affreuse loi qui punit de mort le duel
— Ne crains rien : tu sais que je ne manque pas de ressources, et que je ne suis pas d’humeur à m’embarquer sur un bateau troué. Mes jM’écaufions sont prises. Voici un habit de capucin qui m’aidera à gagner la frontière et sous lequel on n’ira pas me chercher. Adieu, ma fille.
— Adieu, mon père ; tenez-vous bien sur vos gardes.
— Et toi, continue à suivre le chemin que je t’ai tracé. Rappelle-toi bien ceci, qu’il ne faut pas être scrupuleux sur le nombre, mais sur le choix de ses plaisirs.
— Vos leçons ont déjà donné une partie de leure fruits, dit Ninon avec un léger mouvement d’orgueil. M. de Saint-Evremont, mon ami, a écrit cette phrase sous ma dictée : « L’amour ne fait pas de tort à la réputation des dames, mais le peu de mérite des amants les déshonore. » Ai-je reculé devant les conséquences? N’ai-je pas congédié messieurs de Saint-Étienne , de Rarai , Coulon et d’Aubijoux ?
— E icore une fois adieu, ma fille ; je pai*s content,
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je mourrais de luèaie... car je suis sùr que tu povteras haut le nom de ton père.
— Nous ne mourrons ni Tun ni Fauti*e : les poètes ont
leur immortalité, nous aurons la nôtre. .
— Enfant ! tu partages ce qui.ne peut se partager.
Et, après des embrassements répétés, M. de Lenelos
descendit rapidement les escaliers, puis, arrivé dans la rue, il prit une marclie grave et conforme au nouvel habit qu’il avait revêtu. . ,,
• li« marqnlB d’Andelot. *
■ L'hOtei de Ninon de Lenclos, resté presque intact^ est situé au numéro 28 de la rue des Tournelles. C’est une délicieuse habitation, entre cour et jardin. La main de l’architecte Mansard a laissé son empreinte sur les deux façades, sobrement ouvrées. Quelques marches conduisent à rapparteh)ént du rez-dè-chaussée, dortt la porte est flanquée de’ deux statues, la Vénus de Médiciset le Joueur de boules ; un vase en moulures la surmonte, surmonté lui-même par deux oiseaux fantastiques, retournés et se joignant par la queue. Ici 'se trouve lé boudoir préféré'de Ninon, sans doute à cause de la belle pelouse verte qui s’étend soiis la fenêtre, et que clôt une large grille s’élevant sur le boulevard Beaumarchais.' Cè réduit, tout parfumé de si gracieux souvenirs,' est aujoui^d’hui le cabinet de travail d’un chanoine ; mais, grâce au ciel, les amours continuent de s’ébattre au plafond. Un escalier quelque peu massif, décoré d’un beau médaillon de Louis XIV, mène aux appartements supérieurs.' On remarque dans le vaste saloU du premièr étage une
Ifi NI!NON DE LEXEI.OS
{grande toile représentant, sous les traits du Roi-Soleil, Apollon entouré des neuf Muses. L'autre étage n’a conservé, comme vestiges de sa splendeur passée, que ces boiseries sculptées aimées de nos pères. Enfin, au fond du jardin, à droite, se blottH une sorte de petit kiosque où, selon une tradition de mauvais aloi, s’est joué l’affreux drame d’un fils amoureux de sa mère et se poignardant pour échapper* à cette mon^ueuse passion ; fable imaginée par des gens friands d’incestes. La vie de Ninon devait pourtant , restreinte dans les bornes du vrai, suffire largement à leur penchapt pour l’étrangeté.
Outre l’hôtel , de la rue des Tournelles, acheté à vie, Ninon possédait à Picpus une jolie petite maisoo de campagne^, entourée, d’un beau, jardin que terminait un* bouquet de bois. Elle jouissait de dix mille livres de rentes viagèreset avait toujours soin d.e tenk' en l’éserve une année de revenu, économisée pour, la satisfaction de ses instincts libéraux. Son domestique se composait d’une femme de chambre, d’un valet de chambre, d’un valet de pied, d’un cocher et d’une cuisinièrcu Le modeste patrimoine de Ninon lui assurait une entière indépendance et lui permettait, dans ses amours, la plus complète liberté de choix. ^ La noblesse de son -caractère ticarle, d’ailleurs, tout soupçon de, calcul et donne un éclatant démçnti. aux assertions, du reste contradic; toires, de Tallemant des Réaux qqi attaque son désintéressement, sauf à le vanter plus loin. , ... .
Le lendemain du jour où elle avait cavalièrement cou-
g^ié SaintrÉtienne, rte Rarai, Çouloij^ et d'Aubijoux, Ninon adressa une provocation au niartiuisd’AndeIot,dttc rte Cbâtiüon. Elle Tattendit dai» son boi^^ir du rez-decbaussée et se mit à philosopher pour animer.sa solitude.
— En vérité, a® dit-elle, résumant ses rêveries, le mande est organisé d’une singulière façon. Les choses frivoles sont l’unique domaine des femmes. Les hommes
se sont 'réservé le, droit aux qualités essentielles
Pourquoi ne me ferais-je pas homme?...,. De ce jour, je me faishemipe,et voilà pourquçi je traite d’égal à égal avec d’Andelot. ...
Bientôt ce dernier entra avec la fougue de son âge et se jeta aux pieds rte Ninon, comme éperdu de son bonheur.
C’était un jeune homme .de belle et noble raine. Sa
physionomie tout à la fois douce et fière, ses grands yeux noirs et pleins de feu, l’enjouement dç son esprit et l’élégance de ses manières exerçæent une séduction irrésistible. . , . ^ •
— Debout ! s’écria Ninpn, avec un sourire à dépêcher un saint dans les griffes de Satan. Venez, ajputa-t-elle,
venez vous asseoir près de moi, plus près encore
Maintenant, marquis, jasons. Et d’abord que dites-vous de ma folie ? ^ , ,
— 0 la plus, gracieuse des créatures, rte quelle folie voulez-vous parler? demanda d’Andelot.
— N’ai-je pas renversé les r<)les,? Lequel des deux a
écrit à l’autre. ..^ce que vous s^vez ?
— « Je vous aime, » Ne vous l’avais-je pas répétée