MWON DE LENCLOS'ET SA COUR
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. -^Oh!le méchant abbé ! répliqua vivement celui-ci ; U est de force à me prêter ses propres combinaisons.
— Expliquez-vous, messieûrs.
— La compassion m'envahit, riposta défilât : je lui fais grâce, et veux terminer le différend par une simple question : Qui doit l’emporter de lui ou de moi ?
— Ni lui ni vops.'
‘ — Nous avons donc perdu tous deux ? dit l’abbé.
— NpOi.. vous avez gagné .tous deux.
D’Estrées avait l’attitude d’un Thébain embarrassé par le sphinx. -,
— ^ A votre tour, Ninon, de vous expliquer, continua d’Efliat. . •
. — Quoi de plus limpide ? D’abord vous êtes des cava-
liers de trop bonne mine pour courir jamais le risque d’un échec auprès d’une femme qui sait son monde...
— Saluons, comte, et saluons bien bas, interrompit l’abbé en s’inclinant jusqu’à terre.
D’Estréessuivit machinalement l’impulsion qui lui était donnée. >
— Ensuite, ajouta Ninon> vous êtes des amis trop... inséparables pour que l’on ait la pensée de vous désunir.
— Qu’en dis-tu, comte? demanda d’EfBat, avec un fou rire. ,
Le comte s’inclina de nouveau et glissa ces mots dane l’oreille de l'abbé :
— Je disque... l’enjouemçnt de madame d’Uxelles ne me coûtera rien.
Un ènfant.Jeàé aux déa. — Vlllarceaux. — Hadamie . dé Conreelles-Marguenat.
' Cette association galante produisit une confusion toute naturelle : un enfant- survint : à qui en attribuer Iq paternité ? Problème insoluble ! grande dispute et qui menaçait d’êire interminable ! ’ '
Ninon, consultée, riait aux larmes.
— Messieurs, dit-elle, vous n’avez qii’un moyen de vous tirer d’embarras.
• — Quel rhoyen ? demandèrent-ils eii chœur.
' C’est de jouer à'... père ou non.
D’Effîat etd’Estrées se regardèrent commeles augures.
— Est-ce Ion avis,' comte ? dit le premier.
— Il- le faut bien !
. D’Eftiat prit trois dés sur la table de jeu et les tendit à d’Estrées.
- — A toi l’honneur, fit-il.
Le comte lesjeta en l’air, d’une mine soucieuse.
' — Douze ! s’écria-t-il, tout rayonnant.
. D’Effiat, les lançant à son tour, amena le chiffre sept.
m . iM.NO,N DE L'ENCLOS
— Voilà qui me réconcilie avec le sort, dit joyeusement Ninon. En conscience, mon fils pouvait-il avoir pour père un abbé ?
— Cependant... objecta. d’Effiat.
— Vous êtes un impertinent, interrompit-elle, le sourire aux lèvres.
D’E^réesjoua sonrôle de père àvee la sollicitude et la tendresse voulues, 11 fit doiioer une éducation de gentilhomme à cet enfant qui reçut le nom de chevalier de la Boissière et acquit 1e grade de capitaine de vaisseau. Le chevalier mourut à^ Toulon dans un âge avancé. Il avait hérité des- talents de sa .mère et s'étaib signalé comme musicien de premier ordre. Aucun des artistes qui passaient dTtalie en France, ou de .Fraqce en Italie,, ne manquait de lui rendre visite, et rien n’égalait leur bonheur, lorsqu’ils obtenaient ses applaudissements judicieux. Ce fils fut une des joies les plus vives de Ninon» D'Effiat et d’Estrées eurent pour successeur Louis de Mornay, marquis de Villarceauxj capitainè des chevaulégers du duc d’Orléans» ■ ■ . • • •
A cette époque, Ninon,: qui avait atteint trente-sept ans, entretenait un commerce d’amitié très-suivi avec la jeune femiDç de Scarron. Leeul-de-jafte venait d’épouser, les dix-sept années de mademoiselle d’Aubigné, belle et grande jeune fille, aux cheveux cliâtains, au ne 2 ,finement sculpté, à la bduche vermeille et aux yeux bruns, bien fendus et ombragés par de longs cils. Qui oùt py prévoir que ce frais et charmant visage deviendrait! le masque
icûpénétrable de l'hypocrite luadame de Maintenoa ?
Le modeste logis de Scarron, que le poëte lui-mémfe avait appelé Vhôtél de l' Impécuniosité f était le lieu de I*afis, pour ne pas dire du monde, où il se dépensait le plus d'espriti Tantôt c’était le gros Marigny, surhommé. le Mazarineur., ,qui donnait la réplique au cul-de-jatte‘e t* «changeait avec lui de pétillants couplets ; tantôt c’était le baron Blot, dont les vers avaient le diable au corps et <jui décochait quelque joyeuse saillie. Lq comte de GraiQoni se -jetait; parfois dans la mêlée et y prodiguait, toute sa verve. Miossens, Vivonne, Mortemart et Villarceaux composaient la galerie, assis autour du petit lit de damas jaune, où se tenait le maître de la maison, quand il était las de sa chaise à bras. > • • “
Mademoiselle d’Aubigné avait reculé de deux pas, en entrant dans ce monde, rabelaisien, dont les licences poétiques et autres dépassaient les limites du connu. Mais elle s’était remise peu à peu de son trouble et avait pris place" entre les sœurs de son mari, Anne et Françoise) qui n'étaient gdère d^meur à la rassurer longtemps, car elles ne- dissimulaient pas leurs inclinations é^illarde's, que se partageaient les liOpmies et le Vin. Heureusement, pour elle, que Ninon, qui se trouvait là par hasard, vint la tirer des-mains de ces deux luronnes.
—• Allons, mon enfant, lui dit-ellç avec bonté, il faut vous habituer tout doucement à cette atmosphère de quolibets plus ou moins crus... puisque vous êtes forcée d’y vivre. A propos> tajoUtad-ellé, qui. vous a décidée à
WNON OE LENCLOS ent^rer v«tre jeunesse et vôtre beauté dans la Chambre (Fun, malade? . .
J’ai mieux aimé épouser un cul-de-jatte qu’un cou-
vent, répondit madame Scarron, en levant sur elle ses grands yeux oà perçait la terreur du cloître.
• Et Ninon de l’eml^asser affectueusement au front. •
A dater de ce moment, malgré la grande différence d’âge, il s’établit entre ellçs d’amicales relations qui tendirent tous les -jours à se resserrer davantage. Ninon portait un vif intérêt à cette vierge tombée aux mainsd’un homme qui «avait contracté l'habitude de tout dire et ne comprenait qu’une pudeur,'Celle qui se choque de gros mots dépourvus de sel.
— Je ne lui ferai pas de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup, avait-il dit, avec un cynisme ingénu, au poëte Segrais qui, lors des épousailles, s’indignait de voir les grâces de* mademoiselle d’Aubigné devenir le lot d’un paralytique.
Madame Scarron ne se contenta pas des leçons du cul-de-jatte : 'elle prêta aussi l’oreille au cl>evalier de Méré, qui s’etait institué son professeur de Ijeau langage et»qui,Tnariant l’amour à la rhétorique, joignait l’exwnple au précepte. • ' ' i
•Pendant ce temps, Ninon^bel et bien ensorcelée cette fois, s’abandonnait corps et âme au marquis de Villarceaux- qui l’avait enlevée et la tenait comme séquestrée à dix-sept lieues de Paris, dansle Vexin. La prison, du reste, était magnifique : c’était un château bâti sur le
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ET SA COUK.
flanc d^une colline d’après un dessin de-'Mansard., La "recluse avait, pour préau, un parc de cent quarante arpents et, pour geôlier, le plus séduisant de tous les cavaliers de France, que les plus hautes dames de la cour se disputaient et qui était tombé aux pieds de Njnon, ébloui et vaincu. Ninon, de èon côté, avait aussi confessé sa défaite... Elle éprouvait enfin cette passion ardente, tumultueuse, qu’elle désespérait Lier de ressentir jamais.
-Villarceaux avait emporté et enfermé son idole pour lui vouer un culte exclusif. Un seul homme était admis dans le château : il avait nom Varicarville et pensait creux, pour parler la langue du cardinàl de Retz. Cet original, que nous avons déjà \ni à l’hôtel des Tournelles,'ne pou v'ait donner auQùn. ombrage : il n’aimait que -les animaux • et à tel point qu’il ne se^ nourrissait que de légumes. Les légumistes d’Angleterre devraient le placer au nombre de. leurs saints. 11 amusait beaucoup • Ninon par ses rêvasseries. C’était la seule distractiomqui lui fût permise, et elle n’en démandait pas d’autre. L’amour laisse si peu de loisirs !
Nos deux amants n’abandonnèrent leur retraite qu’au bdut d’une couple d’années. La chaîne n’était pas brisée, mais elle tendait à s’allonger. ; , ‘
— Marquis, avait dit un matin Ninon à Vfilarceaux qui,.assis à sa droite, dans un belvédère élevé à l’extrémité du parc, regardait mélanccdiquement dans la direction de Paris, je crois vous deviner... Un peu de liberté ne vous déplairait pas. . . - . ' ’
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Î 26 ■ ^ MiNON DE LENCLOS
— Et à VOUS’, Ninon ? . • >*• •• ' ^ v
— môiÿ «on plus. ^ . • ' *
— Si j’étais pertam... ? - •. '• - ,
— De quoi? '
. — Oh 1 vous m’avest compris- -, - .
— Certes oui et, pour vous rassurer, je vous dwai. ..
qu’on ne peut répondre de rjen. - •
— N’en parlons plus alors. ‘ , ,
— N’en parlez plus, si vous^ voulez, mon'cher; quant
à moi, c’ést chose décic^e : oè silence éternel comnience à me lasser, j’ai besoin d’entendre du bruit et de voiï du mouveriienÇ.. adieu!- * . ■
Ninon s’était levée.
— Vous oubliez, repartit ViHarceaux, en souriant, que les -murs sont entourés de fossés , profonds’ et remplis d’eau. V .
T- Bah ! mademoiselle de Montpensièr a-t-elle reculé devant les remparts d’Orléans? Ne les à-t-elle pas nar- ' gués, et n’est-elle pas entrée bravement dans la ville?.:. J’ai peut-être moins de valeur, mais il me faudra aussi moins d’efforts pour... sortir d’ici. Ténez, ajouta-t-elle, en sautant sur la fenêtre et de la fenêtre sur le mur , contre lequel était adossé le kiosque, ce n’est pas plus difficile -que cela... ^ -
Elle courait avec la légèreté d’une chèvre, comme si elle eût été dans l’àve'nue.
- 7 - Ninon! Ninon ! s’écria ViHarceaux, pâle d’effroi.
— N’ayez donc pas peur! on sait nager.
ET3A lOÜR.- .
•Eüç faisait mine de se précipiter dans le fossé.
— Oh !' de grâce, rentrez... : ' •'
— J'y consens, mais qaand vous in’aui'ez promis de m'ouvrir les portes.
Je ferai tnieux, je vous <accompagnerai à Paris...
' — Je n’en demande pas tant, répliqua Ninon, en. se jetant dans les bras de Villarceaux qui l'enveloppait et
pressait comme pour la protéger contre le danger passé. Non, monsieur, continua-t-elle, quand elle se fut dégagée, je 'n’en demande pas tant... Je m’en irai bien toute seule. Attpndez-moi... sous l’orme ! '
Cette petite querelle se termina par une nouvelle étreinte.
— Quand partons-nous? demanda ensuite Villarceaux.
— A l’instant même.
— C’est dit, partons.
— Partons.
Les chevaux furent promptement attelés et, à midi
sonnant, Ninon descendait dans soa hôtel. ,
Villarceaux se logea en face, pour tout concilier. Il ne voulait pas gêner la liberté de Ninon, en habitant sous le méjne toit, et s’éloignait... le plus près possible.
On sut bientôt le retour de Ninon d’un bout de Paris à l’autre, et la rue des Tournelles ne tarda pas à regor.^ ger de voitures. i
Brancas et Charleval, comme de raisoil, se montrèrent
les plus . empressés. Hais un méchant bruit avait eu le temps de les précéder - •
— Voici nos fidèles chevaliers, dit Ninon d’un air railleur.
— Quand mériterez-voUs à votre tour cette qualifica-
tion de. /erfè/e, vous qui êtes l’inconstance même? repartit Chayleval. . '
— Je la mérite, en ce moment, plus que personne. Demandez au marquis de Villarceaux... t . ,
ne s’agit pas du marquis, mais dè l’infortuné Chatrleval.
— Et du malheureux Bi*ancas, ajouta fe comte.
— Ah ! ah !. ah ! fit Ninon, en éclatant de rire, l’infortuné Charleval et le malheureux Brancas ont bien la mine d’avoir séché sur pied pendant mon absence!
— J’avais perdu le sommeil et la rime, dit le poète.
— J’étais retombé dans mes distractions d’autrefois et m’y étais enfopcé au point de prendre pour un prie-Dieu la reine agenouillée et de mettre mes genoux sur les talons d’Anne d’Autriche et mes coudes sur ses épaules...
— On m’a raconté ce joli trait... ainsi qu’un autre que je vais vous rappeler.
. — Lequel ? ' , • .
— Ne vous êtes-vous pas oublié, cher comte, auprès . de madame de Courcqlles-Marguenat, en compagnie de Gramont,. Barillon et... Gharleval qui y cherchait sans doute une rime?
Huni ! fit ce dernier en aparté. ' - . .
.< ETfiA.tX>Uft. '
On eût dit d’un écolier pris en foute. ■
■ \ — Et (sayez“VOüs ce «|ue ]’y, cherchais, moi? demanda Brancas en souriant. -
, •*— Charleval ?
— Point. Je faisais une expérience à votre intention. • — Ah ! voyons l'expérience.
V — Gomrhe ta femme du maître des Comptes vous ressemble'à différents égards, qu’elle est brune et de votre âge, trente-neuf ans, je m’étais abouché avec elle pour passer’sa tête en revue... ' ... ■
. — Oui-dàîet avez-vous, monsieur le curieux, trouvé
le cheveu gris désiré? . • • •
— J’en ai compté huit.
X — Cela ne prouve qu’unë chose, c’est que madame de Courcelles.‘Margufenatest plus avancée que moi.
— En effet; dit Brancas qui s’était levé et fouillait de l’œilj jusque dans ses moindres replis, la belle chevelufe de Ninon ; rien encore ! ■
— Vous vous fourvoyez singulièrerrlent, mon' 'Cher
ami, s’écriâ -Charleval, heureux de rencontrer cette porte pour rentrer dans la conversation; les règles les plus élémentaires de la galanterie proscrivent une pareille "perquisition. • -
— Il en sera toujom’s pour Ses- frais..', dit Ninoé. Voilà le châtiment que je réservé à âa curiosité. «
— Entendons-nous' bien, repartit Branoas. M’avez-
vous feit la promesse..', que vous savez? . '
— Oui, certes. . .. . ....