SO NINON DE EENCI.OS
d'Emery, Coulon, la Ferté Senectère, Chevry et de Mesmes. La vie de Marion fut assez bien remplie, puisqu’elle n’av^it que trente-neuf ans quand elle expira, tuée par l’antimoine pris à haute dose. La cour et la ville vinrent la voir sur son lit de môrt, où on l’exposa avec une couronne de pucelle. Le curé de Saint-Gervais fit cesser celte singulière exhibition, qui lui parut ridicule. Il plut des vers sur la courtisane défunte. Saint- Evreinont s’écria d’une voix gémissante ;
■ ' Ici les amours sont en deuil, ' '
fit la volupté désolée
, Cherclie à l’entour de son cercueil ^ <
Où son ombre s’en est allée.
Lorel, dans son journal rimé, annonce ainsi la' fatale nouvelle : ‘ ' . ■ ■ i
La pauvre Marion Delorme,
■' Des! rare et plaisante forme, ’
A laissé ravir au tombeau - • .
, Son corpsfi charmant et si beau., . ^ •
Baye croyait trouver dans la succession de sa sœur une fortune considérable ; mais les grandes dépenses de Marion et l’entretien de "sa famille l’avaient obligée à mettre en gage jusqu’au collier reçu du surintendant d’Émery. Du reste, le temps était loin où une courtisane faisait don d’une statue d’or massif au temple de Jupiter avec cette inscription : de l’intempérance des grecs ; et de p'iis réédifiait les murailles de Thèbes, sur lesquelles
Digilized by CoogI
KT SA COUK.
(Virent gravés ces mots : pubyné a r^evé ce qü’a- LEXANDRE A DÉTRUIT.
D’Andelot eut une fin aussi prématurée que Marion de Lorme : il fut tué, en 164f9, au combat de Charenton, dans toute la vigueur de l’âge, peu de temps après avoir épousé la belle mademoiselle de Boutteville. La France, sans la Fronde, aurait compté un grand capitaine de plus. Condé le pleura, et Paris, c’est-à-diré le pays tout entier, partagea la douleur de Condé.
Mais coupons court à ces souvenirs funèbres et retournons à l’hôtel de la rue des Tournelles.
lie duc d’Eniphlen. — fitalnt-ÉTremuat.
NiRpn retint auprès d'elle un long mois ce Miossens, selon Scarron,
A l’amour si sensible,
Mais si léger en toutes ses amours Qu’il change encore et changera toujours.
Ils se séparèrent d’un commun accord. Seulement le comte laissa chez Ninon une trace de son passage, trace bientôt disparue : un enfant raort-né. H alla échouer misérablement auprès de madame de Courcelles-Marguenat, une veuve qui se consolait de la perte de son mari dans les bras d’une kyrielle d’amants, desquels faisait partie Bachaumont, qui à la fin l’épousa, content de l’épreuve.
Roquelaure rit beaucoup de l’échec.
— Ce brave Miossens, dit-il, ce conquérant à qui rien iH' résistait, a été trois mois devant une bicoque, une méchante place qu’on appelle Marguenat, et a levé le piquet honteusement.
MNON DK LENCI.OS KT SA COUR. 33
. Ce à quoi d’autres mauvais plaisants répliquèrent :
— Il n’avait garde de la prendre ; il y a tr(^ de gens dedans.
Devenu plus tard le maréchal d’Albret, Miossens ne se montra pas à la hauteur de sa fortune, du reste imméritée, car il n’avait jamais pris que la loge d’un abbé.... 11 crut masquer son incapacité notoire en la couvrant d’une morgue excessive, Il se faisait donner du Monseigneur ei se livra ainsi, de galté de cœur, à la risée des courtisans. Mais rendons-lui justice sur un. point où il était resté homme d’esprit. Il n’avait garde d’être dévot et n’avait attaché un petit collet à sa personne que pour obéir à la mode. Quand ce dernier mourut,' le maréchal fit graver sur sa tombe une épitaphe narquoise :
Ci-gît Bertrand, cet auinôniçr
D’un des plus grands seigneurs de France , .
' Qui n’en reçut jamais denier
Ni dit de ibeBse en sa préstoce. ,
A l’époque où Miossens, « aux maris si terrible, » précédait la Rochefoucauld dans le cœur de madame de Longueville, le frère de la duchesse mettait sa gloire aux pieds de Ninon. C’étaitune conquête digne d’elle que le jeune vainqueur de Rocroy et de Lens. Les traits de son visage manquaient de régularité, mais ses yeux ardents faisaient oublier un nez trop aquilin et des dents qui débordaient. Ses cheveux touffus et en coup de vent avaient l’aspect d’une crinière de lion. Le duc d’Enghien, d’ailleurs admirablement taillé, imposait par son grand
34 ■ NINON DE LENCLCtS
air et la noblesse de sa démàrche. Entre temps, il dépouillait le héros et, de la meilleure grâce du monde, s'entretenait de théâtre avec Corneille ou même luttait de lazzis avec Voiture et Scarron. A l’occasion, il tournait le vers aussi bi^n qu’un poëte de profession et menait 'les muses, comme ses troupes, tambour battant. Témoin ce couplet, improvisé à table et dirigé contre un de ses lieutenants les plus distingués, le père du maréchal :
Je bois à loi, mon chër Marsin.
Je crois qi/e Mars est ton cousin '
■ ■ Et Bellone est ta mère ; • ’ ' • .
Je ne dis rien du père, ^ ^ , ,
Car il est incertain
Tin, tin, trelin, tin, tin, tin, t1n.
Celui qui demain s'appellera le grand Condé se faisait Ijattre sur le terrain de la galanterie par le marquis de Soyecourt, tant bafoué par madame de Sévigné. Le chasseur forcené, introduit, àJa demande du roi, dans la comédie des Fâcheux, était, du reste, un rude jouteur. Benserade le certifie avec l’accent de l’admiration :
('.ontie ce fier démon voyez-vous aujourd’hui
, ■ Femme qui tienne?
Et toutes cependant sont contentes de lui.
Jusqu’à la' sienne. ' ' *
Donc le duc d’Enghien, malgré sa robuste charpente, n’apportait dans ses amours que des velléités, comme Henri IV qüi, selon Tallemant, a volé la qualification de Vert-Galant, et que la marquise de Verneuil appelait capitaine Bon-Vouloir.
i;t sa cüüii.
- Mon cher prince, lui dit un jour Ninon, il est plus difficile de faire l’amour que.de commander des armées.
T Le prince s’inclina en signe d’assentiment.
— Vous êtes un grand’homme de guerre, ajoufa-t-elle.
Et tous deux de rire, ainsi qu’un tit>isième personnage
présent à cette scène, Saint-Evremont, leur ami commun et lientenant des gardes du duc d’Enghien; cavalier de belle taille, de physionomie tout à la fois avenante et malioieuse, et dont les yeux bleus contrastaient avec sa chevelure noire. Il avait quelque chose du rictus remarqué chez Voltaire. Il faisait des afmes, comme il lan- J çait le mot, avec une suprême acfresse. Lu botte de M. de Saint-Évremont était un terme consacré dans les académies.
— Je voudrais bien, fit le duc, pour détourner de soi les railleries de Ninon, je voudrais bien que le disciple d’Épicure consentit à m’éclairer sur la morale de ce philosophe si diversement appréciée.
Ninon eut la générosité de témoigner le même désir.
Ce thème avait le don de passionner toujours Sainl- Ëvreraont. Aussi s’empressa-t-il de prendre la parole avec un ton légèrement doctoral.
— Je confesse, dit-il, que de toutes les opinions des philosophes touchant le souverain bien, il n'y en a point , qui. me paraisse aussi raisonnable que celle d’Épicuro.
Ses ennemis l’ont décrié comme un sensuel et un paresseux, qui ne sortait de son oisiveté que par la débauche.
MNÜN ÜE LEN’CLOS
Mais, si des villes l’ont en horreur, d’àutreslui ont élevé des statues. Dés amis malavisés ont prétendùi^ à sa charge, qu’il avait Voulu introduire une volupté plus dure que la vertu des stoïciens. Getle .jalouâe d’aust^ité me parait extravagante dans un philosophe ^liy>tueax, de quelque manière qu’on tourne sa volupté. Beiaa secret de déclamer contre une vertu qui ôte le sentiment au sage, pour établir une volupté qui lui défend le nuK)r vement ! Quel sujet avait un philosophe, qui ne croyait pas à l’immortalité de l’âme, de mortiier ses sens 1 Popequoi mettre le divorce entre deux parties composées de même matière, qui doivent trouver leur avantage dans le concert et l’union de leurs plaisirs ? Je pardonne à nos religieux la triste singularité de ne manger que des herbes ; mais qu’un philosophe, qui ne connaît d’autres biens que ceux de ce monde , que le docteur de la volupté se fasse un ordinaire de pain et d’eau, pour arriver au souverain bonheur de la vie, c’est ce que mon peu d’intelligence ne comprend point. Je pense, moi, qu’Épicure était un philosophe fort sage, qul,'selon les temps et les occasions, aimait la volupté en repos, ou la volupté en mouvement. Quand on a dénoncé la recherche de ses repas, je me persuade que l’accusation était bien fondée. Quand on a, d’autre part, fait valoir ce petit morceau de fromage qu’il demandait pour fairè meilleure chère que de coutume, je veux bien croire à Cette sobriété. Lorsqu’on dit qu’il philosophait avec la belh’ Léontium, on dit vrai ; lorsqu’on soutient qu’il se diver-î
K^r. SA üuur.. ••
tissnit Hvec ellü^ou ne iiieiit pas. 11 y a téinps de tire et
temps de pleurer, selon Salomon ; temps d’être solM*e ét
temps d’être sensuel, selon . Épicure. Indulgent aux mou- *
vements de la natare,, contraire aux efforts, ne prenant pas toujomii; la chasteté pour une vertu, comptant toujours la luxure pour, .un vice, il voulait que la sol>riété lïit une éconqmie de^ l’appétit et que le repas qu’on faisait ne pjCit jamais nuire à celui qu’on devait faire. Il dégageait les voluptés d^l’inquiétudc qui les précède et dû, dégoût qui les suit. • ^ -,
— Voilà un homme -d’armes, dit le due d’Enghien,
qui a une aptitude merveilleuse pour metUe les choses., philosophiques en lumière. . , ;• ^
, Je demande là conclusiou, ajouta Ninon.
^ Je conclus, reprit Saint-Évreinont, que l’indolence , et la tranquillité devaient faire le' souverain bien d’Épicure infirme et languissant. Pour’ un homme, qui est' en étal de pouvoir goftter le plaisir, je crois que la santé se fait sentir elle-même par quelque chose de plus vif que l’indolence, comme une bonne disposition de l’âme ne se contente pas. d’une situation calme. Nous vivons au milieu d’une infinité de biens et de maux, avec des sens capables d’être touchés des uns et blessés- des autres.' ■ Sans tant de philosophie, un. peu de raison nous fera goûter les biens aussi délicieusemeut qu’il est possible et nous accommoder des maux aussi patiemment que nous le pouvons. - . ,
- NJisu.N lît .
— Amen ! fit Ninon d’une vôix fltrtée et avec -une
OBctioH maligne. , , • ' '
— Ma belle railleuse, ne partageriez- vous pas mou
sentiment'? demanda Saint-Evremont, 'sans sé déconoerter. . " v*
Vous savez bien, mon ami, répondit Ninon, redevenue sérieuse; que mon opinion sur lé maître est coliforrae à la vôtre. Seulement je résume ainsi sa morale :
On ne doit faire provision que de vivr^ et jamais de , plaisirs, qu’il faut prendre au jour le jour.
, -—'Ah! pour le coup, s’écria le prince, voilà une reli- , giouquej^embrasse avec frénésie. ‘ ~ ■
Et, ce disant, il embrassa la prêtresse sur ses lèvres si fines et si roses. C’était alors le seul baiser, connu et que l’on échangeait tout naturèllemeqt, au regard de tous, et sans que l'amour ffit de la partie.
—. Prince, reprit. Ninon, il ne faut pas se convertir à la ' légèi’e.. Avez-vous la foi ? Vous êtes doué d’un esprit satirique qui la comporte peu. : .
— C’est vrai, dit Saint-Évremont; vous quittez une religion qui enseigne des miracles et vous vous en moquiez. Ne pourrez-vous pas aussi tourner en ridicule Ëpi^ cure et sa doctrine ? - ^ ■
— Soyez sans crainte. La doctrine du plaisir h’appelle ni lé doute ni la raillerie. Mais vous venez de faire allu- ' sion à une particularité de ma vie que je croyais peu connue.
J' KT 5îa' cour: ' ' ■ ' »»
•J — Pour moft compte^ jol'ignoracou^létwuetit, ajouta Ninon. Veuillez m’èn faire part.
.e — Oh ! la chose est bien simple- C’était en Bourgogne. II y avait un possédé qui faisait un vacarme d’enfer et que les braves gens du n’osaient approcher. Ce • - ipiracle, cette jonglerie me fouetta le sang.: J’allai droit au possédé et le narguai en face, tandis qu’il metfailtout le monde en déroute. Et oomuH; il semblait vouloir se précipiter sur moi ; « Monsieur le diable, m’écriai-je en brandissant ma canne, si; tu ine touches, je t’avertis que - je rosserai bien ton étui! » La diablerie avait disparu.- — Voilà , qui jwouye, dit Ninon en riant aux éclats, qu’un peu de bois vert vaut mieux, pour exorciser, que quelques gouttes d’eau bénite.
— Maintenant, que décidons-nous ? demanda Sainte livremont, en jaffectant une gravRé solennelle. Admettons-nous monsieur le Prince dans le troupeau d’Épjeure? - • - ? ■ • ■ ' .
TT- Je Peu crois digne, répondit Ninon. Nous, allons donc procéder à son initiation, selon les rites d’usage. Voulez-vous m’^tcoorder la parole ? , -
— Tr^s-volontiers. ’
— Je commence. Répondez, prince. Qu’est-ce que le souverain bien t • '
— C’est le plaisir, diUe duc d’Enghien ensouriant.
Admirablement répliqué ! continuons. En quoi consiste la vertu? .. •
— \ aimer le plaisir. . . ' ’ ■ ■
40 ' NINON OE LENGLQS
*— D’aceord, riposta la railleuse, mais aimer nè suffit
point... ■ r- • ’ ' '
• — ^ On fait ce qu^on peut, repartit le prince avec quel- (jue brusquerie. . ■ • ■ > - '
' — C^est juste, dit Saint-Evrenwnt, intervenant pour mettre du baume sur la plaie. Épicure n’exige pas rhiipossible/ , ^ . ■ ' . ■ ’ ■
■" — Vous êtes vif, monsieur le néophyte, ajouta gaiement Ninon. ' v ' • ■ . v
Puis elle lui rendit, en manière d’accolade, le baiser qu’elle avait reçu tout à rheûre. . ’ '
Le duc d’Enghien avait reprife une physionîomie enjouée. . .
En ce moment, on entendit gratter à la porte. C’était Mjossens qui n’avait pas oublié le chemin de la rue des Tournellês et'qui y revenait comme ami. Ainsi devaient faire tous les amants de Ninon. V - ' ’ ■
Le duc d’Enghien, Miossens et Saint-Évrernont avaient longtemps vécu , sur le pied de la plus cordiale amitié ; mais cette bonne entente devait lûentôt cessai’. Ils avaient formé une société de médisance, et c’était à qui donnerait le meilleur coup de langue. Le ridicule était le giléer qu’ils pourchassaient. Iciy comme ailleurs, la victoire se mettait presque toujours du côté du prince. Les deux ' autres finirent par se -lasser d’avoir si sauvent le dessous. Ils étaient alors dans cette situation d’esprit, qu’ils avaient soin, dii reste, de dissimuler. > > . ,
— Eh bien! Miossens. quoi de nouveau'? demanda le
FT SA CO UH. < ' ;i
prince. iVvCT-vous fait reiïcôatre do quoique* saUisc^ humaine ignorée ? ' ' • '
— Hélas ! monseigneur, vous me prenez au tlépourVu.
— Vous baisséz, mon cher, dit le duc d’Enghîen, en ricanant.
Et, de la façon la plus courtoise, il prit congé de la compagnie. Mazarin Tattendait : c'était peu de temps avant la Fronde.
— La chasse au ridicule, s'écria Miossens, dégénère en manie chez monsieur le Prince.
— En effet, repartit Saint-Évremont, la passion qu"il a de blasonner le ridicule des autres lui donne un ridicule d'une espèce toute nouvelle. ,
Le mot parut piquant à Miossens, qui le fit circuler jusqu'à ce qu’il arrivât aux oreilles du duc d’Enghien. Celui-ci rugit comme un lion blessé, et ne se contenta pas de rugir. Il rompit toutes relations avec le comte et enleva à Saint-Évremont la lieutenance de ses gardes.
— Messieurs, dit Ninon qui n’avait pas écouté ce dialogue, et qui venait de donner l’ordre d’atteler, si vous voulez m’accompagner au Cours où je vais respirer la fraîcheur de la rivière, que l’un de vous me donne le bras.
Miossens offrit le sien et Saint-Évremont suivit. Le carrosse était déjà au bas de l’escalier, domine si la parokî de Ninon eût été parole de fée. Elle était adorée de tout le monde, même de ses gens. De là vei»ait la prodigieuse célérité avec laquelle étaient exécntés ses moindres ordres. ' '
DF. LKNCH,ü>i F.T SA COt;P..
La voiture ne tarda pas à disparaître dans la directiéii (le la rue Saint-Antoine.
Le Cours-la-Ueine, où,'eHe ae rendait, était le lieu consacré aux promenades en équipage. Cette fois la mode avait une excellente rîuson d’étre : le voisinage de reau.
âie C;o«rs-ln-R«Hi<>. — — tr«>ls <loct«itni.
’ile ]ouv-là il y avait foule au Cours. Un temps ma^^iûtique favoiisait les promeneurs. Les ardeurs du soleil étaient -tempérées par une légère brise qui soufflait du, i-ôté de la Seine. ■ .. . - . .
■ Rien déplus animé et de' plus ourieiix que le spe<-4acle que Ifon avait sous les yeux. Voici la spirituelle madame de Choisy et sôn suivant, le duc de Candale ^ madame de Gondran et la Roche-Giftaid, un gentilhomme huguenot qui sera tué au combat de Charenton ; madame de la Roche-Guyon, entre le duc de Brézé, qui prétend descendre des Abencerrages, et le poète Benserade, un rousseau qu’elle se ruine à parfumer; madame de la Suze.et le comte du Lude, le cinquantième suppléant d’un mari borgne, ivrogne et brutal ; madame Lévesque et l’avocat Patru, rival de deux abbés ; la duchesse de Montbazon et le Bouthiiier de Rancé, qui bientôt ira s’enterrer à la Trappe, emportant dans une cellule la tÔW de sa maîtresse, morte de la petite- vérole. Voici encore madame de Révigné eu compagnie de Ménage qui sou-
MNON DK KKNCI.ÜS
pire en latin et qu’elle désole de sa gaieté sans trêve; la présidente Tainhonneau flanquée de ses deux étemels cavaliers, d’Aubijoux et Coulon ; enfin, pour clore dignement cette revue, mesdames Püou et Cornu^l passant tout le monde au fil de leur langue si aiguë.
Ninon ne porte pas de loup, comme la plupart des grandes dames qui ont défilé devant nous. Venue pour respirer, elle a laissé son visage à découvert. Pourquoi se masquerait-elle ? A-t-elle à ménager le mari « bel et l)on> » que Scarrôn |ui a ïollement souhaité*? N'a-t-elle pas mis sous ses pieds mignons les entraves soc/iales donit la vie des fenimes est embarrassée ? Elle défie la médisance, d’où qu’elle parte. -D’ailleurs mesdames Pilou et Gornuel ne font-elles pas profession d’être ses meillepres amies ? Elles échangent avec Ninon, en passant, de plus gracieux salut.' ^ '
'ün moment après, sa voiture croise celle du maréchal de Drammont, qui s’ari*ête pour y laisser monter un gentilhomme de haute taille, droit comme un peuplier et jaune comme un Javanais. .
— Quel est ce cavalier ? demande vivement Ninon. •
' — Je ne sais, répfique Saint-Évremont, en clignant de l’œil.' '
— Comment ! s’écrie Miossens, vous ne connaissez pas’M. de Navailles qui commande la compagnie de che vau -légers de Mazarin ? Un original d’urve amusante espèce ! il dit un jour que si Dieu lui avait fait la grâce de le faire naître Turc, Tuif il serait demeuré.
T,T SA COUR
— Ge doit être un Gascon,' dit Saint*Évremonl qui a
la prétention de démêler les races au premier coup d-œil. . , ■ <
— Mon cher, vous avt» deviné juste.
■ — Eh bien! ajoute Ninon, ce Gascon me plaît. Etesvous quelque peu lié avec lui, Miossens?
— - Assez pour aller le prendre et vous le dépêcher, si le cœur vous en dit. ’ • >• '
— Aujourd'’hui même ?” - •
— Eh ! eh ! vous êtes pressée, ma belle.
— Ce n’est ]>as répondre.
— Eh bien, oui, aujourd’hui même et de ce pas....
II a sauté en bas de 1a voiture. ‘
— Mais le carrosse du maréchal est déjà k)in7
— Je le rattraperai, dit Miossens en souriant. '
Et, d’un bond, il enjambe le cheval 'qiie Nava'illes montait tout à l’heure et qu’un laquais conduisait en laisse. Ce dernier, stupéfait, lâche la bride et regarde, sans bouger, le comte qui galope du côté de P-.\ssy.
' — Comme il y va î dit gaiement Ninon.
‘ — Il à les ailes de Mercure : c’est dans son rôle,
— Maintenant, à l’hôtel l
-L’Ordre est aussitôt exécuté que donné. Le cocher qui, arrivé devant la porte de la Conféi^nee^ allait retourner sur ses pas, fouette ses chevaux et les lance dans la direction de la rue des Tournelles.
— Restez-vous à souper, mon ami ? dit Ninon en descendîint de voiture.
W NIN<^X-Û£ UvXCLüS
— Si je vous priais au mot;, réplique Sam^vremoni^
vous seriez bien punie. , - \
— Adieu donc^ ajoute-t-elle, avec un charmant sourire.
Le lieutenant aux gardes parti, Ninon appela son cordon bleu et lui détailla le menu à préparer.
Bientôt se fit entendre le pas d^un cheval dans la cour, et Navailles se présenta tout essoufflé.
— Avez-vous faim, monsieur le duc? dit Ninon à-brftle-
pourpoint. ^ ^ • . , # ;
-- - Belle dame, j'ai une faim d’enfer-
— A merveille ! * . .
— Cela se comprend : je suis venu d’Orléans d’une
traite. Et s’il faut vous parler franchement, je sui&pius harassé que mon cheval. Une vaillante béte qui a nom Pégase et qui vole plutôt qu’elje ne court î r
— Pt')gase! Est-ce que vous commettriez de.s vers? ■
— Pas si... ! pardon, j’ai la rudesse d’un hanmie de
guerre. . ■ , .
— J’aime la franchise, monsieur le duc. Ne craignes
donc pas de me blesser. Mais pourquoi ce nom de Pégase? , . . . .
— Ah ! voilà. J)emandez-le à ce fou de baron Blot qui a voulu être le parrain de mon cheval.
— C’élait sans doute pour vous donner la mine d’un poète.
^ Oh ! je défends qu’op s’y trompe !
— Certes ! ^ ,
i:t sa coLii.
La coiivei’SHtion était montée à ce diapason^ lorsqu'un laquais vint annmicer que le souper attendait les convives.' C’était toujours la même rapidité féeriqùe.
— Bah ! sé dit Ninon, peut-être a'-t-il de l’esprit à table.
A table, Navailles ne perdit pas son temps én vaine
causerie ; il mangea comme un Anglais et but comme un .Vllemand.
— Patience ! se dit encore Ninon, il prendra sa rêvaii-
phe plus tard. ' * '
Elle le conduisit elle-même dans la chambre qui lui avait été préparée, une délicieuse chambre bleue. ^
— Vous êtes chez vous, fit-elle; bonne nuit.
— Abt ceci est de la cruauté^ répondit Navailles : n<' vous reverrai-je que demain? <
' — Voilà qu’il se réveille, pensa Ninon.
Elle ajouta tout haut : ..< •
— Si vOus aimez lies fantômes, monsieur le duc, iiest possible que je vous donne le spectacle d’une apparition.
Puis elle se retira pour aller faire sa toilette de nuit. Une demi-heure après, elle était de retour.
Navailles ronflait. *
-I- Ah ! voüà qui achève de le peindre, dH-elle ; mais je veux lui jouer quelque tour.
Elle ramasse les habits du dormeur et les emporte dans sa chambre à coucher :
Le lendemain, elle les revêt de bonne heure, et, aiiisi accoutrée, va secouer le duc dans son lit en sacrant comme la reine Christine. Navailles ouvre des yeux elfa-
MM)N ÜE I.ENCLOS
rés : H croit avoir devant lui un galant ivre do jalousie et prêt à tout massacrer : - < . •>
— Ah ! monsieur, s’écrie-t-il, je suis homme d’honneur ; je vous satisferai ; point de su|)ercberie, au nom de Rien !
Ninon lui décoche en plein visage un de cos éclats de rire mille fois plus impertinents que le soufflet le niicfts appliqué. Puis de s’enfuir et de renvoyer au duc ses vêtements avec un billet contenant ces quatre mots ; « Mes compliments à Pégase. A
Navaîlles s’habille à la hâte et s’éloigne plus confus que s’il avait battu en retraite devant l’ennemi.
Il devait, le pauvre duc, épouser dans trois ans Suzanne de Beaudeau de Neuillan, cette gouvernante des filles d’honneur de la reine, qui ordonna de murer la porte que Louis XIV avait fait secrètement ouvrir pour se glisser la nuit au milieu de ce troupeau de vierges. Le roi ü’èsKihrétien, furieux de l’obstacle rencontré, exila le duc et la duchesse, qui furent remplaeés par.le couple Montausier, de facile composition. Navaillesattendit longtemps le bâton de maréchal de France.
Quelques jours après cette plaisante aventure, Ninon fut prise d’une fièvre brûlante et envoya chercher Gui Patin, qui demeurait alors rue du Chevalier-du-Guet. Ce médecin sceptique, tout frotté de Rabelais et dont le visage avait de l’analogie avec celui de Cicéron, était un de ces habiles théoriciens pour qui la)>ralique est un écueil. 11 diagnostiqua, de prime abord, une lûaladie mortelle. On