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ne peut se faire une idée de la consternation que cette nouvelle jeta dans les rangs des hatntués de rhôtel desTournelles, accourus à ce dernier rendez-vous. C’était pitié de voir 1a figure dolente de Condé oubliant la Fronde, de Navailles Ifcbliant sa fâcheuse équipée, et de tous les autres, d’Andelol, Miossen?, Saint-Évreniont et Bfapcas. ... ^
— Je ne laisse au monde que des mourants ! murmura Ninon, recouvrant un moment Sa présence d’esprit.
Elle jouait sur un mot dont abusaient les précieuses dans, leur ridicule patois, où soupirer était synonyme d’expirer. Ces’« jansénistes de l’amour, ir comme les qualifia Ninon, sont le digne pendant des dames galantes de la Restauration, qui, on s’en souvient, raffolaient de Millevoye et des poitrinaires. Celles de Brantôme ne se montcent-elies pas plus sensées? ,
Encore plus dévot que distrait, Brancas pressait la moribonde de se réconcilier avec le ciel par quelque bonneprière: , ..
— Je n’en connais qu’une, dit Ninoq, et elle n’est plus de saison : « Mon Dieu, laites de moi un honnête homme! »
— Par la barbe d’EscuIape ! fit Gui Patin, je vous sauverai, ou j’y perdrai mon nom ! U ne m’est pas souvent donné d’avoir sous la main un honnête homme, et surtout de voU'e espèce. C’est hicn le moins que, pour un cas semblable, je fasse un miracle. Ah ! ah ! ah ! confinua-t-il en riant, comme, j(! ,vais rendre |ieuauds ces
NINON DI-; u:Koi,os
pauvres jésuites ! lin ulimcle sans pateniHres, {tvec une simple drogue ! Ah ! ah î ah ! ils feront la triste nfioe du' diab^le de Loudun,- nargué par mon confrère Claude QuUlet.
Cet accès de gaieté passé, Cuil'atinse nw à l’œuvre et eompdsa l’ordonnance tjui devait guérir Ninon. Il la por^ta lui-même chez Papothicaire voisin, pour en surveiller Pèxécution, et reparut au bout'dhne demi-heure, tenant une fiole qui renfermait le breuvage dont il attendait merveille. .*• ' ) .
' — Voilà la chose 1 dit-il avec un àir de conviction qui rassura tout le monde. ’ ‘ t
Il versa trois gouttes sur les lèvres décolorées de la malade, et elle ne tai*da pas à s'endormir. Depu is huit jours, le soraméil lui était refusé.
— Elle repose, le tour est joué! s'écria Gui Patin.
Pardon, monseigneur, ajouta-t-H en s’adressant à Condé, pardon de vous congédier, comme ces messieurs ■; mais il faut que la plus grande tranquillité règne ici, . ' ‘
— A Dieu ne plaise, Répondit gracieusement le prince, que nous vous troublions dans votre miracle !
Et il ouvrit la marche, suivi de d’Andelot, Navailles et MiOssens.
— Eh bien! fit Cul Patin aux deux autres qui restaient ; vous ne m’avez donc pas entendu ?
— Vous en' répondez? demanda Sàint-Kvroinont, jetant un regard inquiet sur Ninon.
— Seriez-vous un mécréant ? ' - -
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• Cette plaisanterie ramena la conAance dans Tâme de Saint-Évremont, qui sortit à son tour. ^
. — Vous pensez, dit Brancas,. qu'il estinutile d'appeler un prêtre ? ‘ - ■
. — Ah monsieur le conrte,^ voudriez-vous gâter nos affaires ? ^ \ •
Il le mit poliment à la porte. Puis, après avoir donné des ordres à la femme de èbamhre, qui, assise au chevet de sa maîtresse, retenait son souffle pour obéir à la prescription, il battit lui-même ea retraite^ et s'en fut visiter des clients qui l’attendaient.
Six semaines s’étaient à peine écoulées que Ninon, (complètement rétablie, entrait chez Gui Patin. Le docteur était en train de mordre la Sorbonne à belles dents de complicité avec ses deux amis. Charpentier, le conseiller aux requêtes,, et Miron, le président auî^ enquêtes.
— Messieurs, s’écria Gui Patin en offrant un fauteuil à Ninon, je vous présente un honnête homme que j’ai retiré des griffes de messire Satanas.
— Me voilà, dit Ninon, forcée de croire aux miracles. . . de la faculté. ; • ■ * ’ ’ •
Miron et Charpentier, qui s’étaient levés, se rassirent en ‘échangeant des regarOs écarquillés. Ils cherchaient un homme et ne trouvaient qu’une jolie femme. Gui Patin riait de leur contenance embarrassée.
— Maintenant, ma belle malade, ajoutei-t^il,pourache* ver la cure, H faut entreprendre un petit voyage. C’est ce que j’ordonne d'habitude aux convalescents. La vie
NlttON DE LEHCl.OS
est un voyage, disent les poètes. Moi, je dis^ : le voyage est la vie. Le corps a besoin de mouvements et l’esprit d’aspects nouveaux. Donc mettez-vôus dans une bonne voiture, et fouette, cocher !
•— Ma foi ! répliqua Ninon, votre ordonnance' est la bien venue. Je désirais justement accompagner M. de Yillars qui se rend à Lyon.
— L’occasion est aussi belle que benne. M. de Villars est un charmant cavalier. Je lui cède le pas : voilà le médecin qu’il vous faut dès aujourd’hui.
Ninon prit congé de Gui Patin, en lui témoignant sa gratitude avec la délicatesse de sentiments qui faisait le fond de sa nature d’élite.
— Je n’oublierai jamais, dit-elle en terminant, que vous m'avez sauvée.
— Bah ! laissons cela. Il ne s’agit plus qüe de vous sauver vous-môjne... avec M. de Yillars.
Les adieux terminés, il regagna sa place entre ses deux amis. ,
— Quelle est cette dame? demandèrent en chœur le président et le conseiller.
— Cet honnête homme, vous voulez dire.
— Encore l’énigme de tout à l’heure! fit Miron, avec
un \iaussement d’épaules. Allons, lâchez le mot, s’il est piquant. . < r >
Gui Patin rapporta l^ prière qu’il avait entendue.
■ — Prière originale ! dit Charpentier. Mais le nom do cette dame? v - '
KT Sa cuiîh.
— Aussi gracieuso que spirituelle, ajouta le président.
— Elle est adorable ! s’écria le conseiller, prenant feu.
— Ils sont à encadrer tous les deux ! Eh bien ! si vous voulez déposer à ses pieds, vous, Miron, votre sciatique, et vous. Charpentier, vos rhumatismes, allez rue des ïournelles, à quelques pas de la maison de Mansard, et demandez Ninon de Lenclos.
— Ninon ! s’écria le président stupéfait.
— Ninon ! répétale conseiller ahpri. ' ’
— Oui, Ninon.
— Elle a pourtant l’air d’une honnête personne, dit
Miron, après une pause qui lui avait donné le temps de se remettre. .
— Quoi d’étonnant, puisque c’est un honnête homme?
riposta l’impitoyabl^ railleur. , , ^
, Les trois docteurs, comme on les appelaitj reprirent ensuite la conversation interrompue.
\lllani^ron4»<e. — l^e frère de Richelieu.
Ijc dernier dc« homme». ^
Ninon fit appeler Villars le lendemain.
— Je pars avec VOUS, dit-elle. ‘
— Enfin ! répliqua-t-il joyeusement. Mais quand 1
— A rinstant même, si vous le voulez.
Très-bien ! j'atlendâis votre bon plaisir.
Et il courut donner des ordres en conséquence.
Gui Patin l’avait dit' avec raison : Mllars était un charmant cavalier. La noblesse de ses manières lui avait valu le surnom d’Oroiidnfe, personnage caressé par mademoiselle de Scudéri dans son roman de Cyrus, et resté comme un type de distinction. Pourtant le père du maréchal descendait tout bourgeoisement d’un greffier de Coindrieu. M. de Nemours l’avait remarqué pour son grand air et se l’était attaché en qualité de gentilhomme. Il l’estimait au point de le prendre pour second dans son duel avec Beaufort. M. de Nemours tué, Villars devint le favori de M. de Conti, et aida Mazarin dans le dessein qu’avait formé le cardinal de marier sa fille à ce prince.
NINON DU LRNCLOS KT SA COi n. 5S
Nmcin Tavait remarqué à son tour. . . ■ •
AiTîvés à Lyon-, nos deux amants s’y installèrent dans l’intention de passer un mois hors de Paris, Mais, quelques jours après, ce beau projet échoua par un caprice de Ninoh. ' .
— Mon cher Villars, demanda-t-elle au déjeuner, étiez-vous libre, lorsque nous sommes partis ?
— Libre de quoi ? répondit Villars, étonné d’une semblable question.
— Libre de toute attache féniinine.
— Parfaitement. Je venais de rompre avec madame de Gondran qui tournait à la mélancolie larmoyante et
ne savait plus que dire, à propos de' rien : « Je no conî- < prends pas comment on peut s’ennuyer, quand on sait faire du point d’Espagne. J’aime sur toutes choses à réver; j’y prends le plus grand plaisir du monder J’aime ma liberté, non pour -vivre dans le libertinage, mais pour pouvoir me .coucher sur mon lit quand il me plaît. N’y .a-t-il pas, ajoutait-elle , bien du plaisir à pleurer tout son soûl, quand on a été quinze jours sans pleurer ? » D’autres fois, elle avait le travers de regretter un mari qu’elle a, tant berné de son vivant, l’homme le plus boisé de France et de Navarre.
Ge n’était plus une maîtresse, mais bien un fardeau. Mttdanie de Gouville eut la bonté, ou la malice, comme ou voudra, de m’en débarrasser. Cette dernière me faisait L’honneur d’être jalouse de madame de Gondran, et s’(*ii fut trouver madame .de Villars, a qui «lie dit que
NINON «F. FENCI.OS-
j'étais amoureux d'une fripomie de huguenote. Sur ce, cris el lawnes à tout fendre. Je repris volontiers la chaîne conjugale. Madame de Villars avait, d’ailleurs, déclaré qu’elle allait se laisser mourir de faim...
— Ah ! fit simplement Ninon, avec une indillérence
siroulée.' «
Le soir de ce meme jour, Ninon s’enfermait dans un couvent de Lyon, et Villars recevait un billet ainsi conçu :
« Mon cher Oi’ondate,
« Je n’ai jamais tué personne, et ne veux pas commencer par madame de Villars; retournez en toute héte auprès d'elle; donnez-lui tout votre amour et conservez votre amitié à
« Ninon. »
— Partie ! s’écria Villars, qui croyait sa compagne de voyage déjà loin <le Lyon. Maudite histoire ! continuat-il ; aussi qui aurait pensé qu’une pareille lubie en serait la suite ?
Il regagna Paris avec la plus grande vitesse, espérant rattraper la fugitive... • ' ‘ '
Pendantee temps, on“ faisait grand bruit par la ville de la conversion de -Ninon. Le cardinal-archevêque de Lyon, frère aîné de Richelieu, vint la trouver dans sa cellule. Ce prince de l’Église avait d’étranges manies. Tantôt il prétendait être Dieu le Père et tantôt donnait le branle à de- folles mascarades, auxquelles il se mêlait
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SOUS les déguisements les' plus fantasques.' Il avait^ d’incroyables accès de brusquerie. Dn jour quelqu’un se présente là lui : « Monseigneur, je suis l’abbé de Caderousse... » — « Que vOtilez-vouA que j’y fasse? » répond-il en interrompant ce visiteur. — ^ « Qui suis venu pour faire la révérence... » — « Faites-la donc, h ajoute-t-il. Voici comment U était entré dans les ordres. Son père l’avait d’abord destiné à être chevalier de Malte et voulait qu’il sût nager. Mais il n’y put jamais parvenir et faillit même à rester au fond de l’eau. « Va, lui dit-on alors, tu n’es bon à rien... qu’à être d’église. » Alphonse-Louis du Plessis dé Richelieu, venu pour catéchiser Ninon, perdit à ce jeu-là lé peu de cei’velle’ qu’il avait. Le convertisseur était converti. Il dévorait de l’œil cette singulière novice, qui riait de lamine hébétée du pauvre archevêque. '
— Quelle gracieuse créature ! osti-t-il dire à la fin.
— Votre bras ! fit Ninon, en lui passant le sien.
Puis elle le poussa tout doucement hors du couvent, sous les yeux des religieuses, consternées de voir cette diablesse leur échapper et Monseigneur lui tenir lieu de cavalier. '
• L’archevêque serrait le bras comme s’il eût craint de lâcher aussi sa proie. Lorsqu’ils eurent dépassé la porte, que la tourière avait ouverte d’un air elfaré, Ninon s’élança dans la voiture qui attendait et où Richelieu se hâta de la suivre. , ' •
— Vous voulez Vlonc, mon enfani, i*entror dans le
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^flde 1 dit'U. en lui prenant les mains avec une bonté
plus mondaine que. pastorale. U' . - • -
— Est-ce que j’en, suis jamais soi’tie ? répliqua-t^e {paiement. J’ai joué, à oache-cacbe avec monsieur de VUlars qui ne pouvait, «'imaginer que je me fusse blottie dans le coin d’un couvent^ et qui sans doute, à cette heure, me pourchasse sur la route de Paris... Voilà tout.
— Ah ! ah! ah 1, fit l’archevêque avec un rire bruyant ; •o’est fort drôle ! mais de quel côte nous dirigeons-nous ?
— A l’hôtel du Plat d^rgent, où j’ai confié mon bagage à une femme dont j’ai cousu les lèvres. Je brûle de quitter ces aflieux vêtements t . — A l’hôtel du Plat d’argent! cria Richelieu au coclier qui gagnait le palais archiépiscopal et tourna brideüst-ce que vous allez rae.quitter tout d’un coup ‘/^ajoutat-il en jetant sur Ninon un regard suppliant.
— Nous nous rejoindrons là-haut, répondit Ninon.
Elle lui montrait malrcieusement le ciel.