‹ Ninon de Lenclos et sa cour Emile ColombeyChapitre 8 sur 33 · Oh ! c’est trop loin · texte numérisé non relu

Oh ! c’est trop loin

— Pas mal, mon cher ! On pourrait en faire quelque

chose... mais bah ! je n’aime pas les cardinaux 1 /

— Et pourquoi donc ‘I . ' ,

yr Voici pourquoi. Feu votre frère le cardinal-ministre

me fit un jour ollrir par Marion de Lorme son cu*ur et

cinquante mille écus... Je repoussai le tout avec dégoût. Je me donne et ne me vends pas. A dater de ce moment, j’ai tenu vos pareils à distance.

— Mais si je jet ais,»»on- chapeau jihr-dessus les ponts ?

KT SA CUtti; • 59 .

s’étria- RicheliBu, perdant son dernier grain de raison.

, — Monseigneur, vdus n’y ponirièz gagner qu’uii rhume. La phiie qui vient de tomber a rafraîchi le temps.

Le but était atteint, et Ninon avait déjà touché teire. Elle dispai’ut dans l’hôtel après avoir, salué respeCtueusement l’archevêque (1), qui ne donnait plus signe de vie, et qui lut ramené au palais dans un état désespéré.

. De retour à Paris, Ninon consaera sa première visite au vieux des Yveteaux qui aimait beaucoup à l’enteudfe chanter avec accompagnement de luth, instrument' à douze rangs de cordes dont elle jouait avec un rare talent. SavcHX était, comme on disaitalore, une très-agréable voi.x de ruelle, peu sonore, mais d’un timbre délicreüx et quï allaita l’âme. Ninon se plaisait dans la compagnie de ce poëte-philosophe, pkis épicurien qii’ÉpIcure' et voltairien avant Voltaire. ^ ■ i ' >

Des Yveteaux cornptait, cette époque, quatrevingt-neuf ans bien sonnés. Petit et sec, il avait les yeux mal percés, mais étonnamment vifs. Il était homme d’esprit ét valait Inieux que ses vers. Sa vie avait été fort' mouvementée. D’abord lieutenant général • Caen, sa ville natale, il s’étaît vu frapper d’interdiction . par arrêt du parlement de Rouen, pour une sentence irrégulièrement rendue. Il devint ensuite précepteur de

(q « On a remaï-qué que le capdlilal de Richelieu et son successeur, le cardinal Mazarin, ont eu leus deux chacun un frère moine, fou et archevêque. » Hixt. de Tallemant des Réaux, édition Paulin Péris, t. II, p. 184 . ' -

tio MM»\ DE LENEI.OS

M. dp Vendùme, puis du dauphin, le futur Louis XML Cette dernière chacge lui fut eidevée à la requête du clergé, dont il démasquait les vices à Loocasion, et qui redoutait l’influence de ce libre esprit sur un jeune prince, demain tout-puissant.

Des Yveteaux ne voulut pas encourir une nouvelle disgr^e. H se confina,- pour toujours, à l’extrémité de la rue des Marais, dans une maison qui terminait le faubourg Saint-Çermain, du côté des Petits-Augustins. On Rappela, depuis ce temps, le dernier des Itommes.

Il s’habillait selon sa fantaisie. La première fois qu^l parut à riiûtel Rambouillet, il portait, comme les Suisses du roi, des chausses à bandes, attachées par des brides ; un pourpoint et un chapeau de peaux de senteurs ; des manches de satin de Chine et une chaîne de paille au cou. Il avait une véritable passion pour la paille, qu’il faisait disposer en festons ou en lacs d’amour, et pour le vieux cuir doré, dont sa demeure était tapissée l’hiver aussi bien que l’été. .. . .

Lorsqu’il s’éprit de madame du Pin, la belle-mère du maréchal d’Estrades, il remplaça par des pommes de. pin dorées les culs-de-lampe du plancher. Quelle délicate attention ! . . -

Madame d’Harambure ayant eu Je don de le .charmer ensuite, il lui écrivit une foule de fadaises, entre autres celles-ci : « Encore (jue vous n aimiez point les figues, elles ne laissent pas d’êti'C friandes ; de même mon amour, (pioique vous n’en fassiez point de cas, n’est pas

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|x>ucta3t méprisable. » Un post-swiptuin portait : « Renvoyez-moi cette lettre, s’il vous plaît, car. je n’en ai |)oint de double. »,be beau Pbeebus à conserver ! ,,

Des Yveteaux avait singulièrement vieilli. Après madame d/Harambufe, ce fut le tour de madame de Saint- Germain-Prévost, dont le fils avait la prétention d’être le bâtard du maréchal de Btron- Elle était d’humeur jalouse, et de vive allure. Un jour que le bonhomme donnait upe collation à des dames, elle pénétra dans le logis au moment où l’on venait de servir, et, saisissant la nappe par un. bout, fit tout sauter en l’air. Il arriva quelques niinutes plus tard avec ses invitées et dit en ri^t : « Madame de Saint-Germain a passé par là. » Il lui semblait être à Constantinople : sa maison était un vrai sérail. ^ ,

Une amourette de longue haleine devait clore la vie de des Yveteaux. Un matin la porte de son jardin qui s’ouvrait sur la rue du Colombier étant restée toute béante, une jeune femme parut sur le seuil. C’était une de ces créatures qui naissent richemetU douées, admirables chefs-d’œuvre du grand artiste , qu’un cadre d’or devrait entourer, mais que le destin s’amuse méchamment à couvrir de la livrée de la misère, lorsqu’il prodigue. à tant de Jaiderons le luxe le plus somptueux. La pauvresse ne disait mot, mais son maintien parlait.: elle mendiait (le la tête aux pieds. Le poète se promenait par hasai'd (le. CÆ C(*)té; dès qu’il l’eut apervne, .il s’empressa de la faire entrer. Jamais on ne prit galanterie

M.\U\ Üf. l.li.NCLUS

en défaut : toutes les femmes, à quelque • rang qii’elles appartinssent, étaient gracieusement accoeilliès par lui.

— Vousparaissez fatiguée, mon enfant, dit-il avecbonté

— Si fatiguée, monsieur, répondit-elle terf soiipiraht, que je ne pais plus porter ma harpe. Jel*ai appuyée dehors contre le mur. ' > , ' '

— Hélas ! fit-il eri branlant la tête ; ainsi va le inonde,' besuBs regorgent de tout, les autrea manquent de tout. Cela me crève le cœur parfois quand j’y songe ; mais, ajouta- t-il avec animation, j’oublie vite... pour me réiUettre à rire comme tous les heureux. Oh ! je suis un grand criminel, car ceux qui rient volent ceux qui pleurent !

— Vous un grand criminel? repartit la joueuse de iiai’pe avec une douce ironie. Votre visage ditle contraire ;

vous n’avez dû jamais dépouiller que vous, hu prolil d’autrui. Mais pardon de vous attrister de mon infortune ! j’ai eu tort de m’arrêter à votre porté; mais j’étais si lasse et si... affamée ! ' ' - ' ' * '

— Et moi qui bavardais sottement conlre lesinjustices

des hommes ! Je prenais bien mon temps. Allons, mon enfant, suivez-moi àl’office... ou plutôt marchez toujours danscette allée ; je vais chercher votre gagne-pain, si mal nommé. ‘ ' ' '

11 revint bientôt avec la harpe et, après avoir rejoint la jeune femme au bout de l’avenue, il l’installa auprès (l'iine table bien garnie. '

— Maintenant, dit-il; lorsqu’elle eut apaisé sa faim . faeontez-moi vos malheurs : ce n’est pas une vaine cu'

- ET SA Cai’R. # ft»

riosité qui tne porte à vous faire cette detnande, lUais le désir de vous être utile.

— Mon pauvre Dupuis I fit-elle, je ne pensais qu'à me reposer, et à manger. Et lui qui est étendu sur son lit de douleur, seul et m'attendant ! - .

— C’est votre mari, .mon enfant, , . .

— Oui, monsieur. . ^

— H est malade I . ..

— Voilà quinze grands jours qu'il est couché et'que la fièvre le tue.

Où êtes-vous logés?

— A deux pas, dans celte m^e rue. ^

— Conduisez-moi chez vous.

— Oue vous êtes bon ! , , . . ,

- Hum! bon... à biïder. je ne sais pas pourquoi e diable ne m’a pas encore pris, car je suis sec comme un fagot de l’année dernière. Je ferais un véritable feu d’enfer ! Mais indiquez-moi le chemin, mon enfant.

Ils sortirent et gagnèrent une maison à moitié en ruines et dont les murs^suintaient comme les parois d’un égout . Ils montèrent jusqu’au dernier échelon de l’escalier.

— C’est ici, dit la joueuse de harpe en poussant une porte faite de morceaux mal joints.

— Pauvres gejis 1 murmura des Yveteau.x, quel att'reux galetas !

— N'entrez pas. nmnsieur, ajouta-t-elje, se méprenant >ur son nw)uvement et croy^t, qu’il lui ' répugnait dt mettre le pied dans ce trou éclairé par un œil-de-btcuf.

NfNON DK LKNf.LOS

auquel un eWffon servait tout à la fois de rideau et de vitre. ■ ' ‘

• Il entra sans répondre. - - '

Je meurs de soif ! criade malade en s’agitarrt sui’ son grabat. ■

Sa femme lui tendit une cmche fêlée qu’rl .saisit avec avidité. ■ • "

— Que lui dounez-vous ? demanda le poète.

^l)e Teau. Ai-je autre chose ? . -

— Il faut se presser de soigner cet homme, reprit-il j le co'ur serré. Restez près de lui ; je vais envoyer un brancard sur lequel on le transportera chez moi.

Kt il disparut. • <

— Dupuis! dit-elle, Dupuis! Il ne m’entend plus !

Il serrait convulsivement la cruche qu'’!!' avait entièrement vidée, et grelottait sous les loques (jui lui tenaient lieu de draps. ' '

— Dupuis! répéta-t-elle une troisième fois, nous sommes sauvés ! la Providence a eu pitié dé nous ! '

Quelques minutes après, quatre domestiques vinrent enlever' le malade. 'Ifs le descendirent avec la sollicitude qui leur était recommandée, et l’eurent hientAt déposé dans la chambre que leur maître avait déjà fait jn'éparer. • Le médecin, appelé en toute hâte, déclara que la maladie était de facile guérison.

— Quand la fièvre sera passée, dit-il, que Pon donne de bonne viande à cet homme : le boucher est l’apothicaire dont il a besoin. ' ' ' ’

hfï SA r,onr..

Hupuis, en effet, fût PapidenHerït remis sur pied, et de joueur de harpe dévint jardinier.* Qüant à sa femme, elle menait la maison et le maître. Seulement il fallait qu’elle se pliât aux caprices de des Yveteaux et sût de lui, tous les matins, comment elle devait se coiffer, à la grecque, à respagridle, à l’italienne ou à la française ; quel vêtement elle devait porter ; si enfin il avait décidé qu’elle fût reine, déesse, nymphe ou bergère.

Lé'jour de la visite de Ninon, le bonhomme, une houlette à la main et un chapeau enrubanné sur la tête, conduisait un troupeau qui se composait d’une chèvre. A son côté cheminait madame Dupuis, costumée selon le 'programme. Ils chantaient tous deux des idylles.

‘ Ninon se glissa dans les arbres et courut se cacher au fond d’une grotte, oii aboutissait l’allée suivie par des Yveteaux. Puis, lorsqu’il fut à portée de l’entendre, elle commença une chanson qu’il aimait. ■*

' 11 s’arrêta tout court, ainsi que la bergère et la chèvre. — Ninon ! dit-il avec un accent joyeux.

k^t il continua sa route aussi vite que’ ses jambes mal affermies le lui permettaient. La bergère et la chèvre l’imitèrent.

' Ninon ! appela-t-il devant la grotte, vous êtes découverte, allons, monirez-vous.

Nous’ faisons donc, dit-ellr en sortant,' le pasteur Corÿdôn, papa des Yveteaux?

— Oui, ma fille, et voilà mon Alexis, lit-il en prenant

a main de madame Dupuis.

Nll^lO^ DK KEINa.O!'

Ninon et rex-joueuse de Jiarpe éehaagènent un Jioiijour amical. La chèvre broutait desfeuHles de lierre . , -

— J’espère, reprit le poète, que vous allez partager

notre dîner. , . .

— Accepté ! répliqua Ninon. Je suis venue pour passer

la journée avec mon vieil ami, et n’ai garde de le quitter avant l'Heure du couchf;i\ , .

— Je l’aimais, elle veut que je l’adore !s’écria-t*il, tout

rayonnant. Elle a plus d’esprit que rnessire Lucifer, et de bonté que tous les anges réunis, en admettant la mythologie aptuelle. ' • , >

— Flatteur ! , . a .

— Moi, un tlatteur ? vous savez bien, ma fille, que je

ne suis pas du bois dont on fait les courtisans. Pourquoi a-bon renvoyé le précepteur de Louis XIII, si ce n’est pour sa franchise ? Quel service ou m’a rendu ! la liberté est chose si précieuse ! , • , •

Il discourut sur ce thème favori jusqu’à la porte de, la salle à manger. Cette pièce se ressentait de la bizarrerie du maître. C’était une grande cage, toute tapissée de veidure et où voletaient des oiseaux d’espèces différentes. Au milieu, se dressait une table ronde de trente couverts, éternellement garpie et attendant les, convives qu’un bon vent pouvait aniener. Les serviettes, placées' sur les assiettes, étaient, pliées de manière à représenter des fruits ou des animaux. La nappe simulait une mer houleuse.

Chacun prit place, et le dîner fut des ^dus gais. Ninon

, . RT SA COtiR, ' r,7

ppôuve, comme toujours, d’un excellent appétit ; eHe lie buvait que de l'eau, mais était ivre dès la soupe. Les fines saillies jaillissaient de sa bouche à étourdir des Yveteaux, qui se répandait en propos gaillards. Madanae Dupuis avait le tact de ne pas se mêler à la conversation. Elle était loin de manquer d’esprit, mais ne se sentait pas de force à jouer un jeu qui en exigeait tant. EHe écoutait donc - et effavoucliait les oiseaux -«le son rire sonore.

Ninon ne^se retira que . sur le tard. Ç était sa dernière entrevue avec des Yveteaux, qui, quelques mois après, mourut aux environs de Meaux, assassiné pôr un maladroit chirurgien de village. - ' • .

Le bonhomme, au moment de s’éteindre, chargea sa fidèle compagne de lui fermer les yeux et Ja bouche, et de, lui couvrir le visage d'un mouchoir, pour cacher les grimaces ^*il pourrait faire. Il la pria aussi de jouer une sarabande, afin que son âme s’envolât nUe.grnmenU .

On trouva dans sa main, crispée par l’agonie, un ruban jaune que Ninon lui avait autrefois donné.

• E<e roHi Au feu.'— Quatre vietim^.

Ketouihons maintenant à l'hotel de larde des Tou rnolles. ' 1 . : . M- - . ■ ■ . .

Assifavaupnîs d'nn feu qui petiHe’ dans le petit saloii du rez-de-eliaussée, Ninon subit la triste influence que produit sur nous la vue de la neige. Les arbres de son jardin ressemblent à des vieillards, avec leurs branches dépouillées de feuilles et leur cime blanchie. La bièe les fait trembloter, pour fendre Panalogie complète. Ce serait la^ mort, n’était un léger trémissement! Ninon, d*ordinaire si inâîtresse d’elle-même, courbe la tête sous le poids de la mélancolie qui l’accable. ‘ ’ ' ‘ '

— La laide chose que la vieillesse ! dit-elle, poursuivie par l’image dont nous venons de parler. Dieu me préserve d’une lougue vie !

Puis, posant sur la cheminée les Essais de Montaigne, son livre d’heures, où elle apprit à épeler, qu’elle relit sans cesse et qui lui pèse aujourd’hui comme tout ce qui l’entoure :

— A propos, continue-t-elle, où en suis-je delà vie?

NfWN'DF l,E\f;LOS ET SA COEH. 09

Beaucoup m’ont aimée, et moi, qui ai-je aimé jusqu’à présent?... Personnè. Cétté impuissance d’aimer est une infirmité véritable. Oui, c’est pmir m’endormir dans une douee quiétude, que j’ai défini l’amour : un besoin des sens, auquel la nature n’attache le plus vif de tous les plaisirs que pour ôter la force de hii résister. Oe besoin, ai-je ajouté, - déterrnine en' nous un penchant aveugle qui n’est nullement basé sur le mérite des gens, et n’engage à aucune reconnaissance. Plirases creuses et mensongères I II y a là-dessous un vice de cœur que je n’ose sonder. Capable d’amitié, je suis incapable d’amour, de cet amour qui agite, toufmentc, fait vi'yre enfin ; qui enlève le bon sens et précipite dans leS bras de la religion, quand se ferment les bras de l’amant...'..

— Oh ! oh ! dit Saint-Évremont, entrant comble un familier de la maison, sans avoir gratté à la porte ; estce que Ninon serait tentée d’abandonner le culte d’Epicure pour aller se claquemurer dans une froide cellule '!

— Plût au ciel, réplique-t-elle, que je perdisse la tête

à ce point 1 '

— Comme toutes ces dames qui prennent le voile, parce qu’elles ont épuisé la coupe des passions humaines, et pe donnent à Dieu qu’un cœur qui cherche de l’occupation? Ninon! Ninon! rappelez-vous- que vous êtes de la race des voluptueuses, i et que les voluptueuses sentent moins leur cœur que leurs appétits....

— Vos paroles, mon ami, tombent sur moi comme une douche d eau glacée. Vonsme rendez à la raison.....

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