DE LDNCLas
mais je la repousse, me complaisoat ^ns, s>e foUe. Malgré vous, malgré moi, je veux aiaier^et éprouver les . tortures qui sont le qortége de l’amour .! .
. — A voire aise. . * ’ w . >
— Mais qui pourra me fixer ? , . ' . - ^ . ••
— Vous voilà arrêtée dès Le. fffemim’ pas.- « :
— Cherchez, dit l’Évangile, et vous trouverez.. Cher-
<-hoiis. - - . '■> . - ■ ' ^ .
— Justement, j’entenfis Brancas. qui oaosedans l’airtir ehambre. J1 roucoule depuis plusieurs’ années et vous I faites la sourde oreille ; roqcoulezxle concert. .
— Brancas? vous êtes plus fou que Ninon. ' " •
Le comte entrait, au niêmc instant, accompagné de lu
Mesnardière, Charle^ al et d’Elbène. ' ,
^-1 — • Tête-bleu ! s’écria Saint-Évremont, il laut éjue vous soyez dans les bonnes grâces du hasard, car il • vous envoie de, quoi choisir... Allons l> messieurs.' ajouta-t-il avec une volubilité qui ne leur permettait pas de placer
mi nwt, rangez-vous, que Ton vous passe en revue
Maintenant qu’ils sont alignés et présentent la face, coo> monçons par, un bout. , Voici d’abord monsieur Jules' Pillet de la Mesnardière, un médecin douhjé d’un poète, auteur d’un traité sur la mélancolie et d’une tragédie intitulée Alinde. Après, vient monsieur le comte de Brancas, chevalier d’honneur d’Anne d’Autriche dans ses moments de loisir ét distrait rie profession, qui perd ses clievaux. comme ses chev/iux, sans $’en apercevoir, qui a se baigne dans la confiance, » selon de mot de
„ l.'T SA ' '
madame' de SéyigJié^ et dont l'a dévotion se • manifeste tous les^oirs par cette invocation : « Seigneur,, je. suis à vous autant que qui ce soit, je suis votre serviteur trèshuuible plus qu’à personne. » Passojrs à monsieur Jean- Loüis ' Faucon de Ris,? seigneur; de Charleval^ autre po^to, dont l’esprit est aussi délicat que le corps, et que les . dqctes soeurs nourrjssent de Wanc de poulet. Il y a tantôt trente-sept ans qu’il amuse l’espoir de .ses héritiers, prét^ depuis son enfance à happer sa succession. Il' les enterrera tous. Nous avons gardé, pour la bonne bouche, monsieur Alphonse d’Elbène, d’abord capitaine lieutenant des chevau-légers, puis chambellan de Monseigneur I Gaston d’Orléans, et, de plus, favori d’Apollon, auteur de la ProsopojM'e de Turnèbe. Il est comblé d’honneurs,, mais non de biens. Il aura joué quelque mauvais tour à la fortune, car elle le persécute à outrance. Eui et sâ femme, au jour de leur mariage, n’avaient pas moins dé quatre-vingts procès sur les bras. Il a eu d’ailleur§ ( la consolation, au milieu de ses déboires, de rencontrer un créancier poli. Un matin qu’il 'se promenait avec Ménage et Segrais dans le jardin du Luxembourg, son tailleur vint le tirer à part et lui dit : « Monsieur, je vous prie de me déclarer si vous croyez qûe je puisse être payé. » — « Monsieur, j’y songerai, » répliqua monsieur d’Elbène, et il lui touftia le dos. L’autte revint ensuite h la charge et renouvela sa questio'n : « Monsieur^ je ne le crofs pas. n repartit' le . chambellan, et le tailleur de se retirer, en saluant trèfe-respectueusement. Vive-
NiNON M LKmo.s
Dieu ! monsieur d’Elbène devrait mett4<e Cut ImjruiêUv liomniev sinon dans son testament, du moins dan$ ses vers. '■ i ' i . V •
— Monsieur de Saint-Évrenrmit' raille fort agréaldé--. ment, dit l'ancien capitaine lieutenant des chevau-lègers mkis que signitie cette comédie ? ■' y
— Oui, que signifie cCtte comédie ? répétèrent' 1« Mesnardière et Charl’evàl. ' ’ '
L’incérrigible Brancas était en adoration devant une
gravure figurant Vénus et l’Amour ; il pensait être devant la Vierge à rênfant.
— Il ne s'agit pas de eoinédie, reprit Saint-Éyrcniont. Tout à l’heure, Ninôn demandait un cavalier d’assez belle mine et d’assez d’esprit pour, lui tourner la tête et ■ lui ôtet la réflexion, mal dont elle mourra. Vous avez paru tous quatre, et j’ai pris la liberté de vous présenter.
' t • ** ^ ^ fc
, — IJ faHait nous laisser ce , soin, riposta aigrement
.d’Elbène, et vousofirir vous-môme. , ^ v
— C’est vrai, firent ensemble les deux autres. : Le comte, j>assant à un autre exercice, se, mirait daps une glace, sans remarquer le manteau de velours substitué à son manteau de camelot. H avait dépouillé Saint-, Évremont. , . - . . ,
— Ab! ça, messieurs, .s’écria Nhion avec un sérieux , qui n’était qu’à la surface, prenez-vous cette chambre, pour la place Royale' ou le Pré-aux-Clercs '? Reiigaîuez,
s’il vous plait,- vos pi'ojyos nudséauts, (!’cst monsieur.de.
KT SA CüU«. 73
Saint-Evremont qui a eu les premiers tofts : il m’a ti’èsindiscrètement mise en scène. Qu’il le confesse!
— Je suis trop galarit homme pour ne pas l’avouer, répliqua ce dernier, reprenant son bien, a/ec un sourire, sur les épaules de Brancas étonné; et je vais faire disparaître le brandon de la discorde, en me rendant chez le commandant de Souvré qui m’attend po'ur'déguster, avec le comte d’Olonne, un petit vin d’Aî dont on dit des merveilles. . > ^ .
— Est-ce bien d’un galant homme, ajouta-t-elle, de fausser ainsi compagnie pour un tlacon de vm de Champagne?
— On voit bien, ma chère, à votre air méprisant, que vous n’êtes qu’une buveuse d’eau. Mais je suis de bonne composition. Sans rancune, Ninon; sans rancune, messieurs. -
Il sortit en s’inclinant. Tout le monde lui avait rendu son salut, même Branôas qui s’était oublié jusqu’à jouer sa partie dans ce concert., , . '
Charleval prit ensuite la parole : - . *
— Ninon, dit-il d’une voix solennelle, ce que M. de Saint-Evremont afait ironiquement; nous sommes venus le faire avec la gravité que comporte un tel sujet.
— Le début promet, répliqua-t-elle, continuez.- Mais . d’abord, imitez-moi ; asseyez-vous. '•
Ils s’assirent tous quatre en cercle, auprès du feu.'
— Mon discours ne sera pas long, ajouta Charleval; Je parle au nom de ces messieurs et au mien. Nous
NINON DE L-ENOLOS
avon&; depuis plusieurs annéeS) Thon ne ur d’être de vos amis : c’est beaucoup, mais notre ambition va plus loin.
Il 6t une pause., * '
— Je ne comprends pas, reprit malicieusement Ninon ; expliquez-vous.
Vous ne voulez pas comprendre.
— Eh bien ! faites comme si je ne comprenais pas.
— Vous connaissez notre amitié pour vous , mais ignorez-vous notre amour ?
— Voilà qui est limpide.
— Vous ne répondez point.
— Que répondre ?
— Oui ou non.
— Oui et non. Au rebours de Brancas, je nage dans le doute. Peut-être êtes-vous aussi dans la même situation d’esprit. L’amitié touche quelquefois de si près à l’amour, qu’il est arrivé de prendre l’un pour l’autre.
— Oh ! l’erreur est impossible. Nous nous sommes tàté le cœur elle cœur a palpité.
— Ah ! il a palpité ? Voyez-vous ça ?
— Vous êtes d’une malignité désespérante.
— Et vous de grands, enfant?. J’en appelle à laMesnacdière qui est à moitié médecin et , partant, doit avoir quelque peu observé. Maître, où placez-vous l’amour ?
— Partout, risposta ce dernier. '
— C’est trop. L’amour a son siège dans la tête. C’est une migraine d’une espèce particulière..
— Quel blaspliême h s’écria Chai leval.
BT SA COü«.' t ■ 7*
La Mesnardière et d’Elbène partirent d'un franc rire, tandis que Brancas, envolé de nouveau dansles régions éthérées,' papillonnait autour des -célestes créatures et les caressait de l’aile, comme il eût fait des houris de Mahomet.^
— Mon cher 'poëte, auriez^vous mal à votre chef? reprit cruellement Ninon.
^ Je vous répondrai eu poète :
Bien souvent l’amitié s’enflamme;
Et je sens qu’il est malaisé
Que l’ami d’une belle dame ; .
Ne soit un amant déguisé. ,
— Le madrigal est joli. Mais, badinage à part, vous êtes donc, tous quatre, des amants déguisés ?
— Hélas ! oui, fit Charleval.
— 11 en gémit ! ce n’est pas gracieux. Vous aussi, d’Elbène ?
— Moi, je bénis l’incendie qui me consume.
— D’Elbène tombe dans le phœbus : il a la tête prise. Et vous, la Mesnardière ?
— Je ne rime plus qu’à Ninon.
— Encore une cervelle entamée ! mais le rimeur a le médecin sous la main.
— Vous seul pouvez me guérir.
— Je ne suis pas la Tance d’Achille Au tour de
Brancas, maintenant. Où donc est-il ?
Le comte rêvassait, le nez collé contre la vitre.
— Ici, Brancas ! cria Ninon.
7« jvINON DE tÆNCLOS
Il Be rapprocha. • . ' • • •
— A quoi pensiez-vous Ik-bas ? •' - ~ *
— J’étais transporté à Athènes et y siégeais en qualité (Fardionté. Un avocat, qni défendait une courtisane citée à la barre du tribunal, pour cause d’impiété, avait épuisé toutes ses raisons et ne savait plus à -quel Dieu se vouer, lorsqu’il lui vint l’idée de découvrir le sein de sa cliente. L’éloquence de cet argument splendide décida du gain de la cause. Et je me disais, mon songe terminé : Si Ninon, que je n’ai garde de comparer à cette femme, mars que j’accuse, comme elle, d’irréligion, paraissait devant moi, armée d’un pareil raisonnement, l’absoudrais-je?
— Allons, Ninon, fit gaiement d’Elbène, comparaissez et défendez-vous à la façon de Phryné, troisième dunom.
— Vous serez sans doute plus éloquente, ditCharleval. .
— Et nous prononcerons votre acquittement, ajouta la Mesnardière, avec plus de plaisir que les magistrats d’Athènes.
— J’aime mieux, reprit Ninon en souriant, être condamnée que de corrompre mes juges. l)’ailleurs,je suis frileuse de mon naturel et l’enfer me semble un lieu dè délices.
— J’ai eu tort, dit Brancas, avec un gros soupir, de ne
pas renvoyer l’affaire au mois d’août.
— N’en parlons plus, repartit Charleval, mais ramenons la question à ses premiers termes. Ninon, quand notre heure sonnera-t-elle ?
— H nei^çe aujourd’hui ; «fera-t-il beau demuin? le
sais-je ? • ^
^ — Toujours attepclre ’• < , • •
— J’attends bien, moi.
, — Mais cela ne dépend .que de vous ! ,
, — Il ^t charmant. N’est-ce pas à vous de me... donner la migraine ? , . . . ..
— Encore ! ,
— Ninon a raison, interrompit d’Elbène. Lorsqu’on veut emprunter de l’argent, U faut commencer par in^
spirer de la confiance,; je m’y connais. Eh bien ! les choses se traitent'de même sin le terrain de l’amour. Pour emprunter les charmes de Chloris ou de Pbylis, il est besoin de laisser passer le bout de l’oreille de ses propres qualités. Et nous cachons les nôtres au point de paraître en manquer ; comme si la modestie n’était pas la vertu des imbéciles. Gorhleu! serions-nous des niais î Vous-vQus révoltez ? cela ne suffît point. Montrons-nous avec tout l’esprit qne nous avons et le reste... Vous, Charleval, faites valoir la gentillesse de votre structure fluette ; vous, Brancas, votre physionomie aussi mo; bile et aussi piquante que vos distractions; vous, la Mesnardière, votre masque de prêtre libidineux ; quant à moi, j’ofire plus que vous^^tous réunis ; un nez opulent, que le divin Bacchusa pris la peine de peindre lui-mênae et que la reine de Cypris, toute déesse qu’elle est, ne saurait voir d’un oeil indifférent.
^ — Voilà .une déclaration de guerre en règle, répliqua
NIMVN DE fcE.Nf;LOS
Ninon; f accepte la lutte, mais je feuis'd'avis de la l'émettre à un autre jour. ’ /
— Vous nous renvoyez alors ? demanda Charleval d’un air dolent.
— Non, mon ami, mais je vous prie de m’abandonner à mes rêveries. Ces flocons qui tombent avec tant de monotonie me causent une tristesse insurmontable et me font éprouver la passion de la solitude.
— Je propose, dit Brancas, d’aller chez Mai'ion Delorme entendre l’abbé Teslu qui doit y répéter, sur. la retenue des femmes, un Sermon qu’il prononcera demain auxMinimes.
— Ah ! ah ! ah ! la scène sera curieuse, lit d’Elbène
en riant aux éclats. Ninon, vous de\Tiez nous accompagner ! Vôtre mélancolie ne tiendrait pas contre un tel remède. ' ' ' .
— Je' le crois, mais je '^préfère' aujourd’hui garder mon mal qui n’est pas sans charmes... Demain je liie rattraperai;
' — Adieu donc, capricieuse ! dit Charleval d’une mine moitié boudeuse, moitié souriante. ■
Ils s'étaient tous levés et se courbaient comme des arbustes ploÿés par le vent.
’ — Adieu, messieurs, répondit-elle, jè' souhaite que rahl)é Testu soit en verveet voüs dédommage du temps que vous avez perdu ici.
Lorsqu’ils furent sortis, Ninon, sans avoir conscience de ce mouvement, s^assit à Son clavecin et exécuta, d’une
main fiévreuse, une sonate de sa composition. Le morceau joué, ejle regagna le coin du feu et reprit le monologue où elle en était restée avant IVrivée de Saint- • Évremont.
— Oui, fit-elle comme pour se résumer, je le répète,
je me suis moquée plus que' personne de Tamour et de
ses tracas. Mais ces railleries couvraient souvent un vif
dépit, le dépit de n’avoir pas encore aimé... Et je veux
airner ! Et j’aimerai... dussé-je passer en revue le genre
humain tout entier !
lies lllnlmes. — «iarKA. — Le premier rheren icrts.
Nioon ne manqua pas de se rendre aux Minimes.
Ainsi que le couvent du même nom, cette église avait été bâtie en 1614 par les soins de Marie de Médicis sur une partie des jardins du palais des Tournelles et de rhôtel de Vitri. Elle était magnifiquement décorée. Des tableaux de grands maîtres ornaient les murailles; audessous s’élevaient des mausolées de marbre blanc et d’un beau travail, entre autres celui dé la duchesse d’Angoulême, fille naturelle de Henri II et d’une Piémontaise, et celui de Charles de Valois, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Là devait aussi être consacré un monument à la famille Colbert.
On connaissait d’avance le texte choisi par Testu, abbé fort répandu dans les ruelles. L'église était, cela se conçoit, bourrée de curieux. Les uns, conviés la veille à la réunion de l’impasse de Guéménée, riaient de sou-s venir et alléchaient l’attente des autres par de plaisantes citations. • •
MNON BR LENCKOS ET SA COUn. 81
Au milieu d'un groupe trônait Marion Delorme, qui communiquait sa gaieté retentissante ii tout son entourage. Claude Quillet était le boute-en-train de ce petit ooin, où se faisaienCreraarquer les suivants habituels de Marion»: le trésorier Hôusset, le surintendant d'Émery, le maréchal la-Ferté Sencctère et le président de Chévry. Le futur, abbé, vrai Turlupin, affectait de ravissantes poses de chattemitte et contrefaisait, à s’y méprendre, la diction onctueuse de Testu. • -
En regard, se tenait un cercle dont Ninon de Lençlos était l’âme et qui se composait de scs visiteurs de la veiHe. Digne pendant de Qujllet, d’Elbène volait au prédicateur ses gestes et son vérbe. .
Les 'rires sé/ répondaient d’un bout de l’église à l’autre. .
Mais bientôt le silence se rétablit^ tous. les yetix et toutes les oreilles se dressèrent comme par enchantement. Testu montait en chaire. C'était un jeune homme de haute taille, maigre et blond, affligé d’un tic qui lui secouait le visage. Après les préliminaires de rigueur, il entama son discours, de sa voix la plus moelleuse. Eve fut le< point de départ. 11 montra notre première mère, .sortant de l’épaule d’Adam, avec les grâces de Vénus sortant de l’onde, mais chaste et réservée, encore plus
modeste que belle jusqu’au jour fatal où le serpent
siffla sous le ]>ommier., D’Eve iLpassa aux filles d’Eve : il descendit, à petit pas, l’échelle des âges et ne s’arrêta qu’à mademoiselle de Hautefort, L’orateur, chemin fai-
8S ' NTVON DE lÆNCLOS ‘ -
sant, signalait dans l’existence des femmes rinterverilion de l’éternel reptile. II prêchait à l’italienne/ comme André de Boullangei’, ^pelé vulgairement le père Andi*è : seulement il habillait en style précieux les bouffonneries de l’augustin. C’était le Tâbarin de la chaire, moins l’esprit : il débitait des > sornettes- avec des airs penchés et la bouche en cœur. Au moment où il allait mettre en scène l’immaculée maîtresse de Louis XIII, un grand bruit, qui se fit dans l’église, lui coupa la parole;
Une vieille femme, aux traits repoussants, fendait les flots pressés de la foule qui, d’abord 'rebelle, finit par s’ouvrir plus large que la mey Rouge dôvant les Hébreux. Sur son passage, on n’entendait que des cris d’effrôi, on ne voyait que des nez bouchés. Testu, atterré, ctoyait à une apparition du diable : il distinguait des cornes, et une odeur de soufre lui montait au cerveau. C’était le diable en effet, mais sans cornes ni soufre, couvert d’une robe fraîchement crottée et exhalant un suave parfum de fange. Il chérchait une -place libre et, n’en trouvant point, s’assit sur le genou droit de Brancas et sur le genou gauche de Charleval. Ceux-ci, consternés et maculés, s’écartèrent en toute hâte, refoulant leurs voisins et laissant un grand vide où se prélassa madame Pilou.
’ — Enfin! s'écria-t-elle, me voici casée.
Puis, avisant Ninon prise entre Charleval et d’Elbène comme entre deux étaux :
— Bonjour, ma chère, fit la veuve du procureur. Vous
K'r SA CUIIK
iMi Mie recoima^eit pas ? Certes, je n’ai pas le droit tle
m’en plaindre. Jean Pilou lui-même,. sll re.yeuMt, ne pourrait reconnaître sa.gracieuse épouse sous cet accoutrement... Ah 1 ab ! ah ! j’en rirai encore dans l’autre monde. En attendant^ je veux vous mettre de moitié dans ma gaieté. Vous savez que je demeure tout près d’ici, rue' Saint-Antoine. Je partis donc* de chez moi sans (Aaise,.. Mais j’eus le tOrt de courir pour ne, pas manquer le coche, et, je ne sais comment cela se fit, au détour du val Sainte-Catherine, je roulai bel et bien dans le ruisseau. .Bah ! me dis-je en me relevant, à quelque chose malheur est bon. L’église doit- être pleine, et j’ai maintenant un moyen infaillible de me faire de la place, N’ai-je pas réussi ? Ah J ah I ah ! je vois encore Testu regarder mon invasion avec ses yeux de faïence. ,
- Ninon mordillait son mouchoir pour ne pas éclater, et
d’Elbène se tenait les • côtes. Auprès de ce dernier, la Mesnardière, endormi dès, • l’exorde de l’abbé, continuait son sommeil avec une tranquillité (pie n’aurait pu interr rompre la décharge d'un mousquet. Quanta Charleval et à 'Brancas,- ils essuyaient, à enlever le- morceau^ leurs vêtements souillés, celui-ci avec son chapeau, acheté de l’avant- veille, et l’autre avec un numéro de la Gazette .de Renaudot. *- . ' ' -
Le silence rétabli, Testu-avait repris suhapangue.
— Ah 1 çà, qùe cha«te-t-U ? ajouta madame. Pilou.
^ 11 prêche sur la . modestie des femnuxs, riposta ,Vlye-
. . NIWUN DE LENCLOS
mêni Cbarievfti, en laissant percer unfi intâition maligne.'
— L^iûipertinent ! ‘ '• . •
''Le poète, furieüx d’être fconstellé de boue et- raillé par-dessus le marché, semblait ne' plus pouvoir se conterfir : il se levait sür sés ergots,* comme un coq Appelé en combat singulier-. - ; - ,
— Pas vous, l’am'i, dit madame’ Pilou d’un ton de familiarité narquoise ; il s’agit -^^de ‘Testu.’ La modestie des femmes ! oui, je l’avais oublié^ . ; . c’est 1e Sujet annoücév Mais que ne nous parle-t-il de celle des abbés, de ces godelureaux musqués; toujours- pendus aux jupes des mijaurées de ruelles et qui ôtent le soir les mouches qü’ils ont mises le matin L.. Mais permettez moi d’écouter, cdntinua^-elle en s’adressant à Cbarieval qur ne soufflait mot. - '
Le prédicateur enveloppait sa péroraison d’un voile de gaze. Louis' XIII était « un des plus pissants princes de la terre, » et 'mademoiselle 'd’Hautefort, « une très- ^hauté et trèsmoble dame. t> Il -leur faisait jouer, à tous deux, le rôle 'que leur prêtent les mémoires du temps. Il rappela la fameuse scène que l’on connaît: le roi s’armant de pincettes d’àtgent pour retirer un billet que 4a demoiselle d’honneür d’Anne d’Autriche avait enfoui dans son sein.'. C’était la mdralité delà jfeble... du sermon, voulons-nous dire. Louis, qui intervenait ici d’une façon inaUendue," triomphait glorieusement du démon de la concupiscence. Testa n’omettait qu’une chose: il oubliait de' montrer ce prince si dédaigneux des attraits
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. ET SA cour".
de mademoiselle d'Hautefort, se 'pfendre d’une trop chaude amitié pdur Cinq-Mars, qu’il hyrèra demain au bourreau. ^ ‘ . ' * • •
11 nous la baille belle ! s’écria madame Pilou, tandis que l’abbé descendait dé la chaire. Joli exemple à suivre, enélfet, que ce monarque qui savait larder, raser, jârdiner, faire des châssis, tout ènfin 'hormis régner ; qui, pat ses ‘ négligences, jetait sa femme dans les bras de Buckingham, et oubliait tout près de son grand' écuyer ! Mais il était ’dévot.^. ah! les dévots !...^e m’en parlez pas. Robèi*t,, ajouta-t-elle, après une pause, apercevant derrière elle son fils 'qui, déjà malade d’éxcès de pitié, marmottait des prières interminables, en voilà bien assez ! yeux-tu aller par delà le parais ‘I ' ’ ' ' ’ ■
C’était un jouvenceau de cinquante-deux ans, Uîüf comme lé jour de sa première communion et sale comme un rat d’église.
— Tu me fais honte, lui dit sa mère en l’emmenant, avec ta ‘pauvreté d’esprit et d’habits. Tâche donc d’Ôtre plus éveillé et plus propre. .
— ^ Madame Pilou, repartit le ^and dadais, donnez- ^ vous patience; cela viendra avec lé temps..
Quelques jours après,' il Se promenait sur la Place- , Royale, superbement vêtu d’un manteau doublé de panne. Mais mal lui en prit : on était si habitué à le voir habillé d’une souquenille mûre, que les passants s’attroupèrent autour de lui. Il fut accusé d’avoir dérobé ce manteau. ' ' ' v ■ . v ...
M N’OIS LKISCLOS
— Au titoul cm »n gamin.- ' •
Robert • faisait mine de. s’enfuir, lorsqu’un coup de bâton, vigoureusement asséné, faillit lui ouvrir le crâne. H tomba, et la foule, le croyant mort, se hâta de se disperser. Mais il n’était qu’étourdi et paryint bientôt, remis sur pied, à rentrer au logis. Le même jour, il accrochait à un clou le fâcheux . vêtement de soie et reprenait sa souquenille. . ,
Mais regagnops^les Minimes.
Ninon souriait en regardant s’éloigner la veuve et le fils du procureur : ,
— La douairière, dit-elle, a’a jamais.commis qu’une bêtise dans sa vie> mais qui peut compter. -
— Son fils ? demanda d’Elbène .
— Sans doute : mai» peut-être n’y eut-elle aucune paH, et Robert est-il tout entier du bonhomme Jean Pilou ?
La Mesnardière avait fini son soname.
Gela s’est vu, murmura-t-il en se détirant.
— Oui, fit Ninon, il y a d’almrd, comme précédent, Jupiter donnant le jour à Minerve, sans le secours de ■Junon... Mais- comment explique-t-on le cas présent?
— Credo quia absurdum.
--Réponse de théologien et non de médecin.
— Il faudra, dit d'Elbène> consulter Claude Quillet. L’auteur de la Callipédie ne fait pas de la inédecine de Sorbonne. .. - ..
Charleyal et Brancasse taisaient : le premier frottait encore et l’autre s’amusait à déplumer son chapeaui
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ET SA C0U1\
L’église commençait à se vider. Ninon se leva suivie de ses quatre cavaliers et fut arrêtée à la porte par une main quiiui tendait de l’eau bénite. Elle ne |H*élait plus à d’Elbène qu’une oreille distraite, subissant de nouveau l’influence de son idée noire. Cette main, toujours tendue, la fit tressaillir : le gentilhomme à qui elle ap- • partenait lui était complètement inconnu. L’amoqr lui tombait-il du ciel ?
— Que le premier venu soit le bienvenu ! se dit-elle, en remerciant par un sourire le marquis de Jarzé.
Puis elle passa outre. Le marquis resta cloué sur le seuil.
Ninon remonta dans sa chaise et poussa un petit cri d’étonnement. Brancas s’était blotti dans un coin, tandis qu’elle avait lancé un coup d’œil imperceptible du côté de Jarzé. Use croyait dans sa propriété.
— A l’hôtel ! cria-tdl.
^Et de s’étendre en bâÙlant.
— Eh bien ! dit Ninon, ne vous gênez pas; faites comme si vous étiez chez vous.
-r Hein ? repartit l’usurpateur sans le savoir. , .
H relevait avec peine ses paupières alourdies. ' '
— Vous alliez donc ronfler ici comme la Mesnardière
au sermon ? *
— Vous, Ninon; près de moi ? Par quel heureux hasard !...
— C^st à vous qu’il faut le <lemander ; vous êtes chez
8« M?fON DE LENCI.OS
votre très-h umbie servante, et je m'imaginais que vous
étiez déjà loin avec vos amis.- / '
— C'est étrange. ^
— Non, c’est naturel. On ne se refait pas ; vous serez toujours Branças. Mais puisque vous ôtes là, restez^y.^ ■
• — Maudite... ou plutôt heureuse distraction ! car il
m’est enûn donné de vous entretenir, dans un délicieux , tête-à-tête, des feux que vous avez allumés dans mon cœur ! , . . ,
— Voulez-vous que je souffle dessus ?
— Oh ! je ne veux pas qu’ils s’éteignent. *
— Vous êtes bien heujœux de brûler ! cette affreuse neige qui ne cesse pas de tomber me fait grelotter des pieds à la tête.
- Permettez que je me rapproche.
— C’est un véritable incendie. On se rôtit près de lui.
Et sa figure... oh ! oh! oh ! elle est cramoisie.
— J’ai 1a migraine... de l’amour.
— En effet, se dit Ninon, voilà l’amour : quelle laide chose ! et pourtant j’eri suis anivée, par je ne sais quel caprice, à envier le sort de ce pauvre Brancas passé à l’état de brasier.^. Décidément, âjouta-t-elle tout haut, la comtesse ne- suffit donc plus à monsieur le comte?
— Ma femme ? je n’ai encore fait que l’entrevoir. ^
■ — Il est complet ! '
— Je ne me presse pas, ayant toute la vie pour la i connaître.
I — Très;bi,en! mais ue. vous. pces.sez pas non plus de
ivr SA GOUIw .. M
ce c<^té-ci.;. par le i^ôaae motif, ie vous jei\y oie a mou premier cl^veu gris. ^ ......
-7- Dieu .veuille qu^il se montre bientôt !, .
— Merci.
— CeseraJong!
— Je l’espère. Preney patience avec .madtmie de ^ Rrancas. ..
— Il faudra bien,.
— Maintenant, changeons de sujet. Avez-vous re-
marqué ce gentilhomme qui m’a offert de l’eau bénite tout à l’heure? ^ , s. • . . ..»
y ^ — Parbleu', c’est un gentilhomme angeyin,.avec lequej Je suis fort lié. .. • .
— Son nom ?
— Jarzé. Désirez-vous que je vous^le.présente ?
— Je ne désire rien. Vous le ferez si bon vous semble.
La chaise était arrivée dans la cour de l’hôtel.
— Tiens, liens, dit Drancag en aidant* Ninon à descendre.
.-—.Quoi donc? , .
— Le donneur d’eau bénite est là-bas, sous la porte delà rue.
— Ah !... il se met sans doute à l’abri, .• , ,
— Entre deux, airs. Ce n’est guère sain.
Qui vous empêche de le faire entrer? ,,v.
Ninon gravij. rapidement les degréç, pénétra dans l’appartement du rez-de-chaussée et 's’en fut s’asseoir auprès ,du. feu, non sans avoir d’abqrd réparé un peu,
do ‘ NINON DE LENCEOS
devant uàe glace, le dôipmage causé k sa toHetfe par le
froissement de la foule des Minimes. - "
— Monsieur le marquis de Jarzé, Ht Brancas en introduisant son ami.
Celui-ci salua profondément. . ' *
■ — Vous devez avoir froid, pi'onsieur,'dH Ninon avec un sourire : prenez un siège et chauffez- vous. ‘
Brancas montra T^exemple. Jarzé s’assit au milieu.
— Froid? répliqua- t-il : un' capkaîne des gardes du corps est au moins à F’épreuve delà neige... Si j’ai pris |a liberté de m’arrêter à votre porte, ce n’était pas pour y chercher un refuge, comme un bourgeois qir’un coup de vent effarouche ; mais c’était pour vous voir encore, au sortir de votre chaise.
— Vous êtes curieux, monsieur le capitaine ?
— D’aujourd’hui seulement, et c’est votre faute.
-Ah! ■
— Pourquoi êtes-vous d’une beauté à attacher les regards à vos pas ?
— Il paraît que vous donnez aussi de l’eau bénite de cour.
— Moi, UQ flatteur ? j’ai la rudesse d’un soldat et vais droit au but comme mon' épée. ‘
— Allons ! dk Brancas, je vois que j’ai joué ün rôle de dupe. J’auràis dû nre méfier de ce gaillard-là et ne pas craindre de* le laisser se geler... Non content de se chauffer, il s’échauffe’ devant nu)i, comme si j’éfeîsun personnage de tapisset-ie. C’est bien le fils de son père
ET SA COl’R.
qui osa gazouiller k Toreill^e d'Anne d'Autriohe, sous les yeux de Buckingham.
— Ceci était autrement fort, interrompit Ninon ; car je ne suis pas l'épouse de Louis XlII -et vous n'étes pas, mon cher Braticas, le favori du roi d'Angleterre.
. — H ne court pas le même risque non plus : son père, à ce jeU’là>'perdit sa charge de capitaine des gardes du corps, qui revint eUsuit», il est vrai, dans la famiHe.:
— Je cours un plus grand risque, riposta Jarzé : celui de déplaire à Ninon... -
— C’est m’éléver bien haut, répondit-elle.
— Adieu, cruelle, fit Brancas étouffant un soupir; adieu... jusqu'au premier cheveu gris ! '
lie ishMalier «le Mferé. -r- C»nk)ji 4’AublJonXi — .
> La foire SaAat^eniwiB.
— L’incoru>u vaut le connu, dit Ninon', aprèa quelques
jours d’expérience., U ne me réussit pas mieux.... Jarzé est un vaillant Homme, mais un pauvre sire. Il a m'is tout son esprit dans les préliminaires, puis ce fût fini... absolument comme ces auteurs de courte haleine qui s’épuisant dans leurs préfaces et manquent de souffle au début de l'ouvrage. Enterrons le capitaine et passons à un autre...
George Brossin, chevalier de Méré, remplaça le marquis de Jarzé.
C’était un précieux doublé d’un pédant. Méré se po- .sait dans les ruelles en rival de Vincent Voiture. Il faisait fi du style enjoué de ce poëte et avait la prétention de parler et d’écrire avec la plus rigoureuse pureté. La raideur et la sécheresse de ses écrits lui méritèrent l’estime de Gilles Ménage qui lui dédia ses Obsermtiom sur la langue française ; elles lui rapportèrent, en revanche, les sarcasmes de madame de Sévigné.
.^Méréf ne pouvait séjourner longtemps- à. rhôte^des Taurnelles. . . . ■
Le faqmn ! s’écria Ninon, deux mois après l’avoir congédié; j’avais cru- mettre^ la main sur un galant homme, et il s’est conduit en laquais... . '
„ Elle accoucha, de nouveau, d’un enfant mort- nq.
— Si je remontais dans le passé,, se demanda-t-;elle'. ensuite, peut-être aurais-je. plus de chances d’amouR qu’avec l’inconnu?
Coulon revint sur l’eàu, mais il ne tarda pas de reperdre pied. Un incroyable cynisme de langage était, nous l’avons dit, la principale qualité du conseiller au Parlement. Il avait le masqûe de l’emploi : un visage chafouin. On riait rien.qu’é le voir, et, quand son museau s’ouvrait pour lâcher quelque saillie gauloise, on avait des convulsions et l’on se tordait. Mais il ne provoquait que la gaieté. Comment sepassionner pour Triboulet ? Et même le rire conamençait à s’éloigner de lui. Triboulet tourjiait à l’Angeli, ce triste fou d’un'triste roi : il s’était jeté dans la Fronde, que Ninon appelait un jeud'écefvelés.
Comme Coulon traînait toujours d’Aubijoux à sa suite, il fallut bien aussi reprendre le comte. Ils avaient définitivement rompu- tous deux avec 1a présidente Tambonneau.
Cette fois, Ninon crut avoir gagné le mal d’aniour : la naïveté de d’Aubijoux fit le miracle. Quoi d’étonnant?. amour n’est-il pas synonyme de naïveté?
► ' NINO.N DE LRNaOS
En ce temps-là, Scarron, tout endolori, quittait le Marais pour aller chercher la guérison à rhôpital de la ChfU'ité. On 'lui avait vanté les bains de tripes prépât*és parles frères de Saint-Jean-de-Dieu, et il s’était fait hi^r dans sa chaise.
Ninon reçut, en guise de lettre de faire part, les vers suivants, marqués, comme tous ceux du pauvre cul-dejatte, au coin de la plus folle jovialité :
Adieu, bien que ne soyez blonde,
Fille dont parle tout le monde.
Charmant objet, belle Ninon. :• i La mattressé d’Agamemnon N’eut jamais rien de comparable A tout ce qui vous rend aimable ;
• • Tâchez de n’en bbesser pas tan»,
.* -<■ Et commandez à vos œillades
De faire un peu moins de malades...
— Voici un avis au lecteur dont je veux profiter, se dit Ninon. L’ami Scarron espère guérir son mal en changeant de lieu; pourquoi n’essayerais-je pas de guérir moninfirmité de cœur par le même procédé? Peut-être ailleurs qu’ici, l’homme me paraîtra-t-il un animal plus aimable?
Et sur l’heure elle fit venir d’Aubijoux.
— Comte, dit-elle à brûle -pourpoint, je vais émigrer.
D’Aubijoux pâlit.
— Vous allez loin? demanda-t-il d’une voix tremblante.
— Non. • ~ --
‘ — Et serai-je du'voya^? ' -
— Cela dépend. * .
' — De quoi?
• — De vous... Il se peut que vous préfériez rester rue des Tournelles.
— Ninon absente, qu’y ferais-je 1 vous vous moquez !
Il rayonnait.
— Je cours faire mes malles, ajouta-t-il. -
— C’est' inutile.
— Inutile ? c’est donc un^ voyage d’un jour ?
' — La durée de mon voyage dépend encore de vous... puisque c’est chez vous que nous allons. ^ - - D’Aubijoux redevint pâle.
— Il faudra savoir m’yTetenir, continua Ninon en souriant.
. — Vous me faites mourir de toutes les morts, d’appréhension et de joie ! s’écria le comte dans le ravissement. ■ - '
— Prene:& garde ! je n’aime pas les mourants !
Ninon, sans plus tarder, ordonna d’atteler; puis, après
avoir adressé .quelques menues recommandations à ses domestiques, elle monta eu voiture aussi allègrement * qu’y montîMt d’Aubijoux. .
— Rue des Saints-Pères, cria-t-elle au cocher. Mais
touchez d’abord à la foire Saint-Germain. Un caprice ! ajouta-t-elle, en se tournant du côté du comte. Je n’ai pas vu la foire cetteannéè... Nous la verrons en passant. Gela vous convient-îl ?. '
9li
MNON.ÜK LENCLOS
— Je verrai tout ce que vous voudrez, repartit gaie-
ment d’Aubijoux. - •
Ninon fronça ses jolis sourcils épais et arqués.
^ Monsieur 'le comte, dit-elle, rappelez-vous bien ceci : c'est que je ne souffre plus l'esprit.... en amour. Ne courez , donc pas après, si vous voulez que je vous aime.
— Je me souviendrai de la leçon. -
Le carrosse s'arrêta au coin de la rue de Buci' et de la rue de Seine. L^encombrement des voitures ne permettait pas d'aller plus loin. Du reste, il n'y avait phis que quelques pas à faire! • -
La foire Saint-Germain, remplacée aujourd'hui par le marché de ce nom, était, pendant l'hiver, le lieu de promenade à la mode. Elle se composait d'un immense bâtiment, partagé en deux halles contiguës, et bt-uyant comme une ruche d'abeilles. -- > ' '
Nos pères auraient laissé déserts ces passages luxueux qui font l'admiration des badauds et cès galeries du Palais-Royal, ennuyeuses-à force (je majesté; ils ignoraient l'art d'errer comme des ombres et de se divertir comme desAnglais. Ce n'étaient plus des Gaulois, mais è'élaient au moins de vrais fils de Gaulois, d'une vivacité toute française, les lèvres habituées aurh’e et promptes à la réplique. . ' • ‘ -
Ils se répandaient joyeusement à travers les nombret. ses rues couvertes dè la foire et ne croyaient pas déroger à leur dignité en luttant entre eux de lawis à exciter
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ET^A COUR.- ' 97
l’envie du célèbre Brioehé. Les «adüe» Hues et mordantes avaient aussi leur tour ; de plus, il se glissait parfois au nniiieu d’elles des phrases de galanterie légère ou sérieuse, pimpantes et badines, ou gravement filées et en^ irecoupées dé -soupirs. - ■ ' , ■
•Niimn recueillait partout les saluts les pius gracieux ; mais on glosait sur la nouvelle faveur dent le comte était l^ol^t. . . . ' .
— Qu’a donc d’attrayant d’Aubijoux l’ingéuu, demau-
dgit celur-ci, pour avoir de semblables bonnes fortunes?
. Bah l-disgit celui-là, les femmes ont des lubies y n des jours où elles aiment les bêtes... Gela repos» l’esprk.' ' . ; .
' —Est-ce que tu en as beaucoup connü..,:. de ces jours-là, marquis ? ripostait un troisième. , • .
■ Et les reparties de se succéder indéfiniment.
Pendant, ce temps Ninon et d’Aubijoux continuaient ieui‘. promenade ; ils avaient déjà parcouru les sept rues de la foire, les rues des Orfèvres, des Jlerciers, aux Draps, aux Peintres, aux TaWetiers, aux Faïenciers et aux Lingèi’es^ et, après avoir passé devant la chapelle où l’on tUsait la messe, ils étaient arriyés à un enclos réservé. G’était là que l’on avait confiné les cafés, les loges des baladins, des danseurs de corde^ des joueurs de gobelets ct4es montreurs d’ours ; toute cette population de bohèmes grouillait, criait et v^imbourinait à qui ihieUx mieux. - , * . ,
1 LaJfôule-s'amassait surtout devant ladqge de, Qauthiqr-
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M^O^i Üli LKNtLüS
GarguiUequi bouffeiiDait en ce mnihent avec un bateleûr de ' fantaisie, Perret d’Ablanconrt. Celui dont on a|>pelait les traductions « les belles infidèles » était un grotescpie qui avait manqué sa vocation; Passionné pour les parades, il s"y mêlait volonliera, ce qui dépitait .fort sa. femme, madame la présidente. La scène allaibfinir : elle roulait sur les inégalités sociales, grave question que Gauthier-Garguille aimait à traiter, et qu’il enfarinait j comme son visage.
— Tous ces gobe-mouches qui nous écoutent, ami Perrot> dit-il avec son franc parler ordinaire, ipe tarabustent l^œil avec leurs impertinente habits de veloiffs, leur face épanouie et leurs bras éternellement ballants.
Je voudrais voir, dans leurs poches, les mains laborieuses de tous les braves coupe-bourses du Pont-Neuf %
— Allons, maître Gauthier, ne ndus fiàchons point,
répliqua Perrot en terminant. Ce que la Providence a fait est bien feit : chacun son lot. N’a-t-elle pas mis l’appétit d’un côté et l’argent de l’autre ? ' ~
Le président descendit de l’estrade, sous une grêle de bravos, et vint offrir ses hommages à Ninon qui joignit ses applaudissements à ceux de la foule. Ëlle regagna ensuite sa voiture qui attendait au coin de la rue Princesse et qui eut bientôt atteint la rue des Saints*-Pères.
L’hôtel du comte d’Aubijoux était petit, mais coquet^ de plus admirablement disposé à l^ntérieur. 11 avait été construit sur un plan fourni par madame de Rambouillet elle-mêrae, qui révolutionna, comme o» le sait, Varohi-
• ET'SA'COUfi.'
tectuïe domestique, ài« barbe.des architectes de proffes^ slon. Ceux-ci, hommes de routine, bâtissaient des de* meures inhabitables et barbouillées de rouge ou de tanné. La marquise releva rhôtel Pisani sans leur collaboration. Au rebours de la coutume, êlle ordonna de mettre de niveau les appartements, d^exhausser les planchers, d’ouvrir enfin desportes et des fenêtres hautes et larges et vis-à-vîs les unes des autres ; voilà poqp la eommodité et l’hygiène. Des artistes furent chargés de pourvoir au reste, de peindre diversement les diverses pièces : dé la le renom de la -a Chambre bleue, » où trôna sî longtemps Julie d’Angennes, la future marquise dé Montausier. ' ,
11 y avait aussi une chambre Weue à l’hôtel du comte, miniature de l’hôtel Rambouillet. * Ce fut là que Ninon établit son boudoir: les deux amants y passaient la journée à rêvasser, en entremêlant leurs cheveux. Mais, au bout d’une semaine, la monotonie du tête-à-tête se fit sentir. Les heures s’allongeaient démesurément. . .
Cependant, la eour et la vitle oubliaientla Fronde pour ne s’entretenir que dela fuite de Ninon. Ses domestiques avaient religieusement observé la consigne donnée et répondaient, d’une manière invariable, aux nombreux \iateurs qui venaient demander leur maîtresse et s’enquérir de sa retraite : -
— Mademoiselle est partie pour l’autre monde, .et nous n'e savons quand elle réviendra.
— Comment! pour l’autre monde îditBrancas anéanti.
100 NINCm-BK LT?KC1,OS
Mais on n^en revient pas, grand benêt J ^onta-t-ü, en
prenant Pierrot à partie r ‘ • * *
— .Faites excuse, motosieur ie corate;., répliqua le valet de pied. - • ' . ' • . .
— Fais excuse, tei-inérae.. . , . . • . ,
, — 'A preuve), continua Pierrot, que mara’zelle d'Au-
bigné en est bien revenue.,. . ,
— MaderaoisoUe tFAubigné? murmura, Brancas en cherchant ce nom dans sa mémoire confuse. , .
— Oui, monsieur le comte,, à ce que m’a rapporté, du
BK>ins, l’abbé Girault, un homme qui n’est pas sauvage et qui ne rougit pas de prendre du tabac dans la boite d’un laquais. Il aime à causer, et moi qui, sauf votre respect, ne suis pas manchot à ce jeu-là... , :
■ — Ah! très-bien l' interrompit Brancas,' après une réfléxion prolongée ; tu voulais . parler de l’Amérique. ^ — Non, monsieur. le marquis, pas ça..., c’est l’Awertiniqite. ., . ' .
— La Martmique, imbécile !< • -
— Si-ça vous plaît, monsieur Ip comte. , - . .
^ Ce dernier ne poussa pàs plus loin les informations, et courut tout d’un trait au Luxembourg, chez d’Elbène, qui perchait au faîté d’un pavillon. Il n’y manquait, que la Mesnardière. . . . . •
— Je sais tout ! s'écria Brancas, dès le seuil de la porle.
— Alors, dit en souriant je chambellan de Gaston, rendez-moi le service de déchilfre.r ces vers que m’adresse unpoëte allemand. - , . .
, f.T SA teURk •
V — Mâis je ne^fssus^jas l’allemand i ^ . , > . .
— Pourquoi donc prétendez-vous tout sayoir ?
, — Mauvais plaisant î,. vous- mériteriez que je gardasse mon' secret pour moi... , , , . ,
— Voyons, Brancas, fit Charleval, soyez indulgent peur notre ami et ayez pitié de nps oreilles béantes...
Il SKagit de la fugitive, n’est-ce pas ?
— Oui.., elle est en Amérique! ,
— La belle nouvelle ! riposta d’Elbène, c’est le bruit que ses gens font courir.
— En douteriez-vous? demanda JBrancas.
— Parfaitement. Je. suis sûr qu’elle n’est pas loin.
Le comte d’Olonne. l’a rencontrée l’autre fois au bras de d’Aubijoux... , ,
. — A la foire Saint-Germain, ajouta Charleval avec un soupir. , .. .
. — Et d’Ablancourt, continua d’Elbène, les a accompagnés jusqu’à leur voiture qui s’est dirigée du côté de la rue des Saints-Pères... comprenez-yous maintenant? — Non, répliqua le distrait. .
-7 Cela signifie, mon pauvj-e comte, dit le poëtç, les
' yeu?t levés au çjel, que Ninon a élu ^domicile chez d’Aubijoux.
— Mais c’est une trahison ! elle se doit à ses amis !
— Du calme, mon cher Brancas, répondit d’Elbène, elle ne vous doit rien à^vous... avant le prenaier cheveu
]^î filNOTN DE LENaOS
— Ob crie bien fort ïei, ftf la Mesnardiftrè en ouvrant
la porte, ôe quoi s’aglt-U donè ? ‘ -
— Parbleu ! de Ninon, repartit Charleval àvec une
animation qui colora légèrement son visage d’hâbitüde si pâle. ■ -
Tandis que Ton mettait le nouveau venu au courant des soupçons éveillés par la révélation de Perrot d’Àblancourt, un domestique à livrée vert pomme parut,' un pli à ia'main.
Les quatre amis échangèrent un coup d’œil significatif.
Ils avaient reconnu la livrée.
D’Elbène prit la lettre qui lui était présentée et, Payant rapidement décachetée, la lut en se pinçant les lèvres.
Les trois, autres dévoraient du regard d’Elbène et la lettre qu’il repliait avec un soin railleur.
— Vous direz à monsieur le comte, fit-il en se tournant vers le domestique qui attendait, que j’aurai l’honneur de me rendre â son hôtel au jour et à l’heure indiqués.
' Le laquais sortit en s’inclinant.
Charleval, Brancas et la Mesnardière étaient consternés du bonheur de leur ami.
— Vous êtes bienheureux ! dit le premier à d’Elbène ; elle a pensé à vous... car c’est elle,- sans aucun doute, qui a conduit la plume de d’Aubijoux.
— Wais il n’est pas question de Ninon là-dedans...
objecta le chambellan avec un grand sérieux. C’est une simple invitation dîner pour demain.
— Il va dîner avec elle ! s’écria ftancas.
— Parlez-lui au moins de nous, ajouta la Mesnardière.
— Je vous promets de l’embrasser pow vous tous. . . si elle est réellement du dîner et si vous êtes sages.
Carrousse.
Le lendemain, entre midi et une heure, d’Elbène rencontra ses trois amis dans la rue des Saints-Pères.
— Vous ôtes, dit-U, à ce qu'il paraît, mes très-chers, d'excellents limiers f le vent vous aura apporté l’odeur des mets...
— Nous ne sommes pas venus pour nous contenter de l'odeur, répliqua le fluet Charleval en se gonflant.
— Ah !
— 11 fe^ulra que monsieur le chambellan, ajouta la Mesnardière, nous permette de l'accompagner.
— Oui-da ! vous vous invitez vous-mêmes alors ?
— Fi donc ! nous sommes trop bien élevés pour agir avec un pareil sans-façon, répondit Brancas dont la distraction diminuait à mesure qu'augmentait son amour.
— Vous êtes malade, mon bon : vous raillez presque comme une personne naturelle.
— Je ne raiHe point.
— Enfin, vous avez reçu tous trois, comme moi, une
NJNON DE LE^KW-^JS'ET SA COUR.