Chapitre quatrlèine
C?lia|ittre qnaÉrlème.
— Il y a deax ans, dit Alice, tu m'envoyas chez ma tante, lorsqu'une maladie épidëmique se répandit dans notre village. Te souviens-tu, je n'étais pas pressée de revenir, moi, qui avais tant pleuré en partant. •^— Cela était étrange, n'est-ce pas? — Je m'en étonnais bien moi-même, je t'assure, mon père. Voici ce qui est ar^*
rivé.
Le château de ma lante d'abord me parut Iriste; je m'y ennuyai longtemps. Je te regrettais, li me semblait que mon cœur était resté là où tu étais; pourtant on me faisait faire de beaux ouvrages en tapisserie au métier; puis, au moindre signe de fatigue ou d'ennui de ma part, on me menait promener dans le parc. Mais ce parc ne me plaisait pas. — 11 n'y a pas de parc ici. Ces allées régulières, ratissées, danslesquelles pas un brin d'herbe ne poussait la nuit, où rien n'était nouveau d'un jour à l'autre, où je marchais toujours sur la trace demes pas de la veille, ce parc m'ennuyait, cela ressemblait à une prison en plein air. — On ne me laissait jamais sortir; je regardais à travers les grilles, et alors je voyais quelque chose de semblable :i mon cher pays, des prairies avec des jolies fleurs, des haies, des ruisseaux, des sentiers formant mille
circuits; mais il fallait rester dans les allées sablées: — c'était terrible.
Enfin, un jour, mon père, je descendis seule de bonne heure^ dans le parc^ je vis une grille entr 'ouverte, — • Quand on ne ferme pas la cage de l'oiseau, l'oiseau s'envole bien vite pour essayer ses ailes. — Aussi légère que lui^ aussi avide de liberté; — je m'échappai, et je courus tout droit devant moi au soleil, à travers les prairies ; — je fis beaucoup de chemin sans m'en apercevoir^ enfin, la respiration me manqua, et je m'arrêtai au milieu d'un ravissant vallon. — Je cueillis des fleurs. — Pendant que j'étais agenouillée dans l'herbe, j'entendis derrière moi craquer les branches d'une haie; je me tournai, et je vis avec effroi, l'énorme tête d'un taureau qui regardait de mon côté. — Mon cœur battit à m'étoufier. Je restai agenouillée, n'osant faire
un mouvement de peur d'atlirer sur moi l'animal; ([uelqnes secondes s'écoulèrent qui me parurent bien longues !
Alors, je médis que je nepouTaisresler ainsi, qu'il fallait prendre un parti; -^ la fuite fut le seul moyen qui s'offrit à mon imagination effrayée. Sans me retourner, pour m'assurer si l'ennemi était toujours là, d'un bond je me le* vai et m'élançai, eu courant, dans la prairie. Alors an horrible craqueinent de la haie m'apprît que le taureau se frayait un passage pomme poursuivre; il poussa un aSreux mugissement, j'y répondis par un cri de détresse;.j'entendais le bruit de sespasà peu de distance de moi;... je sentais presque son souffle; — la terreur m'ôta le peu de force qui me restait.
— Oh! mort Dieu !... m'écriai-je avec désespoir, en me laissant tombera terre.
Le baron serra sa fille dans ses bras .
— *Ras5ure-toi, mon père, reprit Alice, je n'eus aucun mal, car quelqu'un venait à mon secours, quelqu'un qui se jeta entre le taureau et moi, et parvint à lui faire prendre la faite!— ^ Pendant la lutte, j'étais gisante à terre^ presque sans connaissance. Ce jeune homme, car c'était un jeune homme, mon père, me releva, m'approcha d'un ruisseau, jeta quelques gouttes d'eau sur mon front et s'informa doucement si j'étais blessée.
>— Non, lui dis-je, mais j'ai eu si peur que je ne peux plus me tenir sur mes pieds.
— Comment étes-vou6 seule ici? mademoiselle.
— C'est ma faute, monsieur, j^y suis venue en cachette, le parc de ma tante m'ennuyait ; je
voulais faire une promenade eu plein cliamp, ob! mais maintenant je me laisserai enfermer tant que l'on voudra.
Alors il m'offrit son bras pour retourner au château , mais je ne pus marcher; — il me porta dans ses bras comme tu me porlaïs pour me bercer quand j'élaïs petite, mon pèie. Sans doute je le fatiguais beaucoup, car son cœur battait bien fort contre le mien; enHn nous arrivâmes; mais au moment où il me. déposa sur les marches du perron, — je le vis pâlir, clianccler, puis s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber; — mon père! il était blessé!... blessé par le taureau en me défendant, bleiisé à ma place quand il se jeta entre l'animal furieux et moi!... mon père, n'était-ce pas bien àluide n'en avoir rien dit pendant si longtemps, et d'avoir ainsi souffert sans se plaindre?
Le baron ne répondît pas aux questions d'Alice ; il lui serra tristement la main.
La jeune fille reprit:
— Ma tante accourut^ puis les domestiques.
Je racontai mon histoire. On oublia de me gronder pour remercier mon libérateur, surtout pour lui prodiguer les soins dont il avait grand besoin: une côte était brisée. Il se nommait Henri de Reynalds, et habitait une maison voisine chez un de ses parents. — Ma tante ne voulut pas qu'il fût transporté chez lui, et demanda aie conserver au château jusqu'à sa guérison. Aussi resta-t-il longtemps. — Mais je ne commençai a le voir que lorsqu'il put faire quelques pas dans la chambre et s'asseoir dans un fauteuil près de la fenêtre ouverte. Alors ma tante et moi, nous montions travailler près de lui, et nous ta-
chions de lui faire oublier les longues heures de ces journées de réclusion.
Ici, mon père, n'allez pasm'accuser de manquer de franchise si je raconte mal ee qui m'eat arrivé. — Je ne me suis rendu comple de rien; et maintenant, quoique chaque détail de ce temps-li soit profondément gravé dans mon esprit, il me semble que je ne m'en souviens plus, ou du moins je ne trouve aucun mol pour parler dupasse. Le parc, qui auli'efois était trop petit pour mon humeur errante, alors me parut trop grand. — Je n'aimais plus sortir. Il n'y avait plus d'air doux à ma poitrine que celui qui m'arrivait par la fenêtre entrouverte de Raynalds. Il me semblait partout ailleurséti-e comme une personne qui se fatigue à chercher un gile, un lieu de repos. Une fois près de lui, j'avais
trouve le gite, le repos.— Un sentiment de vie inconnu jusqu'alors, s'empara de toift mon être. Je n'étais plus ni malade, ni languissante. — J'éprouvais un bieu-étre sans nom pour moi.
— Je me demandais si c'ëtaît-Ià la santé ou le bonheur.
Que de fois alors je me disais : Si mon père était près de moi, qu'il serait content de me voir renaître ainsi! — Mais qu'avez-TOUS donc ? mon père? — Pourquoi votre front est-il soucieux à ce récit d'un temps qui fut si heureux? Peut-être suis-je trop longue en revenant sur mes souvenirs ? Je vous fatigue ?
— Non, mon enfant, reprit le vieillard, dismoi tout....llfautne me laisser rien ignorer. *-* Mais pourquoi, Alice, ne m'as-tu pas parlé plus têt?