MON.. 1. S
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'— Mon silence m'a bien coûté, mon père; mais c'étaiE'poiir obëir à Henri. Il m'a dil: Je suis noble comme tous, mais pauvre comme vous; je Tais travailler à conquérir une fortune que jepuisse déposer à vos pieds. Eo ce moment votre père me refuserait; mais attendez-moi avec constance, et je reviendrai plus digne de vous obtenir. — D'ici là, pour tous, silence, je vous en supplie!...
Après m'avoir dit mille fois qu'il m'aimait, m'avoirfaitprononcer mille serments de l'aimer toujours, mon père ! Reynalds m'a quittée ! Je suis revenue Ici ; mais cette joie inconnue avait fui, avec elle le repos, la santé; un voile sembla envelopper toute mon existence. — Il n'y avait plus de soleil dans ma vie; je me traînai languis^ santé à l'écart,dans ta solitude, fuyant jusqu'à vous, mon père. Je voulais être seule pour me
souvenir d'Henri. — Je prêtais Toreille au passé ; je regardais l'avenir qui devait le ramener vers moi; mais le présent , qui était l'absence i m'accablait d'un poids insupportable.
Oh ! mon père ! neme regardez pas ainsi ! s'écria Alice 9 en se laissant glisser aux genoux du vieillard^ ne me regardez pas de ce'regard triste et sérieux!
J'ai eu tortjjele sens, d'avoir un^secret pour vous, mais il m'avait dit, il m'avait supplié de me taire , et je craignais de perdre, par une parole imprudente, mon pauvre avenir déjà si incertain.— Ce matin, cependant, vôtre inquiétude, votre tendresse, votre bonté, ont troublé mon cœur; mon secret m'étouffait; je me suis dit que je n'avais rien fait de mal pour qu'il fallût ainsi me cacher, que j'irais me mettre doucement à vos pieds, et que baisant vos mains,
— 12S — Alice JRta un cri de joie et se précipita dans les bras de son père Elle couvrit ses cheveux blancs de baisers et de douces larmes. — Mais bientôt elle s'arrêta.
— Mon père ! mais pourquoi donc ii'es-lu pas joyeux comme moi ! pourquoi gardes-lu ce front sombre en disant à ton Alice d'être heureuse?
— Ma fille, c'est qu'à mon âge toutest grave; la vie n'a plus de bonheur sans nuage. — Je pensais à ta mère, à laquelle je doiscump'e là-haut de ton avenir, dti repos de ta vie. Je lui disais du fond de mon cœur: «Amie! qui m'as tiîiât quittée, le bonheur oe notre enfanï passe avant toute chose pour moi. « — Pui^ je pensais encore au docteur Gervais, qui m'a dit de t'épar- (joer lonle secousse, tonte anxiélc en roedpcla-
rant que ta santé dépendait du calme de ton âme.
Je me disais, mon enfant, que n'importe à quel prix je devais écarter toute amertume de ta vie naissante à peine^ et entourée encore de tant de rêves de bonheur et de douces illusions. —-Essuie tes larmes, qui ne doivent pas couler. — Dors en paix, chère enfant, chère fille bienaimée ... Adieu!... Adieu.
Et le baron, après ce cruel et douloureux effort sur lui-même pour cacher le terrible secret qui l'oppressait et Pespérance si vile perdue, si
calme.
[ui l'oppressait et Pespérance si vile perdue, si iie brisée par le récit d'Alice , se leva avec lalme.
— Mon père, dit Alice, pourquoi me quitter si vite ?
— II se fait tard, mon enfant.
— Reste, reste encore, la joie est ennemi du sommeil comme la douleur. — El puis, nem'astu pas dit que tu avais à me porter... à me parler de choses graves, je crois.
— Je n'ai plus rien à te dire, ma rille,répondlt le baron en cherchant à mettre dans ses paroles le plus de tendresse qu'il lui fût possible.
— Et il embrassa une dernière fois sa ùWe avant de s'éloigner.
Quand le baron de Kervelane eut quitté la chambre d'Alice, ïl descendit lentement l'escalier; — hélas! il était retombé plus que jamais dans ta trïite réalité du présent; car il ne I ui restait plus qu'un espoir, un espoir bien vague, celui de pouvoir peut-être, retrouver In trace des misérables qui l'avaient volé. Mais ses soupçons nepouvaientse porter que sur mie seule per-
sonne, et cette personne,disait-on,avait quitté le pays.— Cependant, comme là était sa dernière, son unique chance de salut, il se promit bien de faire faire les recherches les plus actives.
Quand le vieux gentilhomme se trouva seul dans la salle du rez-de-chaussée, il resta longtemps la tête baissée et les bras croisés sur sa poitrine» en proie aux plus sombres réflexions. — Sa dernière espérance s'enfuyait devant Tamour d'Alice pour Reynalds. Cet amour lui enlevait son vieux château et les derniers débris de sa fortune. Cependant il n'hésitait pas. — Le père acceptait avec courage, si ce n'e.st avec résignation , le sacrifice qu'imposait l'amour paternel.
Tout à coup il releva la tète, honteux de cette faiblesse intérieure qui venait, malgré lui, énerver la force jusqu'à ce jour inébranlable de son
âme. — Il s'assit devant une table et écrivît deux lettres.
La première était adressée au procureur du roi de Nantes; — la seconde au manjuis de Nièvrcmont.]
Cette dernière lettre la voici :
H Moiisii-ur te marquis, je ne puis, Iiélas I TOUS donner la main de ma lîlle, comme je l'avais espéré un instant, son cœur n'est plus libre; je dois donc renoncer à cette dernière espérance que m'avait donnée votre âme si nuble et si belle.
Vous devez penser, monsieur, s'il faut un devoir impérieux et sacré à remplir, pour m'imposer ce cruel et dernier sacrifice d'un refus.
» Je TOUS le répète, monsieur le marquis, le dépât qui m'avait été confié,vous sera intégrale-
ment rendu. Si dans quinze jours, comme je vous Tai dit, toutes les recherches ont été inutiles pour découvrir les coupables, ce château, ce domaine sera vendu pour m'acquitter envers vous. La dernière richesse d'un homme de cœur, c'est la pauvreté qui ne doit rien à personne.
» Epargnez-moi , je vous en prie , des offres généreuses qui seraient inutiles et que je ne puis ni ne veux accepter. Avec le cruel re(5;ret de renoncer à une alliance honorable, je conserverai toujours dans mon cœur reconnaissant le souvenir de la noble preuve d'estime que vous
m'avez donnée. C'est Je seul bonheur que Dieu ait voulu laisser à ma vieillesse, et c'est à vous que je le dois.
» Baron de Kervelàne. »
Après avoir écrit ces dernières lignes, le vieux gentilhomme laissa échapper un profond sou-
— IM — pir, comme pour dégager sa poitriae du poids qui l'oppressait, et se leva. — Pendant quelques minutes il marcha en long et en large dans la salle; puis il ouvrît la porte qui donnait sur le jardin, et s'assit sur les marches de pierre dn perron.
Le baron regarda silencieusement autour de lui avec amour, avec douleur, puis il murmura, en laissant uneà une tomber ces paroles, comme l'écho de ses pensées :
— Adieu, mon pauvre paysl adieu, ma vieille demeure! je ne mourrai pas sous ton toit; je dois le livrer à des mains étrangères; — il faut me séparer de toi !
H s'arrêta un instant ; et son regard triste, mais calme, errait sur tous ces souvenirs de son enfance, il pouvait presque dire de sa TÎe tout entière.
— Ml! ■OBpaYTTC ciiilom! je raTàsbim aimé... — JTstw cniLIiêlei statuies t^Tics pcMir ne YÎTre «pi^av^er toi! JT^fTiûs ianl sacrifié pour soatenir tes iniiri et rêpirer l'^jure du temps ! Pourtant, il me tÊoat oKxirir luin de loi ! — ^L^en- £int que tn as tv naltie a besoin de boQbenr pomr Tivre. Moo TÎeax rhàfcm, tôt cl moi devons nous sacrifier pour cLe!
Cbapltre einqulèine.
Les dernières paroles du TÎeillard s'étaient à peine éteintes dans le grand silence de la nuit, que la fenêtre d'Alice s'entr'ouvrit doucement.
La jeune fille était trop agitée pour dormir ; elle voulait respirer l'air pur qui s'exhalait au dehors;— elle s'accouda au balcon de la fenêtre.
Elle aussi, elle rêvait, la jeune fille
MOBL. 1. 9.
— 15fc —
Rêveries d'amour et de bonbeur, de joie et d'avenir, que vous étiez loin.de ces tristes paroles murmurées lentement par les lèvres du vieillard! -~ Combien ces deuï pensées, si près l'une de l'autre, contrastaient douloureusement ! C'était le commencement de la vie, avec toutes ses illusions et toutes ses croyances ; mais c'était aussi la fin de la vie avec son désenchantemeot et sa sombre douleur.
— Ob! la belle nuit! dit Alice, en regardant le ciel étoile, jamais je n'en ai vu de plus belle; comment, en présence de ce beau ciel, si brillant d'étoiles, ai-je pu douter un instant que je serais heureuse! — Henri! je puis maintenant dire ton nom tout haut et ne plus le renfermer tristement dans mon cœur, mon père consent à notre union. — Oh! si mes paroles pouvaient aller jusqu'à lui, comme il reviendrait bien vite,
oui bien vite, et combien je verrais dejoieet de bonheur sur son pauvre visage, si Iriste quand il est parti. — Le jour de mon mariage, nous donnerons une belle fête à tout le pays, on dansera, là, sur cette pelouse. On mettra des lumières, des guirlandes de feu à ces vieux arbres noirs là*bas. On soupera dans la grande salle d'armes d'autrefois. Ce château quittera son air sombre et triste : il sera radieux avec moi; — que je suis contente qu'il y ait des étoiles ce soir! le ciel semble sourire à mon bonheur.
Alice restait appuyée sur sa fenêtre jetant ainsi des phrases sans suite échappées de son cœur comme les étincelles d'un ardent foyer.
Tout-à-coup son regard entrevit son père silencieusement assis sur lestnarches du perron; elle se pencha avec étonnement.
— Mon père sur le perron, à cette heure...— que ûgDÏfie cela !
Et elle se prit à réfléchir.
— 11 me semble qu'en m'écoutant, je le crus du moins, il était troublé... —-sa physionomie avait qndqne chose d'étrange que je n'ai pis compris;... pourquoi veille-t-il à celle hem<e?
Toutes ces pensées vinrent k la fois an oœor d'Alice.
— Mon père!., mon père! s'éeria-t-elle aussitôt ai se penchant vers le perron.
Mais la brise qui roolait peut-être laisser encore quelques minutes de bonheur à ce cœar joyeux, emporta la voix de la jeune fille à travers les feuilles des arbres.
Alors Alice descendit ra[Hdement t'escalio* et s'avança dans le petit salon du rezHlcKîhaussée.
La lampe brûlait encore sur la table.
Le cœur d'Alice battait sans qu'elle pût se rendre compte de cette émotion involontaire;—mais ce silence, cette demi-obscurité l'effrayérent.-^Elle, la jeune enÊint, si timide, si craintive ! — incertaine, émue, presque tremblante, elle s'approcha de la table, et comme die y posait la main pour s'appuyer, ses yeux s'arrêtèrent sm: la feuille de papier ouverte, laissée par son père.
Avant de l'avoir voulu, Alice avait lu la première ligne.
« Jt ne puis vom donner la main de ma fiUe. »
L'étonnement fut d*abord le premier sentiment qu'Alice éprouva, mais bientôt à cet étonnement succéda l'anxiété la plus vive. — L'air sombre de son père, — puis cette lettre aux incompréhensibles paroles: Je ne puis vous donner la main de ma fille; tout cela lui fit peur malgré elle.
Sa main... donner sa main!... Que se pas»aîl-il donc? — Quel myslère!
Alice était l'enfant de la nalure. Jamais elle n'avait résisté à la violence de ses impressiotLS. D'ailleurs, elle ignorait ce& mille devoirs de conveuaiice qu'exige la société, — Au château des Herbiers, personne n'avait jamais eu desecrets; — c'était un mot inconnu pour elle. — Inquiète pour son père, pour elle-même peut-être, il fallait à tout prix qu'elle se rassurât.
Aussi elle saisit brusquement la lampe, la ra pprocha encore du papier, se pencha vers la table, et lut rapidement la lettredeson père.
Le baron était toujours assis sur le perron, la Icte tristement appuyée sur sa main; il ne sentait pas le froid de la nuit, absorbé qu'il était dans ses amères réflexions.
— Adieu! Répétait-il. Vendu!... Bientôt vendu, abandonné !.., Te quitter pour toujours mon château des Herbiers !
Mais une main froide et tremblante se posa doucement sur la sienne; — et la lettre, déchirée en mille morceaux, tomba à ses pieds, puis s'envola au loin, emportée par le vent. ^ '
—Mon père, dit Alice d'une voix calme, mais Ëiible, voici ma main; — donnez-la au marquis de Nièvremont, "
Le baron jeta un cri, et repoussa la main d'Alice.
— Jamais ! . . . jamais ! . . • je n'accepterai un pareil sacrifice !
— Quand vous m'écoutiez tout à Theiure, mon père^ dit Alice, je devinais à la pâleur de votre visage que vous deviez soufirir. — Je vous ai toul dit, moi, et vous, vous m'avez tout caché.
— uo —
— Alice ! Alice ! dit le vieilUrd, je dCTais me taire : ton bonheur l'exigeait.
— Mon bonheur, reprit Alice avec un triste sourire, où est-il maintenant ? il a duré quelques heures, puis il s'en est retourné au ciel.— Mon père , écoutez-moi : Si vous étiez malade, ne me laisseriez -tous pas veiller à votre chc Tel , comme si longtemps tous avez veillé près du mien ? N'accepteriez-vous pas mes soins, mes peines , mes fatigues ? — Si vous étiez ruiné , ne me laisseriez-vous pas travailler pour vous, à la terre, s'il le fallait? — Aujourd'hui c'est votre honneur qui «st en danger, et vous repoussez votre fille quand elle peut vous sauvff ! Vous ne voulez pas me sacrifier , ditesvous. . .. , c'était me sacrifier, mon père , que de m'éloigner à mon insu du chemin du devoir, quelque cruel qu'il pût être
— Mon enfant ! • ,5. . ma noble fille ! . . • . s'écria le baron avec enthousiasme.
— Oui , votre fille , mon père , celle qui porte votre nom et veut qu'il soit sans tache ; totre fille qui a votre sang dans les veines , et qui a hérité de votre orgueil , de votre amour pour le coin de terre où vécurent nos aïeux.
Pendant qu'elle parlait ainsi , le vieux gentilhomme la regardait avec fierté.— Puis , quand
elle eût cessé de parler, son visage redevint trifite et froid.
«— Pauvre enfant , dit - il , auprès de mes soixante ans, tu oublies les dix-huit années qui
ont à peine passé sur ta téte^ et celles que Dieu te
réserve , je l'espère. Pour qudqnes jours qui me
restent à vivre peut-être , tu oublies toute la vie
qui est devant toi*. — Je savais bien que tu avais
un noble cœur, je sovais bien que mon Alice avaifc dans l'âme ces purs sentimens, le cachet des antiques races. — Non ! non ! mon enfant, je le le répète , je n'accepterai point ce noble sacrifice. Nous irons nous retirer dans la ferme que ton fî'ère fait valoir lui-même ; puis nom vendrons ce vieil ami de la famille; et je partirai avec toi, ma lille, mais la tête haute au moins; et tous ceux qui auront appris cet horrible événement, qui m'auront vu passer sur la route, seul avec toi, donnant au malheur qui me frappe, jusqu'à la dernière pierre de mon château, ceux-là diront plus tard à leurs enfants ce qu'a fait le baron de Kervelane pour conserver intact l'honneur de sa famille.
—Vendre! vendre lechâteau des Herbiers!-., interrompit Alice avec attendrissement. — Ton
mon père, vivre ailleurs ! mourir ailleurs !
Oh ! jamais! jamais !
— Mais, ma fille, tu aimes Raynalds?
— Je l'ai aimé.... répondit Alice. — Il n'y a plus pour moi , dans le monde , que mon père qui a contracté une dette ; un homme auquel mon père doit plus, peut-être, qu'il n'a; et moi, dont la main peut seule acquitter la dette de mon père , Yoilâ ce qui existe pour moi sur la terre ; et puis , dans le ciel , il y a un Dieu qui eonsole ceux qui souffrent et bénit ceux qui font leur devoir.
Le baron était profondément agité. — Les nobles paroles d'Alice faisaient vibrer en lui les cordes les plus sensibles de son âme. Cependant, se dégageant de la lutte , l'amour paternel jeta encore un dernier eri.
•— «Mais tu aimes Bayualds !..• . répéta le vieil-
— IM — lard, tu seras malheureuse!.... et ta santé... la vie dépendent de ton bonheur.
— Je ne sais plus de quel aôté est le bonheur! reprit courageusement Alice.... mais je sais encore de quel côté est le devoir !
— Ma (ille I.. ... ma fille !
— Le repos et la santé sont là où il n'y a pas de remords; — Raynalds n'est plus pour moi qu'un rêve évanoui de ma première jeunesse , rêve de quelques jours comme les jeunes filles en ont tant à mon &ge.
La Toix d'Alice tremblait pendant qu'elle prononçait ce pieux mensonge.
— Mon pèi-e, reprit-elle d'une toÏx foïte, l'heive qui vient de s'écouter m'a rendue libre.
— Voici ma main donnez-Ia au marquis ne
Nièvremont.'
Le baron résistait encore; mais il jeta un regard sur le château de ses péres^; l'écusson de leurs armes brillait alors blanc et pur sous les rayons de la lune ; un frisson parcourut tous ses membres. — Il saisit Alice dans ses bras.
— Mon enfant bien aimée ! . . . . s'écria-t-il , tu le veux donc! — Mon Dieu, vous le voulez donc aussi ! .... Alice, sois bénie.... tu sauveras ton père!
Alice s'agenouilla devant son père.
Les mains du vieux baron se posèrent sur la tête de sa fille.
— Sois bénie , noble enfant ! répéta-t-il. — Sois bénie !
— Mon Dieu ! donnez-moi du courage, murmura tout bas Alice en joignant les mains.
CliapUre fstxtème.
Deux mois après les évënements que nous venons de retracer, le vieux manoir des Herbiers était illuminé comme pour une fête; tous les habitans des environs étaient accourus; on dansait dans les salons , on dansait dans les cours , on dansait dans les jardins. — • Partout des cris de joie , des visages radieux , des coups de fusil
tirétt en signe d'allëgicâse , des cbaiisons et des rires, de vieilles ballades bretonoes.
C'est que c'était un grand jour , un jour solennel.
Le matin , dans la chapelle du châleau , on avait célébré te mariage de mademoiselle Alice de Kerrclane , &lle du baron de Kervelane ,a vec le marquis de Mièvremont.
Jamais on ne vit de plus belle mariée; jamais aussi on n'en vit de plus pâle et plus semblable aux roses blanches qui ornaient son front, — Plusieurs en la regardant ainsi blanche et pâle sous le sourire que ses lèvres semblaient donner à regret, se demandèrent quelle eu était la cause; les vielUards hochèrent la tête , et les femmes en montrant le front dégarni du marquis de Niévremout, murmuraient au fond du cœur.
— Pauvre enfant Ivoilà pourquoi elle est pâle.
Pour die j elle doona à ce jour de fête tout ce quepooTait donner son cœur brisé : elle doona sa TÎe toat entière. Depuis la triste scène que nous avons retracée précédeoiment, pas un mot ne lui était échappé; son père ne surprit pas une lanne dans ses yeux. — PauTre et noble enfant , elle les essuyait avec tant de soin quand elle quittait sa chamln^ j témoin muet de toutes ses dool^u^ ; et alors elle se regardait devant une glaoe , elle reÊôsait sou visage que Finsomnie avait pâli , die marchait bien vite au grand air , die cherchait à retrouver par b &tigue les conleiirs qn'die avait perdues par la souffrance ; puis elle allait à son père , cafane , souriante , et le lion vidllard ne devinait rien ; et la voyant ainsi , il se disait au contraire avec ce noble enthousiasme qui dût prendre sa source dans le cosar du vieux Cid :
— Oli ! c'est bien mon sang, c'est bien la fille de ma noble race.
Et il lui prodiguait à la fois les caresses de son orgueil et de son amour.
Quand le jour fatal arriva , elle se laissa conduire sans murmurer ; et agenouillée k l'autel , pur et digne cœur, elle oublia de prier pour eUe.
Que les femmes qui liront ces feuilles, celles qui ont souffert ou celles qui ont vu souifrlr, comprennent tout ce trésor de douleurs amassé jour à jour dans un cœur de jeune fille; — qu'elles comprennent les douleurs inachevées qui montaient sans cesse de cette pauvre âme au ciel.
— Ces larmes intimes que nul regard ne peut voir, que nulle main ne peut essuyer, que nulle
voix ne consolera jamais. — Pour nous^ nous ne saurions le dire : — l'expression manque à certaines douleurs , on les comprend , on les ressent , mais on ne les traduit pas.
Le château des Herbiers avait repris cette douce et sainte tranquillité qui avait toujours régné dans son enceinte; mais Dieu semble dans la vie n'avoir envoyé un premier malheur que pour en faire pressentir de plus grands et préparer le cœur humain à la souffrance ; aussi cette triste année était à peine achevée , que l'agitation , la douleur, l'inquiétude habitaient encore «e vieux manoir féodal. .
Le vieux baron de Kervelane, atteint d'un mal subit , sentait sa fin approcher.
Il ne se fit pas illusion ; il ne murmura pas y car toute sa vie il s'était habitué à accepter avec
résignation la volonté du ciel. — Ce sont de ces vieilles et saintes traditions de la chevalerie antique , que son cœur de gentilhomme avait conservées pures et intactes.
Aussi , quand il sentit venir l'heure fatale et solennelle qui devait finir sa vie de ce monde et commencer pour lui la vie étemelle , il se fit trans^ porter dans son salon j dans ce grand fauteuil oii les uns après les autres peut-être depuis bien des années y s'étaient assis ses aïeux , et regarda d'un œil calme et tranquille tous ces vieux souvenirs qui l'entouraient j et parmi lesquels il allait prendre place à son tour. — A ses genoux était sa fille, dont les larmes brûlantes inondaient le visage , et debout , le front incliné près du noble vieillard qui allait mourir, le marquis de Nièvremont.
Si quelque ir^quiétude troublait les derniers instants du mourant , c'était la crainte de quit-
ter la vie avant d'avoir revu son fils , il craignait que le message qu'il lui avait envoyé j n'arrivât trop tard; — aussi chaque jour, sa pensée alteutive écoutait si quelque bruit du dehors n'annonçait pas son arrivée. Mais le jour comme la nuit tout était tranquille, et cependant il sentait la vie qui s'en allait rapidement; le souffle de sa respiration s'affaiblissait dans sa poitrine ; une voix secrète , celle sans doute qui veille sur chaque homme jusqu'à sa tombe , lui disait que le jour qui s'était levé était le dernier de ses jours. La nuit était venue , la nuit si triste et si morne pour les malades. — De minute en minute, un froid glacial lui parcourait les membres; puis après, presque sans transition aucune, une sueur brûlante coulait à grosses gouttes le long de ses tempes et parmi ses cheveux. — Sa pensée s'engourdissait dans sa tète , et par fois
— IM — une oppression subite prédpitait riolemment sa respiration,
Alice... murmura seulement te vieillard d'une Toix feible, en posant sa main sur la tête de sa fille agenouilla : — mon fils arriTera trop tard.
— Ohl mon père I.... mon père! ne me parlez pas ainsi , dit Alice , relerant son visage baigné de larmes.
— Ne pleure pas t mcm en&nt ^ chacun n'a-til pas son heure marquée là-haut. Dieu est bon, car je ne souffre pas.... mais Tristan.... Tristan arrivera trop tard. — > Tu lui diras , Alice , toi , ma fille^ et vous aussi, mon ami , ajouta-t-il en s'adressant à M. de Nièvremont, tous lui direz tous deux qu'à ma dernière heure , je l'ai
béni , je l'ai appelé; — vous lui direz
Mais tout-à-coup le baron s'arrêta ; -^ par ua
mouvement subit il &e releva , appuyant ses deux mains aux deux bras de son fauteuil et se pencha en avant. — -iSon regard s*était animé j son sang glacé tout à l'heure , semblait recourir dans ses -veines. y-
— Ecoutez écoutez n'entendez-vous
pas le pas d'un cheval dans la. cour ?— C'est
lui ! .... c'est mon fils ! n'est-ce pas ? — «
i^ons entendez comme moi !
Cependant aucun bruit [ne se faisait encore entendre au dehors ; mais le cœur du père avait deviné.
Une minute aprèsi on entendît distinctement sur les pavés anguleux de la cour, le galop d'un cheyal qui s'arrêta brusquement devant le perron^ et presqu'aussitôt un jeune homme pâle , ses longs cheveux tombant en désordre le long
de ses joues, ses vêtemeiils couverts de poussière , entra dans le salon, en criant d'une vo'a. désespérée :
— Mon père ! mon père !
Carie vieillard ne lui iivaît écrit (jue ces seuls mots :— Accuur», Tristan, accours bien vite, si tu veux que je te bénisse avant ma mort.
— C'est lui !.... dit te vieux genlilhonime , en tendant ses deux bras au jeune homme qui entpiiit ; oh ! mon Dieu ! je vous remercie !
Tristan ^'agenouilla devant son père et baisa religieusement ses deux mains.
Tristan de Kervelane avait vingt-six ans environ ; sa nature , eu contraste avec celle de sa sœur, était forte et énergique, son visage brûlé par le soleil, avait cette teiule bistrée des hommes du midi, ses yeux étaioul ardents et vifs , ses
larges bourcils noirs et ses longs cheveux naturellement ondoyés^ entoui*aient vigoureusement sa figure et donnaient a sa physionomie une expression mâle et mémo quelque peu sauvage ; sa taille était assez élevée ; — il semblait enfin que toute la vie de celte famille s'était réfugiée dans ce jeune homme, seul héritier d'un nom glorieux.
L'arrivée de son fils avait rendu au baron une énergie nouvelle ; la vie tout - à - l'heure épuisée semblait renaître en lui, sa tète n'était plus inclinée sur sa poitrine^ et sa voix ne s'échappait plus faible et traînante entre ses lèvres.
C'était un tableau touchant et solennel, que ce vieillard à tète blanche, entouré de ses enfants.
— Mon heure est venue, mon fils, lui dit-il, désormais tu vas porter seul le nom de Kervelane; désormais c'est sur toi que pèse tout le
iai-deau d'uue noble famille , dont les racines remontent aux premiers de nos rois; que ce souvenir ne quitte jamais ta pensée, Tristan, qu'il vive avec toi ; qu'il veille dans ta vie et dans ton sommeil. — J'ai soixante-dix ans, et j'ai donné à ce noble souvenir toutes les années de ma longue carrière; ne reste pas ainsi agenouillé, Tristan , toi le premier, le seul de la maison .
Parlant ainsi , la vpix du vieillard s'élevait et grandissait.
— Debout !... debout! mon fils ! on ne s'agenouille que derant Dieu , on ne courbe la tête que devant son roi légitime. — Ecoutez les dernières paroles , les derniers ordres , les dernières volontés de votre père. Vous savez ce que nous devons à la noble générosilé de cet homme , qui est votre frère; maintenant, vous savez, mon
fils, quel deypir saint de reconnaissance étemelle
^ous attac^ au marquis de Niè?remont, — Ne
]*oublie:tj^ipaîs j quels que soient les événements
de TOtre vie^ quel que soit le sort que Dieu tous
réserve , n'oubliez pas que vous êtes à lui tout
entiei* comme vous seriez à votre père , qu'il
TOUS a sauvé Thonneur, à vous comme à moi , à
tous ceux qui vivent et qui vivront comme à tous
ceux qui sont morts ; si jamais votre bras ou votre sang lui sont utiles , que jamais l'un ou
l'autre ne lui fasse faute ; et dans votre ame
comme sur votre blason , mon fils , portez tou-.
jours cette devise de vos ancêtres : — noblesse
OBUGE.
— Tristan dé Kervelane , toi qui vas porter ce nom illustré tant de fois, je te bénis ; — Soyez bénis tous , mes enfants; je vous quitte, mais pour veiller sur vous comme mon père a
veillé sur moii et demander à Dieu de vous protéger sur la terre.
Le vieux genlilhomme s'était levé en parlant ainsi.
Par un mouvement naturel^ Tristan s'approcha pour que son père pût s'appuyer sur son bras; — celui-ci redressa une dci-nière fois sa noble et vénérable tête ; il semblait à ses derniers moments commander à la mort.
Adieu , mon vieux manoir , dit-il ; adieu , mes nobles ancêtres ! — Que Dieu , qui me voit et m'entend , reçoive ma dernière pensée.
Puis, comme épuisé par l'efforl qu'il avait fait pour prononcer à haute voix ces dernières paroles , le vieillard, le front haut et calme, s'affaissa sur lui-même, et retomba dans son fau' teuil.
— Une deruîère fois il jeta un regard sur tout ce qui l'entourait ; une dernière fois il tendit la main à ses trois enfants ; puis , comme îneurt le juste ^ sans crainte, sans remords , il ferma doucement les yeux.