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C'était au camp d'Annibal. Le pape officiait, lui-même, dans une messe militaire, Tont à coup le commandement : présentez armes! genou terre! roule sur les bataillons massés en colonne par division; un immense cliquetis d'armes résonne un instant, la brigade tout entière, dont nous faisions partie, tombe à genoux devant le Dieu des armées, et la fanfare des elairons, sonnant aux champs, déchire de sa voix stridente le grondement des salves d'artillerie,
Cela se passait sur le plateau d'une montagne, au moment où le Vicaire du Christ prononçait les redoutables paroles qui font descendre Dieu sur la terre,
Beaucoup de nos compagnons d'alors n'étaient plus de ce monde, mais nous avions celle consolation de les croire en communion avee nous, car dans l'éternelle gloire leurs âmes rangées autour du pontife qui fut notre roi, adoraient en ce moment comme nous le Dieu présent sur l'autel.
La messe dans les bois, au temps de la Vendée, devait avoir quelque rapport avec notre réunion, Paysans, grandes dames, prêtres, gentilshommes, tons les rangs confondus, et une pensée commune à tons : sacrifier sa vie pour la cause atholique,
De ces nobles jeunes femmes, agenouillées sur l'herbe, plusieurs avaient partagé nos triomphes et nos douleurs. Pour la plupart d'entre elles, le mariage fut un lien indissoluble avec le sacrifice ; épouses et mères, elles donneraient plus que leur sang pour l'Église et l'honneur du régiment.
Quand la sainte messe fut terminée, l'aumônier nous donna, au nom de Sa Sainteté, la bénédiction pontificale ; et le général nous lut un télégramme où le Nonee nous envoyait l'expression de ses regrets et de ses sympathies.
lei, une grande scène tonchante, Bouillé vint se placer devant l'autel, entre son oncle et la fille du général, La foule alors s’approcha de l'oriflamme pour y coller ses lèvres, et ce jeune homme donnait à baiser le sang de son père, comme l'aurait fait le fils d'un martyr des premiers siècles,
Ce ne fut pas une mince affaire que d'entrer dans la salle du banquet, où plus de mille personnes devaient s'asseoir. Ja fit l'appel des dames et de ceux qui les conduisaient, Je ne sais par quelle idée saugrenue, en entendant cette suite de noms aristocratiques et royalistes, je songeais à l'appel des condamnés sous la Terreur,
Adossée à la façade postérieure de l'habitation, une vaste baraque de planches recouverte de toile. Plus de trente longues tables, placées transversalement ; à gauche de la salle, une estrade sur laquelle S’allonge une table d'honneur. Sur une étendue de nappes blanches, bouquets de fleurs et cristaux souriaient et scintillaient, Les poutres et les chevrons de la toiture disparaissaient sous les banderoles, les branches de sapin, les festons de lierre et des inscriptions rappelant les vingt-huit combats livrés par le régiment, de 1860 à 1871. Aux
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parois, les écussons des dix nations qui ont fourni leur contingent aux zouaves, et dominant le milieu de la table d'honneur, un portrait en pied de Léon HE, entouré de drapeaux pontificaux. En face, les clefs et la tiare supportées par les médailles de Castelfidardo et de Mentana.
Devant l'organisation de ces agapes homériques on demeurait stupéfait, Tout bruit de table devenait colossal, Le cliquetis des assiettes, des verres et des fourchettes, mêlé au son des voix, prenait des proportions de houle. Quand on déboucha le champagne, ce fat comme une pistolade d'escadron, s'exerçant an feu à volonté. Après le diner, cent convives, qui n'avaient pu trouver place, mais qui attendaient joyeusement leur tour en trinquant avec les camarades, se réunirent à table et un nouveau diner recommencça pour eux.
On mangea douze cents poulets. Les noces de Gamache virent-elles rien de pareil ?
Au dessert, un coup de cloche réclame le silence, Charette paraît sur l'estrade, et de cette voix vibrante qui sait entrainer les hommes au feu, il adresse la parole à l'assemblée,
Évoquant tout le passé, il nous reporte à l'époque où Lamoricière ft appel aux volontaires de la Chrétienté, « Sans Lamoricière, Messieurs, nous ne serions pas » ici. » Et tous les regards se portent avee vénération vers une dame en noir, assise à la place d'honneur ; c'est la veuve de l'illustre général,
Ici nous marchons en pleine épopée, Nos gloires défilent avec leurs jours sereins et leurs heures sombres : des dates retentissent dans nos cœurs — on en était ! Des noms surgissent et quand l'homme porteur d'un de ces noms est là, les acelamations le désignent, il faut qu'il se lève comme un témoin dans l'enquête grandiose, où le général va nous prouver que le régiment à fait son devoir.
« Lamoricière me nomma capitaine commandant des Franco-Belges et me » chargea d'organiser le corps. Nous étions quinze !... Huit sont tombés sur le » champ de bataille, les autres sont présents. » IE y avait à table le premier engagé de ces quinze, d’Aigneaux, le n° 4 du régiment, que ses camarades soulevérent aussitôt avec enthousiasme, il y avait aussi le caporal clairon M. de Moncuit, aujourd'hui commandant, amputé d'un bras.
Et puis il y avait le capitaine Joubert, revenu du centre de l'Afrique, après y avoir passé quatre ans au service des missionnaires; le capitaine Joubert, ce type du Breton des âges chevaleresques.
Aux noms des morts, on n’applaudissait plus; dans le silence du recueillement on leur donnait un souvenir attendri, mais sans regret,
Le général eut un mot charmant pour un capitaine belge, le marquis de Résimont, qui s'était distingué avec sa compagnie, lors du terrible choléra d’Albano :
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« J'ai vu M, de Résimont au feu et au choléra; j'aime mieux le suivre au feu. »
Campagne de 1860, guerre du brigandage, campagne de 1867, de 4870, et enfin la glorieuse page écrite par les volontaires de l'Ouest dans l'histoire de France, nous suivions tout cela avec une émotion fière comme les membres d'une illustre famille qui interrogent leurs archives.
Ce discours était fait de traits rapides, et son éloquence sans phrases atteignait le sublime sans le rechercher :
« Me trouvant un jour avec le sergent-major d’Albiousse, aujourd'hui votre » colonel, je lui annonçai qu'un jour nous combattrions en France avec un dra- » peau blane. Cela est arrivé... seulement je ne prévoyais pas que sur ce drapeau » il y aurait du rouge! »
Devant la pensée de tons, se dressa la blanche oriflamme de Loigny et un frisson parcouru l'assemblée.
À lous moments, il y avait de ces inattendus, traversant le récit comme l'éclair d'une épée brusquement dégainée.
Quelquefois les toiles du baraquement claquaient au vent, avec des grondements de tempête lointaine et un rayon de soleil, filtrant d'en haut, tombait sur la tête du général. Alors, ayant derrière lui le trophée de drapeaux pontificaux, et planant, au-dessus de lui, le souvenir du grand Charette, il paraissait debout dans une apothéose.
Et cela arrivait quand il nous disait :
« Est-ce à dire que ces noces d'argent soient le dernier acte de notre légende? » Ah! Messieurs, qui peut répondre de l'avenir ? Dieu choisit qui lui plaît. Inter- » rogez le passé, constatez le présent, et je vous défie de dire qu’il n'y a pas » dans le fond de votre cœur comme une lueur qui va grandissant et vous montre » que nous avons encore du chemin à parcourir, des périls à affronter, et qui » sait? de la gloire à acquérir! »
Était-ce le langage mystérieux des choses de l'avenir qui passait sur nos têtes dans le souffle du vent ?
Le régiment répondit à son chef par la bouche du colonel d’Albiousse, Il à peu changé d’Albiousse. Toujours cet air de gentilhomme nuancé de troupier, et cette expression de mélancolique ennui errant sur le visage. Lors des désastres de sa patrie, il fit à ses soldats, entre deux batailles, une proclamation demeurée célèbre, Elle finissait par ces mots : € Tant qu'il y aura en France un christ et une épée, » nous avons le droit d'espérer. »
D'Albiousse est tout entier dans ces paroles, ct il trouva des mots de cette éloquence pour remercier le général :
«€ Vingt-cinq ans de fidélité, c’est peu dans l'existence d'un régiment, continue- » t-il, c'est beaucoup dans la vie d’un homme; si à l'heure marquée par Dieu,
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| » la vigueur de nos bras ne répondait plus à l'ardeur de nos âmes, eh bien, nos » fils sont là, derrière nous, pour prendre la place de leurs pères, »
| Dans l'immense acclamation qui suivit ces mots, il y eut comme un engage-
ment pris de légner à nos fils l'amour de Rome et la haine des faits accomplis
par la Révolution, Jamais les hurleurs de Marseillaise n'ont dit avec plus de con-
viction que nous, en parlant de leurs enfants :
Hs entreront dans la carrière Quand leurs aînés n'y seront plus,
| Et pour finir, il proposa, en digne chevalier, de rester fidèle au culte des dames, «€ Un toast done à la baronne douairitre de Charette, à cette mère incompa- » rable qui disait à son fils qu'elle revoyait après la bataille : & Mon enfant, je » n'ai jamais demandé au ciel qu'une seule grâce pour vous : celle de mourir en {| » chrétien el en gentilhomme, » Un toast à la duchesse de Fitz-James, dont le » dévouement aux zouaves à toujours 616 sans défaillince et qui a toujours si bien » porté un des plus beaux noms de la France chevaleresque, Un toast à M'e de » Charette, à la fille du régiment, »
| Fei la salle entière fat debout, le verre en main, salnant de ses cris cette noble jeune fille qui avait Rome pour patrie, le régiment pour berceau et les couleurs | pontifieales sur ses vèlements, Tout ce qu'il y avait de respect chevaleresque | pour la femme, d'amour pour le père de cette enfant se fit jour en un eri jeté à d'Albiousse : « Embrassez-lal embrassez-lal » Très émue, mais toujours avec
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ce regard, que la lueur des épées rendrait intrépide, Me de Charette s'approcha du colonel et lui donna une chaleureuse accolade, « Sur la terre de Rome, poursuivit d'Albiousse, un ange l'avait laissée; sur la » terre de France un autre ange l'a recueillie. » Eh bien, Messieurs, un dernier toast à cet ange gardien, veillant à la fois » et sur la famille et sur le régiment : à la marquise de Charette! » Au milieu de la clameur des ovations, M"° de Charette se leva à son tour | et vint se placer au bord de l'estrade, Avec sa beauté blonde, et sa robe blanche, elle était comme la gracieuse apparition de notre bon génie, la personnification vivante du drapeau jaune et blane, On savait que cette femme fut héroïne à quinze ans; on savait qu’en devenant la compagne d'un héros, elle avait accepté, pour bracelet, l'anneau d'une chaine qui la rivait pour toujours au sort du régiment.
Un dernier discours ou plutôt une simple et charmante allocution suivit ce toast aux dames, et fut prononcé par Mgr Sacré, notre plus ancien aumônier, La fin du repas était venue, quand la € marche du régiment, » ce vieux chant d'étape et de guerre, retentit dans la salle, jouée par deux ménestrels, nos Italiens
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RÉUNION DES ZOUAVES PONTIFICAUX À LA BASSE-MOTTE (Bretagne). ARRIVÉE DES INVITÉS. — Le général Charette prononçant son discours,
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ss Ab de I veille, Elle fut reprise en chœur par des centaines de voix, et c'est ainsi que nous quiltâmes la table, On prit le café dans le parce.
Eutin l'heure approchait où l'on allait se séparer, Chacun le sentait et on aimait à s'attarder auprès des camarades qu'on croyait ne plus revoir.
En un jour nous venions de revivre le plus cher passé de notre existence, ct ce jour allait s'ajouter à tous les autres qui nous éloignent de plus en plus de ce temps de jeunesse ensoleillée de gloire et de poésie.
Le régiment n'avait pu rassembler qu'un moment ses membres épars, comme ces soldats de Et ballade fantastique, dont les ombres tous les ans reviennent pour une revue solennelle et disparaissent au retour de l'aube.
Depuis le licenciement du corps, tant de réunions avaient eu lieu, en tous pays. On y venait d'abord comme des soldats en disponibilité, à la veille d'une reprise d'armes. Et combien d'entre nous ont sacritié généreusement leur avenir dans cetle stérile attente!
Depuis, les événements ont lassé notre espérance et amené prématurément dans nos àmes l'amertume des désillusions. On ne peut se donner à demi à la Cause que nous sérvons, pas plus qu'on ne peut oublier les nobles émotions de la vie militaire et les amitiés qui les font naitre.
El entin nous étions arrivés à cet anniversaire comme on arrive à ses noces d'argent, non sans avoir assisté à des funérailles et fait son deuil de bien des choses,
Pourtant, au fond de nos cœurs, il n’y avait pas que de la mélancolie, Eh non, il V avait un regain de jeunesse, il Y avait surtout le vieil esprit qui nous animait la-bas, à Rome. Dicu merci, à la voix de Charette, au contact de tant de cœurs héroïques, à l'ombre de ces drapeaux sacrés, nous nous sommes retrouvés ZOUAYES,
Baron KERYYN DE VOLKAERSBERE.
+ LE MONDE ILLUSTRE 8 août