JOURNAL DE BRUXELLES
1 septembre LES ZOUAVES PONTIFICAUX ET LE GÉNÉRAL CHARETTE A ANVERS
A la fin du mois dernier, les anciens zouaves pontificaux de France célébraient au château de la Basse-Motte, demeure du baron de Charette, le vingt-cinquième anniversaire de la formation de leur régiment. Hier les zouaves belges ont fêté à leur tour cet anniversaire à Anvers. Cent cinquante zouaves hollandais, dont soixante-dix-sept fournis par Rotterdam seul, étaient venus se joindre à leurs frères de Belgique, ainsi que des groupes de zouaves allemands et de zouaves français, et c’est à près de cinq cents que l’on se rendit, à dix heures et demie, du Cercle catholique à la cathédrale, en rangs, les officiers et anciens aumôniers en avant, le drapeau blanc et jaune au milieu de la colonne. Toutes les classes de la société étaient représentées là.
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Toul Le chœur de la cathédrale avait été réservé aux zouaves, Les merveilleuses salles étaient les places des officiers. Quand les cinq cents zouaves arrivèrent dans le chœur, deux stalles étaient déjà occupées. IIS regardent quels sont les occupants : Grand Dieu! mais c'est « le général, » c’est Charette en personne, accompagné du capitaine de Résimond, l'ancien commandant belge! Faut-il vous dire la joie immense que ressentirent ces anciens soldats en retrouvant devant eux le chef qui avait dirigé si héroïquement leurs campagnes!
La messe fut célébrée en grande pompe par un ancien aumônier des zouaves, qui est aujourd’hui le euré-doyen de Notre-Dame d'Anvers, Mgr Sacré, protonolaire apostolique.
La chapelle de Notre-Dame exécuta une messe grand orchestre d'une façon supérieure.
À midi on revenait au Cercle catholique, Les anciens compagnons d'armes fraternisèrent, en attendant le lunch, dans la vaste salle du café du Cercle. Le baron de Charette ne les avait pas accompagnés au retour. Mais vers midi et demi le président du comité organisateur du jubilé parut à la porte de la salle et cria : « Le général! » et Charette entra, tout simplement vêtu, en pantalon de toile et veston bleu. Il y eut vers lui une poussée formidable, en même temps que des acclamations de Vive le général! Vive Charette! re!: 'tissaient.
Tous les chapeaux s’agitaient en l'air en même temps que toutes *3 mains se tendaient vers celles du général. Le général fit le tour de la salle pour voir tout le monde, donnant des deux mains le plus de poignées possible, des poignées un peu brusques, comme celles des militaires, mais énergiques, nerveuses, marquant l'émotion; il reconnut beaucoup de ses anciens soldats et leur parla. Dans un groupe un gros homme, à têle neigeuse, mais à figure encore très réjouie, criait plus fort que tous les autres « Vive le général! » Charette le remarqua : « Mais c’est mon vieux Rigolo! » s'écria-t-il, et il lui jeta les bras autour du cou. Rigolo est le plus vieux sergent instructeur de l’armée pontificale, où il jouissait d’une popularité universelle ; il n’y avait pas là hier un seul officier qui n'ait reçu ses leçons. Il s'appelle de son vrai nom Lintermans et est de Vilvorde.
Revenu à l'entrée de la salle, le général prononça à l'adresse de ceux qui venaient de lui faire un accueil si enthousiaste quelques paroles d’un ton bon enfant et tout militaire, et avec cette même voix d’un timbre doux, un peu élevé, mais brève et claironnante.
Il parait que le physique du baron de Charette n’a pas plus changé que sa voix depuis quinze ans; sa longue barbiche blonde a seulement grisonné et il a coupé les crocs formidables de sa moustache, jugeant qu'ils donnaient un aspect trop belliqueux à un homme qui vit dans la retraite.
Quand on s'est trouvé en présence du général, on ne s'étonne plrs de la puis-
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— 19% sance véritablement fascinatrice qu'il a exercée sur ses troupes, C'est lt plus sympathique figure militaire que j'aie jamais vue,
L'œil bleu est plein de douceur; l'intelligence, la bonté et une sorte de tranquillité d'âme si sereine, semble-t-il, que rien ne la peut troubler, rayonnent sur tout le visage d'un ovale très aristocratique,
Je parlais hier à un ancien soldat de Charette, après que celui-ci avait parlé dans le café du Cercle, de la belle figure du général : «Ça, Monsieur, me dit-il, c'est un homme qui soulèverail à lui seul une nation! ., HE fallait le voir à cheval devant les Garibaldiens ! Morbleu! Rien que sa façon calme et simple de dire : Allons, mes enfants, en avant! c'est pour le pape et l'Église, vous faisait courir du feu dans les veines, et S'y avail eu en ce moment un che parmi nous, il fût devenu courageux du coup. »
Mais je m'oublie à vous parler du général et je ne vous parle pas du banquet.
Celui-ci a eu lieu à une heure, dans la salle des fêtes du Cercle catholique. La balustrade de la galerie qui court autour de cette salle était recouverte de draperies blanches et jaunes, sur lesquelles se détachaient les noms et dates des principales batailles où les zouaves ont conquis, sinon toujours la victoire, au moins la gloire. Au foud de la salle les drapeaux des diverses nations qui ont donné des soldats au pape mêlaient leurs couleurs. Devant ce trophée apparaissaient les bustes de Pie IX et de Léon NET; trois faisceaux de baionnetles se hérissaient derrière,
La table d'honneur était placée sur la scène,
Superbe, l'entrée du général; le drapeau pontitieal le précède, la commission l'escorte, des clairons placés derrière le grand trophée sonnent aux champs, toute la salle éclate en hourras frénétiques. Quand le général s'est assis, un zouave douë d'une belle voix de baryton entonne l'hymne à Pie IN, et tous ses compaynons chantent avec lui le refrain.
Puis Mgr Sacré dit le Benedicite, et le banquet ou plutôt le lunch — car on n'a servi que des viandes froides — commence. Une musique «x joué pendant tout le repas des airs enjoués ; elle parvenait à peine à dominer le bruit de la salle, tant il y avait d’entrain général et d'animation.
A la table d'honneur étaient assis aux côtés du baron de Charette, Mgr Sacré, Mgr Feyt, ancien aumônier des zouaves, professeur à l'Université de Louvain, le R. P. Aerts, un moine vigoureux à qui le froc blanc de saint Dominique va admirablement, MM. Le Gonidec, un ancien capitaine français des zouaves pontificaux, Paaps, doyen de Lubeek, aumônier des zouaves, Desclée, de Tournay, capitaine aux zouaves, Vanderstraeten, lieutenant, le P. Vandermeulen, pénitencier à Saint-Pierre de Rome, le comte de Villermont, M. Vandekerkhove, de Tournay, lieutenant, M. van Deurme, M. Le Dieu, le comte d'Ursel, le baron Snoy, de Bruxelles, M. de Bie, juge de paix à Arendonck, M. Charles d’Aerschot,
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lieutenant aux zouaves, ete, Foubliais cet héroïque marquis de Résimond, qui, un soir de septembre 4869, trouvant quatre-vingts cadavres de cholériques abandonnés sur la place publique d'Albano, se mit avec ses soldats à les enterrer; le lendemain, à l'aube, tous les cholériques avaient reçu la sépulture, mais dix zouaves avaient payé où allaient payer de leur vie l'observation qu'ils venaient de faire d'un des préceptes évangéliques.
Me Lamoricère, la veuve du premier chef des zouaves, qui habite actuellement Ploërmel, en Bretagne, si je ne me trompe, avait été invitée au banquet; mais elle s’est trouvée empêchée d'y assister.
Mgr Sacré à porté le premier te :t Ia parlé de la place qu'occuperait dans l'histoire la date dont on célébrait l'anniversaire : c'est celle d'un fait qui a prouvé qu'en ce siècle de scepticisme et de matérialisme la race des croisés n'est pas encore éteinte. Mgr Sacré à rappelé quelques exemples d'héroisme donnés par des zouaves belges el a terminé en proposant l'envoi d'un télégramme à Sa Sainteté Léon XII, demandant sa bénédiction (Tonnerre d'applaudissements). La musique joue l'hymne à Pie IX et tous les convives l'accompagnent en chantant.
Le marquis de Résimond prend le second la parole. Il donne lecture du télégramme suivant du capitaine d’Albiousse : « Impossible accepter invitation. Si d'Albiousse n'est pas là, son cœur y sera et battra à l'unisson avec ceux de vous tous » (Acclamations). Puis le marquis de Résimond rappelle Pie IX, Lamoricire, Pimodan et tous les glorieux morts des campagnes d'Ttalie et de France. « Saltons-les avec enthousiasme, dit-il, car ils ont conquis le ciel! EL retournonsnous vers notre dernière espérance, notre grand soutien, le général Charette. Vive le général Charette ! »
Ces paroles provoquent une ovation au général Charette et la salle se met à chanter la marche des zouaves.
Quand un peu de silence s'est rétabli, Charette s'avance au bord de l’estrade avec la commission et prononce un discours interrompu par les acclamations les plus chaleureuses. Je renonce à décrire l'enthousiasme qui s'est emparé de tout le monde après les dernières paroles de Charette. Les convives se précipitent vers lui et les membres de la commission lui serrent les mains, les embrassent; Charette tient Lintermans dans ses bras. C’est de l'enthousiasme délirant.
La série des toasts reprend enfin, coupée d’ovations et d’hymnes militaires ponliticaux. M. Paaps boit en flamand à Mgr Sacré; M. Herring, membre du comité d'Anvers, au comité organisateur et aux commissaires, MM. van Deurme et Aerts notamment, Mgr Feyt boit en flamand à tous les zouaves; M. Wilhem, de Rotterdam, avec beaucoup de chaleur, aux frères d'armes de Belgique, etc.
La fête se termine vers cinq heures.