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DISCOURS DE M. L’ABBÉ DAURAY

M. le Président, Messieurs,

Je suis très sensible à l’honneur que vous me conférez en m'appelant à répondre à la santé des prêtres canadiens des Etats-Unis. Toutefois, je dois vous dire que je crains beaucoup de ne pouvoir répondre dignement à cet honneur. Aussi je m'empresse de dire à mes confrères missionnaires, que je n’ai point recherché cette distinction ; donc, chers confrères, ne m'en voulez pas si vous n'êtes pas représentés comme vous le méritez.

Messieurs, la mission du prêtre, en quelque lieu qu’il exerce son ministère, est partout la même ; travailler à la sanctification des âmes que la Providence a confiées à ses soins en les instruisant des vérités de notre religion, les conduire dans les sentiers de la vertu, en les protégeant contre l’erreur et l’infidélité, enfin travailler à améliorer leur condition sociale et religieuse, voilà quelques uns des devoirs journaliers du prêtre. Il se doit tout entier à son peuple ; de là lesnombreux sacrifices qu’il doit s'imposer tous les jours pour arriver à ces fins. Nous sommes tous des ouvriers travaillant au champ du Père de famille. Il arrive parfois que le coin de terre qui nous est assigné est plus diffcile à cultiver qu’un autre, mais alors il nous faut redoubler de travail, de courage et de zèle, Ordinairement nos difficultés ne nous viennent pas de la qualité du 507, car, comme ici nous travaillons sur du s0/

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canadien, et l'on sait que partout il est fertile, Ce qui fait l'objet de notre sollicitude, ce qui nous inspire le plus de crainte, c'est de le voir sans protection, exposé aux ravages de nos ennemis. Il nous faut donc élever des murs d'enceinte pour empêcher qu’on y jette de mauvaises semences ; il faut bâtir des forteresses pour la protéger contre les envahisseurs ; il faut élever des digues pour arrêter le torrent de l'impiété qui déborde de tous côtés et menace de le submerger. Quelles sont ces forteresses, quelles sont ces digues ?

Messieurs, le peuple canadien est naturellement religieux ; il a bon cœur. Un des premiers soins des Canadiens arrivés aux Etats-Unis, est de s'informer s’il y a dans la localité une église catholique, surtout s’il y a un prêtre canadien ; rien de plus naturel que cette démarche, messieurs, car pour les familles chrétiennes et surtout pour nos bonnes mères de famille, l’Eglise n’est pas seulement le sanctuaire de la prière, mais c’est encore le rendez-vous des âmes qui souffrent. C’est là que l’on vient lorsque l’on n’a plus d'amis, surtout lorsqu’on n’a plus de patrie, pour offrir au bon Dieu ses prières et ses larmes. Et puis le prêtre c’est l’ami, le confident, le consolateur des cœurs brisés. Et quel est le cœur du Canadien émigré qui n’a pas été brisé, lorsque forcé par les circons-: tances il dût quitter son pays. Oh ! que d’angoisses n’a-t-il pas ressenties dans son âme, lorsqu'il disait adieu, pour un temps indéfini, peut-être pour toujours au toit qui avait abrité ses ancêtres, où il avait lui-même passé sa jeunesse, où tous ses enfants sont nés ; tant de souvenirs sont attachés à ce berceau de sa famille. L'espoir de se procurer une honnête aisance et de revenir bientôt au pays lui avait fait oublier pour un moment tout ce qu'il devait lui en coûter pour s’arracher à sa demeure, à ses parents, à ses amis, à son village, à sa patrie, mais, quand arriva le moment du départ, tous ces liens venant à se briser ensemble, firent à son cœur

une blessure que le temps ne saurait guérir. C'est après avoir subi une de ces émutions douloureuses, qu'il arrive sur un sol étranger, au milieu d'un peuple dont il ne connaît ni la langue ni les usages. Oh ! combien il a besoin d’un ami pour lui adoucir les peines de l'exil, l’encourager, le comprendre et l'aimer ; eh bien messieurs, cet ami, c’est le prêtre. Ceux d’entre nous que la Providence de Dieu a conduits au milieu de ces populations ont cette belle, cette sublime mission à remplir, qui est de consoler, d'encourager, mais surtout de protéger. Oui, il faut de la protection, non pas la protection qu'on peut appeler systême d'économie, car sur ce genre les esprits peuvent être divisés, et lorsqu'il s. git de protéger un peuple contre les envahissements de l'erreur suscitée par une éducation sans Dieu, lorsqu'il s’agit de le protéger contre la puissance d’assimilation, qui cherche à lui faire perdre sa nationalité en lui faisant perdre sa langue, oh ! alors, tout le monde est d'accord. Eh bien ! comment arriverons-nous à protéger notre peuple contre ces divers dangers ? En construisant des églises et des écoles ; voilà les forteresses, voilà les digues dont je vous parlais il y a un moment.

L'Eglise n’est pas seulement ce phare lumineux qui conduit le chrétien à travers les écueils qu’il rencontre partout sur le chemin de la vie, mais pour les Canadiens émigrés c’est la patrie ; c’est là qu’ils viennent tous les dimanches pour rendre leurs devoirs à Dieu, c’est là qu'ils se rencontrent, qu'ils se voient, qu’ils se parlent, qu'ils se connaissent et qu’ils forment les liens d'amitié qui doivent unir les cœurs dans une même paroisse ? Ils aiment à venir à l’église, mais ils viennent surtout avec bonheur lorsqu'on y parle leur langue, lorsque les cérémonies du culte, les usages, sont les mêmes qu’au pays. Ils aiment toujours ce qui leur rappelle la patrie. Comme ils sont à plaindre lorsqu'ils sont privés de ces avantages, et quels efforts n’ontils pas faits depuis longtemps et ne font-ils

pas encore tous les jours pour se les procurer. Mais que d'obstacles à vaincre, que de difficultés à surmonter, obstacles de la part de l’épiscopat américain, qui ne juge pas toujours à propos de leur donner des prêtres de leur nation, difficultés de la part de l’épiscopat canadien qui n’a pas toujours pu ou voulu se rendre compte de l’état de misère spirituelle où se trouvent grand nombre des habitants de la population canadienne; et puis, d'un autre côté, les évêques n’ont pas toujours des prêtres en disponibilité pour satisfaire aux demandes,

Mais je dois ici rendre hommage à un certair nombre d’évèques canadiens et américains, et les féliciter du zèle qu'ils ont déployé à procurer des prêtres aux populations canadiennes lorsqu'ils ont compris tous les avantages spirituels que ceux-ci pouvaient en retirer. N’allez pas croire que je semble insinuer, par ce que je viens de dire, que les prêtres d'origine étrangère, qui sont placés à la tête de paroisses canadiennes ne leur soient pas dévouëis ; loin de moi cette pensée ! d’ailleurs, nous avons de nombreux exemples du contraire. Je veux surtout parler des diocèses où les Canadiens sont desservis par des prêtres qui ne parlent pas le français, ou qui ne le parlent que très imparfaitement ; dans ce cas, je le répète, nos pauvres Canadiens sont à plaindre, c’est alors qu'ils font des démarches pour avoir quelqu'un qui puisse les desservir dans leur langue ; et lorsqu'ils réussissent, quel zèle, quelle ardeur ne déploient-ils pas, car ils veulent tout de suite bâtir une église. Les sacrifices ne leur coûtent pas. Ils donnent généreusement malgré leur pauvreté, ils n’ont pas besoin de loi pour les contraindre à payer leur contribution ; leur loi, c’est l'amour de la religion, l'amour de leur famille ;. ils savent que l’église sera la gardienne de la foi et de morale de leurs enfants ; aussi leur ardeur ne se ralentit pas, même au milieu des plus grandes épreuves. quand ils ont quelqu'un pour les encourager,

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Il y a dix ans lorsque j'arrivais à Woonsocket, je trouvai là une très jolie église que les Canadiens avaient bâtie et qui avait déjà coûté $#32,000, bien que l'extérieur seul fut terminé, A peine avais-je été là deux mois, qu'elle fut renversée par un coup de vent, la consternation fut générale, car tous les travaux et tous les sacrifices de plusieurs années venaient d’être engloutis sous ses décombres. Mais je ne laissai pas au découragement le temps de s'emparer de leur cœur, je convoquai immédiatement une assemblée de toute la paroisse, je fis appel à mon courage, j'avais le cœur brisé, et là je leur dis avec une émotion facile à comprendre : Chers amis, un grand malheur vient de nous frapper, qu’allons-nous faire ? Allonsnous nous laisser aller au découragement ? les étrangers ont les yeux sur nous en ce moment et se demandent ce que vont faire les Canadiens ; vont-ils pouvoir se relever de cet échec P Eh bien! chers compatriotes, c’est le temps de vous faire connaître, prouvons-leur que nous sommes forts dans l'épreuve, prouvons-leur que si l’église des Canadiens est renversée, les Canadiens, eux, sont debout, et fermes. A l’œuvre donc, mes braves, et dans trois ans, Dieu aidant, nous reconstruirons notre église. Nous avons tenu parole, au bout de trois ans nous recommencions les travaux, et aujourd’hui, je le dis avec orgueil pour mes compatriotes, nous avons une des plus belles églises de la Nouvelle-Angleterre. Ce qui a été fait à Woonsoket n’est pas un fait unique ; partout où il y a des congrégations canadiennes, partout où il y a des prêtres canadiens, des œuvres analogues ont été accomplies ou sont à s’accomplir. Je n'aurais qu'à mentionner des centres comme Fall-River où le zélé missionnaire, le Rév. M. Bédard, a doté sa paroisse d'une église, d’un couvent, d’un orphelinat et d’un collége commercial ; et Worcester, et Nashua, et Manchester, et Lewiston et tant d’autres places que je ne finirais pas d’énumérer s’it me fallait parler de tout le

bien qui a été accompli depuis dix ans dans nos congrégations canadiennes. Partout nous avons les mêmes avantages, mais aussi partout nous avons les mêmes difficultés à combattre.

Je le répète, nos craintes les plus vives nous viennent des dangers que court la jeunesse canadienne, à cause de son contact journalier avec l’infidélité ; que sera cette génération qui grandira dans un milieu aussi délétère, si elle n’est pas protégée, sauvegardée. Ah ! nous pouvons le dire avec douleur, mais sans témérité, ce sera une génération perverse qui abandonnera sa foi, après avoir abandonné sa nationalité. Nous avons donc une double mission à remplir qui est de sauvegarder ces deux dépôts sacrés que Dieu a mis au cœur de l’homme : la foi et l’amour de la patrie.

L'Eglise est cette forteresse inexpugnable qui sauvegardera la foi ; les institutions religieuses sont les remparts puissants qui sauvegarderont notre nationalité en sauvegardant notre langue ; d’ailleurs l’un ne va pas sans l’autre, qui dit Canadien dit catholique. Celui qui renie sa patrie peut aussi renier son Dieu.

Nous continuerons donc de toutes nos forces à conserver à notre peuple et sa foi et sa langue ; par là nous aurons accompli notre double mission de prêtre et de patriote.

Messieurs, en terminant, je cède à un besoin du cœur, en vous offrant mes sincères félicitations et mes remerciements. pour cette marque d’attention que vous avez bien voulu accorder à vos frères absents ; ils sont absents de corps, mais ils sont présents de cœur. Oh! oui, merci pour cette marque de sympathie. En ce jour où les enfants de la grande famille: canadienne se sont réunis pour chômer leur belle fête nationale ; en ce jour où tous les cœurs surabondent de joie, vous. n'avez pas oublié ceux de nos frères que les circonstances ont forcés de quitter le sol natal, et en portant la santé à laquelle

je viens d’avoir l'honneur de répondre, n’avez-vous pas semblé dire : suspendons pour un moment nos chants d’allégresse et nos concerts joyeux et prêtons l'oreille aux accents de tristesse que font entendre en ce moment nos frères de l'exil. Oui, messieurs, pendant que nous sommes dans la joie, il est par delà de la frontière des milliers de Canadiens dont le cœur est gros de soupirs et les yeux remplis de larmes au souvenir de leur patrie. Toujours, le Canadien reste attaché à son pays, à son village, à son foyer ; toujours les souvenirs font battre son cœur, mais aujourd’hui plus que jamais, ces souvenirs se sont avivés dans son esprit lorsque le bruit de la grande, de la belle, de la sublime fête que vous célébrez avec tant de pompe est venu frapper ses oreilles. Oh ! qu’il eut été consolant pour tous nos chers compatriotes de pouvoir assister à cette fête de famille. Mais ils ont dû ajouter ce sacrifice à tant d’autres qu’ils ont à faire. Plaignez-les, messieurs, mais ne les méprisez pas, car ils sont restés dignes de nous, et d’ailleurs quel crime auraient-ils donc commis pour mériter notre mépris ; serait-ce parcequ'ils auraient été contraints de quitter leur pays. Ah ! si cela était un crime, j'en connais un autre plus grand qu’on ne peut leur reprocher... Mais j'oubliais que je n’ai pas mission à parler sur ce sujet. Je termine par une réflexion : l'enfant qui pleure au souvenir d'une mère qu’il a toujours aimée et qu’il respecte, cet enfant est resté digne de sa famille et de sa mère.

DISCOURS DE L’'HONORABLE M. T. J. J. LORANGER Messieurs,

Il était aux siècles oppressifs de la féodalité, un châtelain barbare nommé le chevalier des Adrets. Les prisonniers que faisait ce farouche chevalier, il les faisait conduire au haut d’une tour et les faisait sauter en bas. A l’un d’eux qui hésitait et lui cédait sa place, il dit: ‘‘ Lâche, saute donc.”’ L'autre lui répondit: ‘Sautez vous-même.” (Rires.)

Depuis le commencement de ce banquet, en donnant le mot d'ordre des discours, je fais sauter les autres, vous allez me dire : “C’est maintenant à vous de sauter.” ‘Eh bien, je ne sauterai pas.” (Rires.\ Je pourrais pourtant le faire impunément. Je suis de ma race et cette race a passé par bien d’autres dangers ; car comme Antée, en touchant la terre, elle se relève plus forte et plus vigoureuse, et il n’est pas encore né l’Hercule qui l’étouffera! (Applaudissements.)

Je vous ai dit que je ne sauterais pas ; en d’autres termes je ne ferai pas de discours, que je laisse à nos nombreux convives auxquels je ne déroberai pas le temps de ce dîner. C’est pour une autre occasion, le Congrès National, que je réserve mes efforts.

Je ne puis cependant refuser mes applaudissements aux belles et grandes choses que j'ai entendues, et je ne le pourrai pas davantage à celles que j’entendrai.

D'aucuns ont dit les Canadiens sont ‘des Anglais qui parlent le français. D’autres ce sont des Français qui parlent l’anglais. Je dis, moi, les descendants des fondateurs de ce pays sont des Canadiens qui parlent le français par droit de naissance, et anglais par allégéance. Une race dont le passé a été couvert de gloire, dont le présent est rempli d’espérances et l’avenir plein de promesses, ne saurait, même pour plaire aux rois, ou flatter l’orgueil des grands parmi leurs sujets, consentir à perdre un iota de son nom ou une parcelle de sa nationalité ! (Applaudissements.) Une race qui a deux fois sauvé, contre leurs ennemis, le pays cédé à ses nouveaux maîtres, a bien le droit d’exiger qu’on lui laisse la renommée de son courage et l'intégrité de sa langue et de son nom!

Si un arrêt aussi fatal qu’inconcevable devait expulser du pays les populations qui habitent ce pays, ce devrait être les premiers venus qui seraient les derniers partis! C'est la loi de la longue possession qui, dit-on, est de droit naturel,

et c’est sur ce droit que doit être fondée la doctrine américaine que l’on a appelée la doctrine Monroe.

Les partisans de cette doctrine, appliquée à l'Amérique Britannique, disent que dans cinquante ans le régime colonial. aura vécu. Je pourrais, sans risque, répéter cette affirmation, car dans cinquante ans qui pourra m'en demander compte... (Rires.) Je ne le ferai cependant pas, car, d’un autre côté, si la chose arrivait, qui me ferait compliment de ma prophétie, (Rires.)

Dans le doute je m’abstiendrai donc de préciser l’époque, rnais ce que je puis dire, c’est que le régime colonial est à la faiblesse des peuples ce que la tutelle est à la minorité des enfants que l’âge de majorité émancipe. Ceux qu’il n’émancipe pas sont des imbéciles qu’on interdit et qu’on pourvoit de curateurs. (Rires et applaudissements.)

En me livrant à ce franc dire, je n’entends cependant pas me faire l'écho de la Saint-Jean-Baptiste, ni l'interprète de ses sentiments ; je parle pour moi ; je fais comme les représentants du peuple, je n’ai pas consulté mes constituants. (Rires.) Mon aimable et honorable voisin, le lieutenant-gouverneur, ajoute ; ‘ Comme vous avez déjà fait.” C'est vrai, et j'accède à son dire, mais de mon côté j'ajoute : ‘* Parmi nous, pauvres pécheurs, qui pourra jeter la première pierre P’’ (Rires)

D'ailleurs je ne cours aucun risque à ce libre parler. Je me fais vieux, et si les Hercules d’une loyauté outre mesure m'étouffent, ils n’étoufferont que quelques années ; si au con-

traire on m'épargne et qu'on me laisse l'air, la liberté et quelque peu aussi ma pension, (rires,) je m’en servirai comme par le passé : à porter haut et ferme le drapeau de la nationalité, et si les autres devaient l’abandonner,—ce que je ne redoute pas,—en mourant je demanderais qu’on écrive sur ma tombe ; ‘“ Ci-git le dernier Canadien.”

Mais je m'aperçois que je cède à une vieille et mauvaise

habitude, et que, contrairement à ma promesse, je fais un discours. Je m’arrêterai donc, et suivant l’exemple des pointilleuses maîtresses de maison de nos jours qui ne dansent pas chez elles, je prierai l'honorable M. Chapleau de répondre à la santé que j'ai l’honneur de proposer, ‘‘ Au jour que nous célébrons.” (Applaudissements.)

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