DISCOURS DE M. L’ABBÉ COLIN, SUPÉRIEUR DU SÉMINAIRE
M. le Président, Messeigneurs, Mesdames et Messieurs,
Quelque idée qu’on ait pu se faire d'avance de cette manifestation nationale, ce qui s’est passé en ce jour, ce qui vient de se dire et de s'entendre, ce qui se voit et se prépare encore, les émotions qui se pressent, l'élan, l’enthousiasme qui se produisent, tout forme un ensemble, tout jette un éclat et revêt une pompe qui va au-delà de toutes les attentes.
Lorsque ce matin, l’homme d'Etat et le légiste, le magistrat, l’homme de finance ou de commerce, l'artisan des manufactures du pays ou de l'étranger, l’ouvrier et le cultivateur, tout le peuple cañadien, autour du clergé, se courbait librement dans le silence et l’adoration, au pied de l’autel, jamais spectacle ne parut plus beau ; on eût dit la nation entière grandissant en justice en se prosternant devant Dieu.
Un publiciste regrettait naguère que la religion et la liberté parussent avoir peur l’une de l’autre. Cet homme n'avait eu sans doute sous les yeux que des peuples en décadence : il n'avait pas vu le Canada. S'il eût assisté, comme nous, à cette fête nationale, ses regrets eussent bien vite fait place à une admiration attendrie, Il eût vu qu’au Canada, la liberté et la religion marchent ensemble, et que là, tandis que la liberté
vient avec confiance rendre hommage à la religion, la religion, à son tour, abrite et bénit la liberté,
Elle l’a bénie aujourd’hui, cette liberté, fruit de tant de combats ; elle a béni votre unité, vos conquêtes et vos progrès ; elle a béni vos campagnes et vos villes, votre passé plein de souvenirs et votre avenir non moins riche en espérances.
Elle vous a tous bénis, comme jadis elle bénissait à Saint- Malo l’illustre Jacques Cartier, cet intrépide marin, cet infatigable découvreur de terres, qui inclinait son front sous la main de son évêque, avant d’aller chercher des contrées nouvelles pour la France et pour l'Eglise, et de venir planter la croix sur les rives du Saint-Laurent ; comme elle bénissait plus tard vos ancêtres, lorsqu'ils priaient Dieu pour leurs fils et leurs petits fils et se montraient aussi inébranlables dans les revers qu’ils avaient été grands dans les succès.
Aux tristes jours où le drapeau de la France, replié sur luimême et enveloppé de deuil, repassait l’océan ; où un arrêt divin plaçait le Canada sous un sceptre étranger ; où les 79,000 colons dont vous êtes les fils restaient seuls, sans appui, sans ressources, privés de leurs lois, soustraits à leurs juges, dépouillés de leur constitution, abandonnés des grands et des notables, ef où tout faisait pressentir une ruine désastreuse, le sang des martyrs, les travaux des missionnaires, unis aux mérites de ces justes,kmontèrent comme l'odeur d’un holocauste et firent violence au ciel. Dieu,-touché, regarda son peuple, laissa tomber sur lui des desseins d'amour comme sur l’héritage de son Eglise ; et la religion qui devait tout sauver, s'éleva dans -les âmes, plns haute et plus forte que les malheurs.
Alors la croix servit de drapeau et l'Evangile devint le code des lois ; partout le clocher paroissial fut le point de ralliement et le signe de l'espérance. Montcalm n'était plus là pour former des bataillons, Montcalm était tombé au
champ de l'honneur ; mais autour du curé, dans le presbytère ou près d’une croix, on s’assemblait, on traitait des affaires, on réglait les différends ; tous ces généreux enfants de l'Eglise, mettant leur confiance au-dessus de la terre, venaient à la religion comme à leur salut, comme à leur mère, et lui demandaient de retremper leur courage, de leur apprendre à ne point périr, à ne point défaillir, à s’entr'aimer, à croître dans les fortes vertus qui font les peuples et à devenir un jour ce que vous êtes.
La religion a entendu vos prières. Un siècle s’est écoulé, et vous voilà une nation, vous êtes 1,500,000. Les ressources, qui manquaient à vos pères, vous abondent ; vos lois, votre langue, vos institutions, dont on les avaient privés, vous sont garanties et vous en jouissez au milieu du respect qui vous environne. Jugez maintenant de ce que vous deviendrez, si, fidèles à vos pères, vous êtes, comme eux, fidèles à la religion et à l'Eglise.
Aussi, les ennemis de l’Eglise sont les vôtres : et ceux qui ne croient pas et en veulent la destruction ; —et ceux qui croient, mais travaillent à l’amoindrir.
Les premiers, sans doute, s’agitent surtout dans d’autres contrées ; cependant nous devons en parler, à cause des périls qu’ils créent, même pour le Canada.
C'est la destinée de l'Eglise et sa gloire de voir retomber sur elle toutes les huines qui s'élèvent contre Dieu. Elle a beau passer en faisant le bien et nous apportant la paix et la gran: deur, de partout dans le monde on ne lui rend que le mal et on lui déclare la guerre. Depuis dix-huit siècles, ses persécuteurs se succèdent avec une fureur qui n’est égalée que par leur impuissance.
Autrefois ils lui livraient combat sur le terrain des doctrines et des dogmes. Maintes fois ils ont pensé, dans ce genre d'attaques, la trouver en défaut et avoir raison d'elle.
Mais la vérité toujours les a vaincus, et tous sont tombés aux pieds de l'Eglise sans avoir pu arrêter d’un pas sa marche triomphale parmi les nations étonnées. Au moment où ils se flattaient le plus d'assister à ses funérailles, est arrivé le Charpentier de Nazareth, qui les a cloués dans le cercueil qu’il tient sans cesse tout prêt pour les ennemis de son Eglise.
De nos jours, ils ont transporté la lutte sur le domaine des droits sociaux. Leurs défaites séculaires, en les couvrant d’ignominie, n’a rien enlevé à l’insolence de leur audace. Le front haut, ils poursuivent sans repos ni trève l’œuvre de mort qu'ils méditent dans leur vengeance. A défaut de la vérité qui leur manque et des principes qu’ils n’ont pas, l'astuce et la violence sont leur soutien, et avec ces deux armes, faites pour tromper les uns et pour intimider les autres, ils courrent hardiment au succès.
Ils en obtiennent aussi, mais des succès d’iniquité. Ils ne discutent pas, il ne raisonnent pas, ils persécutent. Sans considérer les titres ‘e l'Eglise, les plus inviolables de l’humanité ; sans examiner sa charte divine consignée dans les saintes Ecritures, dans la Tradition, dans les Pères et les Docteurs, dans les canons des Conciles ; sans tenir compte de ses bienfaits, de ses œuvres, de sa sainteté, de tout ce qu’elle a fait et de ce qu’elle fait encore, ils envahissent ses domaines, ils confisquent ses biens, pillent ses couvents, suppriment ses droits et ses libertés, et l'ayant ainsi spoliée, dépouillée, accablée de mesures iniques, voulant la faire périr, la traînent comme une coupable, sans défense, devant la révolution frémissante et la vouent en proie aux painns populaires comme une ennemie.
Mais Dieu, dans ses jugements, les livre eux-mêmes à T'aveuglement de leur transport. Et ces insensés, dont lés pas désertent les hauteurs sereines où l'Eglise fait habiter les nations fidèles, tombent dans les abaissements les plus abjects
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et roulent, à travers toutes les formes hideuses du matérialisme, du naturalisme, du socialisme, dans les profondeurs de l’abime, ne s’arrêtant dans leur délire qu’à cette dernière limite où, ayant tout blasphémé, Dieu et l'Eglise, ils se blasphèment eux-mêmes, profanant la dignité humaine jusqu’à nous donner avec un effroyable cynisme, au nom de leur science, pour semblables des bêtes et pour ancêtres des singes. Et c’est ainsi que ces criminels de lèse-majesté humaine entendent la défense des droits de l’homme. Etait-ce la peine de fuir l'Eglise pour en arriver là ?
A ces adversaires outrés s’en joignent d’autres moins violents, moins pervers, mais non moins dangereux. L’apôtre dirait d’eux : Wo/unt placere in carne (Gal. 6. 12). En face de la vérité qui revendique ses droits et du devoir qui parle, ces hommes se font serviles et se courbent à des complaisances humaines. Il croient à l'Eglise, ils la veulent pour mère, ils la savent divine, mais ils prétendent lui donner des conseils, la modérer et la limiter à la fantaisie de leurs projets. Ils se mêlent de l’instruire et, pleins de leur sagesse, lui dictent ce que ses droits sont et ne sont pas sur lés sociétés et les nations. Ils sèment contre elle le soupçon et la défiance et dans leur funeste illusion, sans s’en rendre compte à euxmêmes, ils servent la cause des méchants, divisent et affaiblissent les bons.
Faisant entre la vérité et l’erreur une alliance impossible en soi, possible seulement dans les trompeuses conceptions de leur esprit, enivrés de leur pernicieux libéralisme, ces catholiques abusés ne voient pas qu'ils lient la liberté de l'Eglise, leur mère, pour mieux donner carrière à la liberté de ses ennemis, qui sont aussi les leurs. Wo/unt placere*in carne. Ils veulent plaire ; mais le faisant à contre-temps, leur fausse complaisance met tout en danger.
Ce qu'ils caressent dans leurs rêves, c’est une Eglise moins.
YOT
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