DISCOURS DE SIR H. LANGEVIN
M. le Président, Mesdames et Messieurs,
Je vous assure que c'est avec un grand plaisir et avec beaucoup de satisfaction que j'ai reçu, de la part du comité d'organisation, l'invitation d'assister ce soir au banquet des noces d'or de l'Association Saint-Jean-Baptiste.
Sir John A. Macdonald, le chef du gouvernement, aurait beaucoup désiré accepter l'invitation qui lui avait été faite aussi, mais des affaires publiques l'ont privé du plaisir de venir vous dire lui-même ce soir, combien il aurait été heureux de prouver, par sa présence au milieu de vous, combien il apprécie la position des Canadiens- français dans le Canada. Il aurait voulu montrer combien il est heureux des progrès et de la prospérité de notre race dans le pays. Il m'a chargé de vous faire part de ses sentiments et je vous assure qu'il était très sincère lorsqu'il me disait en partant r
" Allez dire à vos amis combien je regrette de ne pouvoir " aller les rejoindre ce soir."
Quant à moi, j'ai été très heureux de pouvoir assister à ce banquet, au cinquantième anniversaire du banquet présidé par mon ancien ami, Ludger Duvernay.
Je dis mon ami, car j'ai eu l'avantage de le connaître pendant plusieurs années, d'être son ami, et j'ai toujours apprécié les sentiments patriotiques qui l'animaient. Il a passé sa vie à servir son pays, à servir sa race, et lui, il s'est oublié complètement. Il est resté pauvre, mais il est resté honnête.
M. le président m'a prié de répondre à la santé que vous avez reçue tout à l'heure avec tant d'enthousiasme, et qui a été si bien chantée. Je regrette beaucoup qu'il soit impossible, comme le prouve la quantité des toasts que vous avez à proposer, que je puisse rendre justice à mon sujet. Ce sujet est si grand, si vaste, il offre des ressources si coneidérables, si
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étendues qu'il faudra des heures bien longues pour pouvoir le traiter comme il le mérite.
Je vais essayer, en aussi peu de mots que possible, de faire un retour sur le passé, de parler un peu du présent et de voir ce que l'avenir nous réserve.
Ne soyez pas effrayés, messieurs, je ne vous ferai pas un long discours. Les hommes politiques sont accoutumés à faire de longs discours, et surtout ils aiment à parler politique ; quelquefois ils s'oublient, même dans une occasion comme celle-ci ; mais j'ai bien pris garde, en partant, de laisser toute la politique derrière moi, afin de ne parler que de choses sur lesquelles nous puissions nous tous entendre.
Le Canadien-français n'était pas le Canadien d'aujourd'hui, quand nos ancêtres sont venus au Canada,
Ils sont venus, il est vrai, pour donner à la France un territoire considérable, mais ils y sont aussi venus pour conquérir un pays à la civilisation, et en plantant le drapeau de la France sur le sol canadien, ils ont eu soin d'y planter en même temps la croix, le drapeau de la religion.
A cette époque-là, le drapeau de la France et la croix allaient ensemble. Aussi que de merveilles n'a-t-on pas vues réalisées pendant les 150 ans du régime français au Canada! Nous Avons vu les peuplades sauvages converties à la religion chrétienne ; nous avons vu la barbarie disparaître devant la civilisation, nous avons vu le paganisme fuir devant la croix.
Les combats, les luttes que nos ancêtres ont eu à livrer ont été de deux sortes. Il y a eu des combats contre les barbares et contre le paganisme, il y a eu des combats contre les sauvages pour arrêter leurs incursions, et pour tâcher d'introduire la civilisation chrétienne au Canada.
Il y a eu plus; il y a eu la lutte avec les colonies de la (irandc- Bretagne qui voulaient détruire les établissements
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français. Il a fallu lutter pendant des années, tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, jusqu'à ce qu'enfin la guerre européenne eût été transportée sur le sol d'Amérique et que la question fût posée, de savoir qui aurait la suprématie, du drapeau français ou du drapeau anglais.
Le sort des armes a décidé contre le drapeau français. La Providence, sans doute, a voulu épargner au Canada les horreurs de la révolution française tout en nous préparant aux libertés dont nous jouissons aujourd'hui. Avant de voir disparaître le drapeau français du Canada, laissez-moi vous dire que nos ancêtres n'ont pas oublié même alors qu'il étaient Français, qu'il devaient leur existence à la France, que tout ce qui leur était cher, leur religion, leurs institutions et leur langue, ils le devaient à la France.
Nous, messieurs, irions-nous nous rappeler que la France nous oubliait, que ses hommes d'état nous négligeaient ? Quel est l'homme parmi vous qui n'oublierait pas les torts qu'a pu avoir sa mère pour ne se souvenir que de ses caresses ?
Aussi, nos ancêtres, même après la séparation, ont aimé la France ; nous l'aimons encore, et nous l'aimerons toujours.
Ce sentiment n'exclut pas le sentiment de reconnaissance et d'attachement que nous devons avoir envers l'Angleterre, qui protège nos libertés, nos institutions, notre religion, tout ce qui nous est cher.
Il est bien vrai que pendant 50 ans, il nous a fallu lutter pour affermir notre position, et réclamer nos droits et nos privilèges. Le clergé, qui avait tant fait pour le Canada, du temps du gouvernement français, le clergé s'est mis alors à la tête du peuple canadien-français ; il a continué à lui apprendre sa langue, à instruire ses enfants ; et quand les grandes luttes sont arrivées, quand il a fallu lutter sur le forum, dans la presse, dans le parlement du Bas-Canada, alors les hommes
qui avaient été formés par le clergé devinrent les chefs du peuple ; ils défendirent ses intérêts, et passèrent l'océan pour aller défendre ses droits jusqu'au pied du trône.
Le gouvernement anglais reconnut bientôt que, quoique parlant le français et ayant du sang français, du moment où le drapeau anglais avait remplacé au Canada le drapeau français, les Canadiens étaient devenus sujets anglais, et que comme tels, ils avaient droit à toutes les libertés des sujets anglais. Le gouvernement anglais nousdonnaune constitution qui n'était pas parfaite ; elle avait encore une certaine tendance à revenir à l'ancien système, qui consistait à nous maintenir dans la position des vaincus, mais nous n'étions \yàs disposés à accepter cette position. Nous avions à côté de nous des Ecossais, des Anglais et des Irlandais ; c'étaient des sujets de Sa Majesté, et nous croyions que nous, quoique ne parlant pas leur langue, quoique n'ayant pas de sang anglais dans les veines, nous avions les mômes droits qu'eux et nous réclamions notre part dans l'administration des affaires du pays et dans les positions qui étaient à la disposition de la couronne d'Angleterre dans le pays. Grâce à l'énergie des chefs du peuple, nous eûmes le bonheur, la gloire, le triomphe, de voir le gouvernement responsable établi parmi nous, et les Canadiensfrançais ont eu leur part dans l'administration des affaires du pays.
Cette liberté dont nous jouissons aujourd'hui, liberté sans licence, nous devons la garder, la conserver aussi précieusement que le plus bel héritage.
Je remarque ici qu'avec ce système de gouvernement responsable que nous avons fait des prodiges. Le pays s'est étendu d'un océan à l'autre et nous avons l'autonomie de la province de Québec, cette autonomie dont nous sommes si fiers et que nous devons conserver par tous les moyens possibles,
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car, si nous voulons être un peuple libre, il faut que chacun connaisse ses devoirs et ses droits.
Chaque province a ses privilèges et ses droits garantis par la constitution ; il en est de même du pouvoir fédéral, et je suis convaincu que le moyen d'avoir la paix, c'est que chacun reste dans les limites de ses attributions.
Grâce à ce système, notre pays a grandi, le peuple canadien s'est multiplié, et de 60,000 âmes qu'il comptait lors de la cession, nous sommes aujourd'hui un million et un quart de Canadiens-français. Ajoutez à ce chiffre les 500,000 Canadiensfrançais des Etats-Unis, dont nous sommes si heureux de voir ici les représentants, et nous arrivons à un million et trois quarts.
Les Canadiens d'Ontario sont 125,000; le double de ce que nos pères étaient il y a un siècle et quart, et si nous avons fait un tel progrès, pourquoi n'en feraient-ils pas autant ?
Il y a aussi des Acadiens, des Canadiens-français, je devrais dire, au fond de l'Acadie, qui sont 120,000. Ah! si vous aviez pu, comme moi, voir ces braves gens, comme ils sont dignes d'être nos frères ! Chez eux comme chez nous, le principe évangélique a été suivi, ce principe en vertu duquel de 60,000, nous sommes devenus un million et trois quarts.
Et messieurs, ajoutez les populations françaises des provinces maritimes et d'Ontario à celle de la province de Québec, suivez la progression qui a été signalée depuis un siècle, et vous verrez que dans cinquante ans d'ici, nous aurons dans le pays de quinze à seize millions de Canadiens français !
Ce seront des hommes animés du plus pur patriotisme, loyaux au gouvernement de leur pays, loyaux à leur Reine comme les Canadiens-français d'aujourd'hui.
Une chose nous est nécessaire pour atteindre les glorieuses destinées qui nous sont promises, c'est que, malgré nos divi-
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sions politiques, nous agissions toujours les uns envers les autres de manière à pouvoir un jour nous tendre la main, s'il en était besoin, et dire : " Notre religion, notre nationalité, nos institutions " sont en danger, eh bien, nous sommes là pour les défendre comme ont fait nos ancêtres. (Applaudissements prolongés).
Ce discours fut longuement applaudi et M. Laurier se leva au milieu des acclamations. Il y a cinquante ans, dit-il, lorsque la société St-Jean-Baptiste fut fondée, notre pays ne comprenait que le Bas-Canada ; aujourd'hui c'est un immense pays.
Alors c'était la Nouvelle France s'étendant du Labrador à Ontario ; aujourd'hui il va de l'Atlantique au Pacifique. Ce soir nous avons bu avec enthousiasme à la santé de la Reine,, mais les fondateurs de la St-Jean-Baptiste, ne l'avaient pas fait parce qu'ils désespéraient de trouver la liberté sous le drapeau anglais. Mais la liberté nous est venue et cette société d'abord politique est devenue nationale.
Le jour arrive où toutes les races du Canada seront unies sous le drapeau anglais, fière de leur pays et de leur origine.
C'est à nous dêtre fidèles aux intérêts du pays. Aujourd'hui, noire patrie comprend toute l'Amérique Britannique et cela nous impose de nouveaux devoirs ; celui d'étendre la colonisation et la civilisation, celui d'être généreux et d'of^ frir aux autres ce que nous avons reçu. Nous aimons l'Angleterre, mais la France occupe la première place dans nos cœurs ; et dans une occasion comme celle-ci nous ne pouvons l'oublier. Avant tout montrons nous dignes de notre patrie sur laquelle la Providence a veillé avec taiU de sollicitude.