‹ Noces d'or de Pie IX [microforme]Chapitre 3 sur 4 · BB · texte numérisé non relu

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les saints, l’arêne des gladiateurs, le champ de martyr des chrétiens, transformé en stations de calvaire ! et dans l’histoire moderne les soldats de Napoléon III montant la garde autour du successeur de Pie VII! Contrastes aussi, dans tout ce qui nous entoure, entre ce peuple de dieux et de héros de l’ancienne Rome et ces célestes figures de vierges et de saints de l’école byzantine et de l’école pré-raphaélite ; entre les douces figures qu’a tracées le maître divin, Raphaël lui-même, et les terribles apparitions que Michel - Ange a jetées en tant d’endroits, comme s’il eût voulu réaliser dans le marbre ou sur les murs les sublimes effrois que Dante avait chantés ; entre les romains eux-mêmes, les uns gais, paisibles, heureux, et les autres pâles et sombres, drapés dans de vieux manteaux et rêvant de 1848 et de nouvelles catastrophes ; entre la foule savante des abbés, des artistes, des diplomates, des hommes de lettres, qui étudient, quelquefois pendant des années, cette ville que l’on pourrait étudier toute la vie, et la foule arrogante, empressée, bousculante des parvenus de toutes les parties du monde, admirant pour leur argent, et assez souvent, chez le copiste de tableaux et le marchand d’antiquités modernes, volés, admirablement volés pour leur argent |

Quelle ville de statues, de tableaux, de monuments, mais surtout quelle ville ,d’églises ! Eglises à côté des églises, se faisant pendant au coin des rues, à la Piazza del Popolo, par exemple ; églisessous les églises comme la crypte du Vatican, comme l’église de St.- Clément d'Alexandrie retrouvée tout récemment sous l’église actuelle que l’on croyait la véritable ; églises sur les églises comme la coupole de Saint-Pierre, qui

n’est autre chose, selon l'expression hardie de Bramante, que le Panthéon élevé dans les airs, églises dans les églises, comme ces merveilleuses chapelles, Corsini à Saint-Jean de Latran et Borghèse à Sainte- Marie-Majeure, qui, par la richesse des matériaux, les marbres les plus rares, le jaspe, le porphyre et l’agate, et par l'élégance de leur architecture, seraient à elles seules d’admirables monuments, si l’on pouvait les en détacher et les transporter ailleurs.

Au milieu de ces places publiques où l’art moderne coudoie l’art ancien, dans ces galeries où le Pérugin, Raphaël, le Guide, le Dominicain, Cerlo Dolce, l’Albane, le Poussin, le Corrége étalent leurs toiles non loin des chefs-d’œuvres d’auteurs inconnus, non loin de ces statues qui s'appellent lApollon du Belvédère, le Laocoon, le Gladiateur mourant; dans ce forum où se tiennent si tristes, si isolées, mais si grandes et si imposantes dans leur malheur et leur désolation les belles et sveltes colonnes des temples détruits ; sous ces arcs de triomphe, de Titus et de Constantin, l’un qui proclame la chute de Jérusalem, l’autre le triomphe du christianisme et la chute de Rome païenne ; dans ces catacombes où l’on se sent à peine respirer et où les premiers chrétiens vivaient, priaient, et s’endormaient de l’éternel somneil ; dans ce Colysée que les barbares ont réduit à moins de la moitié de son ancienne splendeur, et dont les romains de l’empire firent un lieu d’horreurs et de voluptés, plus barbares en cela que les barbares eux-mêmes ; sur les toits aëriens de ces bains gigantesques de Caracalla où l’on foule à ses pieds des mosaïques qui n’étaient que les parvis d’un étage encore plus élevé ; sur les ruines

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du palais des Césars d’où l’on peut contempler le Forum, le Colysée, les temples transformés en églises, grand spectacle qu’encadrent dans le lointain, les montagnes de la Sabine couvertes de neige. Partout dans cette merveilleuse cité on se sent tout près d'oublier le reste du monde, et de s’ensevelir dans la contemplation de cette grande histoire qui est presque celle du genre humain.

Mais c’est surtout dans les basiliques, dans Sainte- Marie-Majeure où une douce lumière met en relief tant de richesses, dans Saint Jean-de Latran, dans Saint- Paul-hors-des-murs, où quatre vingts colonnes de marbre, sans compter le baldaquin aux colonnes d’albâtre oriental d’une admirable transparence, où le plafond aux riches caissons, où le pavé d’un marbre éblouissant qui réflète toutes les richesses de l'édifice où les mosaïques de la frise qui représentent en médaillons la succession des souverains pontifes, font de cette église peut-être la plus riche du monde, c’est là que l’on voudrait demeurer, car il y a là comme un véritable avant-goût de l’autre vie, comme une transfiguration de la matière sous la double influence de l’art et de la religion.

Ce sentiment, il est impossible de ne point l’éprouver gans Saint-Pierre de Rome où la lumière éclatante et variée, où les riches reflets du marbre aux teintes roses ou dorées, où le bronze, l'or, la mosaïque aux mille couleurs, les milliers de statues imposantes dans leur ensemble sinon parfaites dans leurs détails, l’immensité de l'édifice, vous pénètrent d’une douce et graduelle perception de l'éternel et de l'infini, et provoquent le vœu naïf des apôtres sur le Thabor

qu'inspirerait d’ailleurs d’elle-même la grande mo. saique de la Transfiguration, qui, à l’extrémité d’une des nefs, produit une impression plus saisissante encore, s'ilest possible, que celle que fait éprouver Poriginal dans la galerie du Vatican.

Tout du reste prépare à la visite de ce chef-d'œuvre rempli de chef-d’œuvres, digne couronnement de cette ville monamentale. Rome sans Saint-Pierre serait déjà une des plus belles villes du monde ; Saint-Pierre sans Rome serait une merveille égale à toutes les autres merveilles de l’art réunies ; mais lemonument complète la ville et la ville lui sert de cadre à un tel point que lorsqu'on les a vus on ne peut plus concevoir l’un sans l’autre.

Vous traversez d’abord sur le Tibre un pont que gardent de grands anges de pierre ; évidemment, c’est le chemin du ciel. L’effet que produisent ces figures et celle qui couronne le château St. Ange, cet énorme môle d’Adrien qui s'élève en face de vous, prépare votre imagination aux splendeurs de la basilique. L’élégante colonnade surmontée denombreuses statues, l’obélisque, les fontaines, le Vatican, la façade du monument, la coupole, tout cela forme un ensemble harmonieux qui, à lui seul, serait déjà un très-grand spectacle ; mais qui n’est rien, comparé à celui qu’offré l'intérieur du temple.

Ici l'impression de l’ensemble, simple au premier coup-d’œil, se diversifie, s'étend, se multiplie avec Pexamen. Le grand baidaquin sous la coupole, les lampes qui brülent à la confession de Saint-Pierre, la chaire de Saint-Pierre au fond de l'édifice, nous don-

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nent l’idée une et simple du grand monument; mais cette idée, une fois réalisée dans votre esprit, si vous promenez un peu vos regards autour de vous, vus vous dites que vous ne pourrez jamais tout vor et admirer, et vous concevez sans peine qu'il ne faille rien moins que l'éternité pour jouir du ciel.

Vous oubliez là Rome elle-même qui vous a fait oublier le reste du monde ; vous vous prenez à envier le sort de ces mendiants qui ont, pour bien dire, élu leur domicile sous la voûte aux riches caissons, et, dans une extase dont ils ne se rendent point compte, se nourrissent des splendeurs qui les inondent.

Aussi, après une première visite, de quelque point que vous promeniez vos regards sur la ville éternelle, vous vous sentez invinciblement attirés vers le dôme de Saint-Pierre.

Et ils sont nombreux les endroits d’où vous pouvez jouir d’une vue de Rome, ils sont nombreux autant que charmants. Soit que de Saint-Onuphre dont l’église et le cloître sont remplis des souvenirs du Tasse, près du chêne sous lequel fut écrit, assure-t-on, le premier chant de la Jérusalem délivrée; soit que de San Pietro in Montorio, où votre pauvre tête surexcitée par les grands spectacles que vous avez eus sans cesse sous les yeux, par les souvenirs qui s’y pressent, se sent raffraichir par l’agréable vapeur de la fontaine Pauline ; soit que du Pincio ou de la Trinité-du-Mont vous promeniez vos regards sur les sept collines, sur les milliers d’obélisques, de coupoles, sur les ruines éparses au milieu des monuments modernes, sur l'horizon de villas où les chênes verts, les pins parasols,

les oliviers, les orangers, ajoutent une teinte mélancolique au paysage—de partout vous apercevez dominant comme un géant les autres édifices, la conception hardie du Bramante, le Panthéon élevé dans les airs, le dôme auquel Raphaël et Michel-Ange ont travaillé ; c’est le premier obj2t qui frappe vos regards en arrivant, le dernier que vous oubliez si

jamais vos souvenirs de la ville éternelle viennent à s’affaiblir.

Ajoutez à tous ces monuments, aux grands spectacles des fêtes religieuses, aux mille intéressantes cérémonies et coutumes locales, les brillants uniformes des gardes du Pape, les costumes pittoresques du peuple romain, la multitude des costumes religieux de tous les ordres représentés à Rome, les nombreux élèves des colléges de toutes les nations catholiques : ajoutez le prestige des grandes institutions scientifiques et littéraires, des riches bibliothèques, des chaires de toutes les sciences ; et surtout cette belle insitution de la propagande où se donne une fête uniqu. au monde, la fête des langues ,à laquelle il m'a été donné d’assister, et vous aurez une idée

encore imparfaite de ce qu'est la capitale du monde catholique.

« Etre à Rome, a dit avec raison un écrivain trèssévère, cependant, dans son appréciation de l'art moderne italien, être à Rome paraît une sorte d'honneur, un des nobles évènements, un des futurs et grands souvenirs de notre vie. »

« Gité victorieuse par les armes, dominatrice par sa foi, ajoute-t-il, Rome pendant vingt-cinq siècles a

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régné sur l’univers et l’imagination ne peut concevoir pour elle une dernière et plus haute destinée. » Mais être à Rome sans voir le Souverain Pontife, c’est ne pas voir le maître de la maison, l’âme qui anime toute la ville, la plus haute expression du symbolisme religieux qui nous entoure de toutes parts. Aussi quel profond intérêt, quelle fureur de curiosité s'empare de tous les étrangers, abstraction faite de leur religion, de leur nationalité, de leur âge, de leur condition, lorsqu'i! s’agit du pape et surtout du pape actuel dont le règne a été, même pour les indifférents, un drame continuel aux péripéties émouvantes ! Cette curiosité, souvent profane et vulgaire, dès qu’elle est satisfaite, se transforme même pour les moins bien disposés en une involontaire admiration, en une sympathie douce et respectueuse, et il leur faut un grand effort pour que l’impression n’ait point de suite. Plx sieurs qui ont persévéré cependant dans la voie où leur éducation, leurs lectures et leurs associations quotidiennes les avaient lancés, ont avoué qu’ils pourraient difficilement chasser cette douce image, ce souvenir vénérable devenu, à leur point de vue, dangereux et importun.

Dès six heures du matin, les jours de messe à la Chapelle sixtine, les jours de fête pontificale à Saint Pierre ou dans quelqu’autre église, des carrosses encombrent les cours des principaux hôtels ; des voyageurs de tous les pays, de toutes les religions, des femmes (à l’hôtel de Rome où nous étions, surtout des américaines) en robes noires et en voiles noirs, attendent avec impatience le moment du départ. Leur tenue est en général beaucoup plus convenable,

dur émotion beaucoup plus évidente, leur respect pour le saint Père beaucoup plus marqué qu’on ne limaginerait.

Pour ma part, il m’a été donné de voir, en plusieurs circonstances, celui que vous honorez par les démonstrations de ces deux jours, et j'en ai conservé un souvenir qu'il me serait difficile de décrire.

La première fois c'était à la chapelle sixtine. La nouveauté des cérémonies religieuses, les évêques de l'église grecque catholique, ceux de l'église arménienne catholique, dont les ornements contrastent avec ceux de l’église latine, le collége des cardinaux, le chant de l’épître en latin et en grec, le sermon en latin avec cet accent romain si musical et si élégant, la récitation du credo, faite solennellement par tous les cardinaux, Je chant si célèbre et si saisissant, les grandes fresques de Michel-Ange plus saisissantes encore, la foule des diplomates et des illustrations qui remplissent les tribunes, tout cela était bien propre à diviser l’attention ; cependant la grande et douce figure de Pie IX concentrait sur elle tous les regards et toutes les pensées, tandis que lui-même semblait absorbé dans une suave et mélancolique contemplation. Jamais, peut être, on n’est plus frappé de cette vérité que la bor‘é et la douceur alliées à la majesté forment la

sup, me distinction, et lorsque la voix pleine, grave, et sonore dusouverain pontife retentit pour la première

fois sous la voûte de la chapelle, il y eût, chez tous ceux qui nousentouraient comme chez nous, un frémissement involontaire : quelque chose de surhumain se passait dans ce moment ; c'était toute la piété, toutes les supplications, toutes les angoisses et, en même

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