‹ Noces de diamant, Séminaire de Joliette, 1846-1910 [microforme]Chapitre 51 sur 80 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Voyage et Arrivée

Les deux puissantes Compagnies du Pacifique et du Grand-Nord, à la demande des Sous-Comités de Transport et de Réception, à l'occasion des Noces du Séminaire, organisèrent, chacune, un convoi spécial, de Montréal à Joliette : de plus, elles en firent des trains de gala, ornant les locomotives et les wagons de drapeaux anglais, français et du Sacré-Coeur, de tent:res et de banderolles aux couleurs réjouissantes et qui disaient dans leur langage, à tous les braves cultivateurs de la route, que les membres d’une même famille s'en allaient, :e coeur joyeux, à l’appel de leur mère, à la grande “fête du Souvenir”, Le Père Morin et ses assistants s'étaient portés à la rencontre des anciens, jusqu’à Montréal. Durant le trajet, ils remirent à chacun, un insigne de fête, les armes de la maison, et un billet de logement pour le temps dee noces. De cette façon, à l'entrée au Séminaire, chacun eut “bon souper, bon gîte et le reste”. Au R. P. Joly qui s’inquiétait si le R. P. Lecompte, provincial des Jésuites, avait son billet de logement : “J'en sais plus long que vous, dit le bon P. Jésuite, car je sais où aller : au troisième étage, tel numéro. Soyez en paix, tout est parfaitement organisé.”

La fête commença tout de bon, à la gare Viger, par les joyeuses rencontres, les franches poignées de mains et les bons éclats de rire qui publiaient autant d'éditions que le train recevait de recrues.

Et puis, que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?

Que dire aussi en un voyage de noces, avec ses com- Pagnons de route ? sinon parler de la maison paternelle, de ceux qu'on y a laissés et des souvenirs qui nous sont communs.

La magnifique et riche installation des wagons, le bienêtre et le confort qu’on nous y donne, l'allure rapide et légère de la locomotive, la solidité de la voie, en même temps que la mollesse des ressorts et le moëlleux des sièges rouges, Capitonnés sans épargne, tout cela captait l'attention des Joliettains, et, en vertu de l'association des idées, ils en venaient à parler du fameux chemin de fer de M. Joliette. Et l'un des plus anciens, prenant la parole, fit à ses voisins attentifs et plus jeunes, un récit qui paraissait légendaire et invraisemblable, mais Pourtant tout imbibé de vérité :

“ Dans une superbe vision de l'avenir, disait-il, M. Joliette voulut mettre son village d'Industrie en communication avec le fleuve Saint-Laurent, dont il était distant de quatre lieues. Pour cela, il bâtit son chemin de fer, en 1848, pour la construction duquel il dépensa près de $60,000 piastres. C'était un coup d’audace, et une initiative peut-être hasardée ; on n’avait encore, dans tout le pays, que le réseau ferré de Laprairie à Saint-Jean. M. Joliette paya méme de sa personne, et contracta, à la surveillance des tra- Vaux, une maladie d’yeux qui contribua à l'enlever de ce monde. Et malgré tant de sacrifices d'argent et de santé, il n’eut pas la consolation de le voir achevé. Un de nos anciens prêtres-—M. Octave Perreault—racontait que M. Joliette, malade, s’est fait conduire dans un wagon spécial— Pas aussi confortable que ceux qui nous voiturent aujourd'hui—jusqu’à la Savanne, afin de contempler son oeuvre une dernière fois. Au lieu de la nuée d'employés du C.P.R., à Joliette seulement, la ligne “Industrie-Lanoraie” n'en avait

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que trois : M. Maguire, chef de gare, M. Sheppard, ingé-

nieur, et M. Goulet, chef de train.”

“ C'était, à mieux dire, une chemin de bois, ferré : des pièces de bois en guise de rails et sur lesquelles s’étendaient deux lames de fer, de trois pouces de ‘largeur. On s’est bien aiguisé la langue, en médisances, sur ce chemin : son allure était lourde ; ses pas, lents ; ses ressorts, durs et raides ; ses sièges, ou mieux, ses bancs de bois, rudes et grossiers : ses chassis, étroits, petits et rares et, par suite, avares de soleil et de lumière ; tout cela était malheureusement trop vrai. On disait encore que les passagers, pour tromper le temps, descendaient cueillir des bluets ou pour tous autres objets qui n’ont rien de Commun, avec des cueillettes ; ou encore, qu'on y attachait les animaux qui, arrivés à destination, n’étaient guère plus essoufflés que la locomotive à l'énorme cheminée de broche, faite à la Montgolfière. On affirmait encore—j'en passe, et des meilleures — que, tout comme aux trains d’aujourd’hui, il lui arrivait de dérailler et de prendre la clef des champs : ce qui mit un jour, sur les lèvres de quelqu'un à qui le chef de train demandait : “Montez-vous avec nous, ce matin ?” cette réponse typique : “Oui, si vous passez par la C! haloupe.”

“Mais, par contre, les collisions étaient rares, vu l’unique convoi de chaque jour. On raconte pourtant, qu’à Joliette, des enfants, s'amusant à pousser des fourgons les uns contre les autres, ont causé la mort d’un jeune Renaud qui eut ainsi la tête écrasée et aplatie entre deux voitures”.

“ Pour nous, nous savons que cet embranchement de chemin de fer a été, pour Joliette, la clef du succès. Pour cette raison et à cause des belles et joyeuses promenades que NOUS y avons faites, nous ne voulons pas en dire du mal.”

“Mais, bien que placé sur la même voie que le C.P.R.,on

peut très bien dire de lui ce mot de Virgile : Quantum mutatus ab illo ! Et Pour nous en convaincre, nous n’avons qu’à regarder et à nous laisser faire.”

Le sujet n'était pas encore épuisé que déjà on était rendu à la Pompe, c'est-à-dire, à l'endroit où la voie ferrée bifurque pour s'engager dans les profondeurs des terres, à Lanoraie. |

C'est ici Saint-Thomas, où les élèves venaient chaque année, aux Quarante-Heures, pour chanter les vêpres, après lesquelles le bon curé, M. J--O. Chicoine, nous régalait tant, Par une bonne collation au pain, au sirop d'érable et à la

crème.

De la crème, C'est c'que j'aime...

comme le chantait si bien Gon ague Daignault, aans son enfance. = . C’est maintenant Joliette avec sa gare neuve adossée au “petit bois de M. de Lanaudière.”

La fanfare du Séminaire—organisée par le Fr. Vadeboncoeur en 1871,—les élèves actuels, escortés d’une troupe de soldats et d’une escouade d'anciens et de citadins, se pressaient à la gare du Pacifique, puis à celle du Grand-Nord, pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants. Ci-

- tons le R. P. Peemans, C.S.v., ancien professeur à Joliette,

et l’auteur du rapport des fêtes de 1878 :

“ Les wagons rejettent leur cargaison humaine, les cuivres vibrent, l'air est rempli de rires, de vivats, de cris de toutes espèces.” Après les saluts donnés, les accolades d’usage et les joyeuses poignées de mains, les rangs se forment, et l’on s'engouffre dans le pont jeté sur la rivière de l’Assomption et décoré, pour la circonstance, de banderolles, avec ces mots : Soyez les bienvenus ! Après un coup d'oeil

jeté sur le majestueux orme (1) qui ombrage et protège le couvent de la Congrégation, comme autrefois le Manoir’ seigneurial, on passe devant la statue de M. Joliette, au “Parc Renaud”.

L'on sait que le fondateur de la prospère et jolie ville de Joliette a sa statue à deux pas de son manoir, transformé en couvent de la Congrégation Notre-Dame. ,

Déjà, à sa mort, en 1850, un de ses nombreux protégés, M. l'abbé Norbert Barrette, avait écrit : “I1 lui faut un monument....

Qu'on y grave ces mots : “Par son noble courage, Il a fondé, fait croître et fleurir ce village.”

En 1874, M. l’abbé Joseph Bonin, par sa Biographie de l'honorable B. Joliette, élevait à l’illustre défunt, un monument plus durable que l’airain—aere perennius. ‘ Enfin, le

- vrai monument de granit, tant désiré, surgit, à côté de l’antique manoir seigneurial, dans un joli jardin public. Il fut dévoilé le 30 septembre 1902, dans une fête mémorable où l'honorable Juge G. Baby—arrière-neveu de M. Joliette, et son pensionnaire durant ses études, —dans un discours émaillé de souvenirs historiques et personnels, offrit la statue à la garde du Maire de Joliette,

Sur le piédestal de ce monument, on lit la date de la mort du grand citoyen : 21 juin 18 50. Par une coïncidence assez curieuse, le même jour, cette année, à Joliette, on ouvrait le jubilé de diamant du collège, et l’on commémorait le soixantième anniversaire de la mort de son fondateur.

Les autorités municipales espéraient, qu’à l'occasion des fêtes jubilaires du Séminaire de Joliette, “les citoyens de cette ville se feraient un devoir de décorer et d’illuminer leurs demeures et places d’affaires, de nettoyer et de raentree

(1) Leseul et fidèle témoin du premier défrichement de la forêt.

tisser les rues. . .” Elles ne furent pas déçues, car Joliette avait mis, ce jour-là, sa plus belle parure et ses plus attrayants atours. C'était, partout, comme dans la rue Saint- Joseph, à Québec, aux fêtes du troisième centenaire et de Monseigneur de Laval, en 1908 ; ou encore, si on peut établir cette comparaison—Si Jicet Parva componere magnis— comme une des rues de Montréal, au Congrès Eucharistique.

Pour ajouter encore à la solennité des fêtes, Son Honneur le maire de Joliette, par proclamation du 16 juin,—on l'a vu plus haut—déclarait le 22 juin 1910, jour de fête civique.

NN.SS. Bruchési, Racicot, Latulippe et Dom Antoine, abbé mitré des Cisterciens d’Oka, arrivèrent par le Pacifique, tandis que le Grand-Nord amenait de Québec le lieute- “ant-gouverneur de la province, Sir C.-A.-P. Pelletier et son aide-de-camp. Le joyeux carillon de la cathédrale salua l’arrivée de ces dignitaires: de l'Eglise et de l'Etat qui furent reçus à l'évêché par Monseigneur l’évêque et les membres de son chapitre.

Ce fut un délire d'enthousiasme quand apparut le Séminaire, avec sa façade imposante que la plupart des anciens n'avaient pas encore vue. On arrivait aux “Noces du Souvenir” : les uns, courbés déjà sous le poids de la vie, mais l’àme joyeuse comme aux jours d’antan, car “nous avons beau vieillir, c’est avec un coeur toujours jeune que nous revenons à la maison paternelle” (Lacordaire) : les autres, ayant à peine eu le temps d’enlever la ceinture verte, mais dignes, graves, sévères et déjà “anciens”.

Nos directeurs sont là, encadrés d’une foule d’amis et de frères, Pour nous embrasser, comme l'aurait fait le R. P. Beaudry, dans une étreinte paternelle, ainsi que Jacob à l’arrivée de ses fils de l'Egypte, et pour faire les honneurs de leur maison, avec une distinction parfaite, suivant en cela

les meilleures traditions des Clercs de Saint-Viateur et, en particulier, du vénérable Père Lajoie qui disait aux anciens élèves, en 1878 : Vous êtes les bienvenus ; soyes tout à fait chez vous. Et nous fûmes bien “chez nous”. Tout fut bientôt envahi : corridors, coins, salles et parterres, “c'était, chez tous, la même curiosité avide et affectueuse d'enfants qui, après une longue absence, parcourent les diverses pièces de la demeure paternelle.”

Alors l'absence, “qui est le plus grand des maux”, cesse, et l'on peut dire de cette famille d’écoliers ce que La Fontaine a dit des deux pigeons :

Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines,

Comme signe de ralliement, le vieux collège—soixarite- Quatre ans— donne à chacun de ses enfants un programme des fêtes, l’insigne de soie blanche sur lequel sont imprimées les armes nouvelles du Séminaire, ainsi que le blason en métal émaillé, portant la devise adoptée : Labore et caritate. Heureux souvenir que, plus tard peut-être, on retrouvera dans ses ‘cartons toujours imprégnés d'un doux parfum. Le Séminaire vient donc d'adopter un blason, et c’est bien fait. Jusqu'ici, on s'était contenté des armes de la communauté des Clercs de Saint-Viateur, avec le Sinite parvulos ventre ad me ; mais à l’occasion des Noces de Diamant, la maison se choisit un blason, des armes et une devise. Ce sera la devise des élèves actuels et aussi celle des anciens. Elle poussera les uns et les autres à s'illustrer, au collège et dans le monde, par “le travail et la charité”, Labore et caritate.

Une autre devise employée quelques fois, et notamment sur les médailles commémoratives des Noces d'Or, en 1897, est celle-ci : Dum spiro, spero. Elle pouvait être appropriée en d’autres temps, mais on trouvera, comme moi, qu’el-

le méritait son congé, comme surannée et fleurant trop l'a gonie. <

Le Père Roberge, dans son discours au banquet, nous fit bien voir l'utilité et la signification de cet écu du Séminaire, écartelé en sautoir, avec le Sacré-Coeuf en chef, une ruche d’abeilles à dextre, l'Evangile ouvert à sénestre et, en pointe, le monogramme des Clercs de Saiñt-Viateur : “A cette nouvelle étape de notre existence—disait-il— nous. sommes résolus à toutes les initiatives, à tous les labeurs, pour nous rendre à vos désirs, Messeigneurs et ‘fessieurs les anciens elèves ; et, répondant à l’idée de notre blason, à faire, du Séminaire de Joliette, une ruche ardente et intimement unie dans la charité du Sar-é-Coeur, une ruche d'où s'envoleront, pour les luttes de de et la gloire de l'Eglise et de la Patrie, de nombreux e: ims puissamment préparés et bien décidés à faire, avant tout, règner le Christ-Roi dans les âmes et sur la société.”

L'arrivée fut donc solennelle dans cette Alma Mater toute rayonnante de décorations et d'inscriptions sympathiques et affectueuses. Fentrée, c’est : L’Alma Mater

+ Vous reçoit avec joie.” —à-ius loin : “L’Alma Mater est fière

de ses enfants” ; “Reconnaissance à l'honorable Barthélemy Joliette”.—Et dans les vastes corridors, nous lisons, tour à tour : Venientes venient cum exultatione ;—“La reconnaissance vous amène, l'affection vous reçoit” ;—Sinite parvulos venire ad me ;—Fili tui de longe venient. Le réfectoire et la salle de récréation sont aussi richement décorés. Vis-à-vis la porte d’ entrée, les yeux se reposent avec émotion sur deux peintures bien connues, reproduisant M. et Me Joliette qu’un encadrement neuf remet dans un nouveau relief.

Autrefois, et jusqu'à la mort de Mme Joliette, er 1871, ces deux peintures ornaient les murs du salon du ma-

noir seigneurial, Alors un des membres de la famille les

A l'entrée principale dans un large panneau latéral et aussi très en vue, on peut voir à présent, installé à demeure, dans un cadre oval, le portrait en peinture du R. P. Beaudry, celui-là même qui, aux fêtes de Juin, nous souriait d'une façon si naturelle, du haut de la tour centrale du Séminaire.

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