DÉCOUCHER
CÉCILE PARADIS, vingt-quatre ans.
PIERRE MARIGXAC, vingt et un ans.
Chez Cécile. Rue Prony. La pendule en biscuit de la chambre à coucher dit minuit et quart. Pierre Marignac est au lit seu 1 il pense, il attend.
Pierre. — Elle devrait déjà être là. Je sais bien qu'elle est du quatre! Cependant... allons, elle ne va pas tarder. {Bruit de voiture.) C'est elle. (Le bruit continue.) Non, pas elle. {Il prend machinalement un registre en maroquin rouge jjosé sur une petite tah'e près du lit. I
V ouvre,) Qu'est-ce que c'est que ça? Son livre de comptes!... ça peut être curieux. (Il lit.) Chapeau : quatre-vingts. Bottines ; deux cent quarante. Lingerie : trois cent soixante-cinq. Potin : cent quarante -neuf. Papa : vingt francs ! Comment? elle a encore son père, un père, un papa qu'elle paye !... Elle ne m'avait jamais dit ça... {Jl continue.) Chapeau : quatrevingt-quinze. Chapeau: cent quinze. Chapeau: quatre-vingts. Matinées : six cent cinquantequatre. Bas : deux cents. Maman : vingt francs. {SHnterrompant.j Et aussi une mère... une mère à un louis! Épatant! C'est égal... très gentil de ne pas oublier les siens... bon petit cœur... aime à soutenir ses vieux... très gentil! {Il referme le registre dont il considère le chiffre gravé au petit fer sur la couverture : G. P. entrelacés, avec la devise : donnant-donnant I Au même instant la porte s'ouvre et Cécile parait, suivie de sa femme de chambre FiOSa.)
CÉCILE. — Bonjour, Pierrot.
Pierre. — Bonsoir. Tu n'arrivais pas, alors, ma foi...
CÉCILE. — Tant mieux ! nous aurons plus de temps à nous.
RosA. — Monsieur s'est mis à son aise, monsieur a bien fait !
CÉCILE, roîde. — Ptosa, on ne vous demande pas s'il y a quelqu'un dans l'escalier... vous avez des libertés de langage, ma fille... Où avez-vous servi?
RosA. — Mais toujours chez des dames seules... des dames très bien...
CÉCILE. — Ah... ne m'embêtez pas, je vous apprendrai les bonnes manières, moi !
RosA. — Je prends modèle sur madame.
CÉCILE. — C'est bon. La porte. Si j'ai besoin
de vous, je vous sonnerai. Et puis d'ailleurs, non, vous pouvez regagner votre chambre. {La rappelant.) Rosa.
RosA, après quelques pas. — Madame.
CÉCILE. — Avez-vous quelque chose à lire avant de vous endormir, au moins ?
Rosa. — Non, madame.
CÉCILE. — Qu'est-ce que vous voulez ? je suis sévère, mais pas méchante.
RosA. — J'aimerais bien, si madame...
comme madame ne lira pas ce soir...
Pierre. — Il y a des chances.
CÉCILE. — Achevez.
Rosa. — J'aimerais bien ce livre que M. le marquis de Molay a apporté hier à madame... ce livre qui s'appelle V Animal...
Cécile. — La Bête humaine?
Rosa. — Oui, madame... Il paraît... on m'a dit qu'il y avait des machines... on se tue tout le temps dans des wagons-lits. J'en aurai bien soin... Par la même occasion je le rendrais à madame tout coupé.
CÉCILE. — Prenez-le. Seulement n'en parlez pas dans la maison... je ne voudrais pas
qu'on crût que je fais mon ordinaire de ces lectures-là.
RosA. — Madame peut être tranquille. Et puis on connaît madame. [Elle sort.)
Pierre. — Pourquoi bouscules-tu Rosa?Tu as tort.
CÉCILE. — Elle est consolée, elle a son Zola. Quelle drôle de race que celle des dômestiques! Ces gens-là s'autorisent de ce qu'ils sont mêlés à votre vie privée pour tout se permettre. Regarde Rosa. Parce qu'elle est ma femme de chambre, qu'elle voit des messieurs, des amis venir souvent chez moi, causer et puis rire, qu'elle sait le fond des choses, que tantôt l'un, tantôt l'autre reste ici et passe la nuit... tout de suite elle en conclut qu'elle se trouve chez une femme qu'on a comme on veut... une femme payée, quoi! Et ça ne se gêne plus, ça dit son mot, ça répétera peutêtre un jour que je me conduisais mal et que j'étais une malhonnête femme. Que veux-tu, mon pauvre petit Pierrot, c'est des êtres, les domestiques, qui n'ont pas de sens moral, qui n'entendent rien aux artistes, qui ne savent pas... faire la différence de la vraie chose^ et
puis de l'autre. Si on ne les tenait pas un peu, ils vous boulotteraient comme rien.
Pierre. — Tout ça m'est égal. Viens m'embrasser.
Cécile. — Un petit instant.
Pierre. — Viens m'embrasser.
CÉCILE, s'avançant et. se laissant embrasser. — Là!
Pierre, la repoussant.'— Dépêche-toi. Parce que je m'ennuie tout seul. J'ai des impatiences dans les jambes.
CÉCILE. — - Des fourmis?
Pierre. — Oui, mon trésor; va dans ton cabinet de toilette, dans ton beau cabinet de toi- 1 ette, et reviens-moi à la verveine, avec ta jolie chemise, la toute pâle, toute rose, tu sais? qui est couleur d'abat-jour.
Cécile. ~ Celle qui a des petits boutons de culotte sur l'épaule?
Pierre. — Sur l'épaule, oui, va-t'en vite. (Elle s'apprête à sortir.) Et puis, veux-tu être gentille ?
Cécile. — Tout à l'heure.
Pierre. — Tout à l'heure aussi. Mais veuxtu être gentille avant ?
CÉCILE. — Parle toujours.
Pierre. — Pendant que tu... tes petits préparatifs enfin... eh bien, laisse la porte ouverte.
CÉCILE. — Non.
Pierre. — Tout contre. Non ? pas tout contre?
CÉCILE. — A une condition, c'est que tu seras raisonnable, que tu ne bougeras pas de ta place.
Pierre. — Je te le promets. Je ne regarderai rien.
Cécile. — Et tu n'écouteras pas non plus?
Pierre. — Non plus.
Cécile. — Parce que, tu sais, je n'aime pas me savoir entendue quand je...
Pierre. — Compris.
Cécile. — On a une pudeur pour certaines choses.
Pierre. — Sans doute, mon chat. Mais je peux tout de même te parler.
CÉCILE. — Oui, ça couvrira. {Elle passe dans la pièce à côté.)
Pierre. — Alors, dis-moi donc? il est toujours absent, depuis lundi dernier ?
CÉCILE, du cabinet de toilette. — Toujours.
Pierre. — Et il t'écrit ?
CÉCILE. — J'ai eu encore une lettre de lui ce matin.
Pierre. — Qu'est-ce qu'il te dit?
CÉCILE. — Rien : qu'il m'aime. {Robinet : pch...)
Pierre. — C'est chez sa tante qu'il est ?
CÉCILE. — Dans l'Oise. {Fin du robinet.)
Pierre. — Pourquoi reste-t-il si longtemps chez elle?
CÉCILE. — Elle est au plus mal. A celte heure, où je te parle (Rideau tiré sur une tringle.) elle est peut-être morte.
Pierre. — Il héritera ?
CÉCILE. — Il y compte.
Pierre. — Et toi aussi.
CÉCILE. -— Ah! je n'aime pas qu'on blague sur les deuils.
Pierre. — Je te demande pardon. As-tu bientôt fini ?
Cécile. — Ça s'avance.
Pierre. — Combien y a-t-il de temps, au juste, que tu es avec lui ?
Cécile. — Quatre ans, à Noël.
Pierre. — Il est gentil?
Cécile. — Pour l'argent, très gentil. Je ne peux pas me plaindre. Tout ce que je veux je l'obtiens.
Pierre. — Facilement?
Cécile. — Assez facilement. Maintenant, pour ce qui est d'un sentiment poétique... il ne me l'a jamais inspiré... ne me l'inspirera jamais. Je l'aurais peut-être adoré s'il n'avait pas eu le sou!
Pierre. — Ça lui rapporte, son Champagne?
Cécile. — Je ne bois que de ça.
Pierre. — ■ Est-il bon? Je n'y ai jamais goûté.
CÉCILE. — Je t'en ferai boire tout à l'heure.
Pierre. — A sa santé.
CÉCILE. — Plaisante, j'aurais pu tomber sur un homme qui ne m'aurait pas laissé, comme lui, tant de liberté...
Pierre. — Profitons-en, et arrive.
CÉCILE. — Oui, mais d'abord...
Pierre. — Quoi?
CÉCILE. — Tii as une lumière à côté de toi ?
Pierre. — Oui.
CÉCILE. — Eteins.
Pierre. — Es-tu assez maniaque ! {Il souffle le flambeau.) Voilà. {Grâce à la lampe arabe suspendue au ynilieu de la chambre, il ne régne qu^une demi- obscurité. Quelque chose de blanc s avance vers le lit où Pierre attend, les bras grands ouverts. Les bras de Pierre se referment.)
Il s'écoule UQ temps relativement court.
Pierre, qui rouvre les yeux. Ah! ma bonne petite... ma bonne petite !...
CÉCILE. — N'est-ce pas ?
Pierre. — Oui. Oh! oui. Et, tu m'aimes?
CÉCILE. — Qu'est-ce que ça te fait ?
Pierre. — La tête me tourne.
CÉCILE. — Pour si peu ?
Pierre. — Vous êtes bien toutes les mêmes, vous autres. Mais qu'est-ce qui se passe? Comme tu remues !
CÉCILE. — J'ai perdu presque toutes mes épingles d'écaillé...
Pierre. — On les retrouvera plus tard... Tu
agites le lit... Ça me donne des ébranlements au cerveau. Je serai malade demain.
CÉCILE. — Tu te reposeras.
Pierre. — Et mon droit, mon sacré droit ! Une répétition à neuf heures, et mon examen à préparer. Heureusement, que c'est le dernier. Suis-moi bien. Primus a promis cent sous d'or à Secundus, sous condition : si navis ex Asia vejierit... Alors...
Cécile. — Ah! ne me rase pas avec ton grec.
Pierre. — Ange ! que je t'embrasse !
Cécile. — Te sens-tu mieux?
Pierre. — Ça dépend. Sais-tu que tu as vraiment — pourquoi retires-tu ton bras ? — la peau très douce, très douce aux lèvres...
Cécile. — On me le dit beaucoup. Toute petite, je l'avais même remarqué. Souvent, devant la glace, je m'embrassais les bras, en pensant à des choses comme sur les gravures : le Printemps, V Époque des Seigneurs, qu'est-ce que tu veux que je te dise? Et ça me faisait énormément de plaisir...
Pierre.. — Pas encore autant qu'à moi.
C'est lui, ton sérieux, qui t'a donné cette bague avec une émeraude ?
CÉCILE. — Oui, c'est lui.
Pierre. — Je la trouve atroce.
CÉCILE. — C'est toujours une bague. Pourquoi n'es-tu pas venu ce soir me prendre au théâtre, comme d'habitude?
Pierre. — Pas pu. Du monde à dîner à la maison... Forcé de rester jusqu'à la jQn, pou la famille.
Cécile. — Elle te tient le pas de vis, ta famille, hé ?
Pierre. — Ne m'en parle pas.
Cécile. — Ça se secoue à ton âge.
Pierre. — Ptien du tout. lis ne me fichent pas un radis... Qu'est-ce que tu veux que je fasse ■?
Cécile. — Des dettes.
Pierre. — Papa n'en payerait pas un centime.
Cécile. — Allons donc.
Pierre. — Il n'y a pas d'allons donc ! Si tu le connaissais...
CÉCILE. — Si je le connaissais, il payerait.
Pierre. — Sois convenable.
CÉCILE. — Après tout, est-ce que tu en as besoin, d'argent? Sans doute, si tu en avais, tu m'en donnerais.
Pierre. — Non.
Cécile; — Tu m'en donnerais un peu : mes voitures et mes gants ?
Pierre. — Non.
CÉCILE. ~ Tu es gentil !
Pierre. — J'ai là-dessus des idées très fixes, des idées de poteau. Je n'entends pas que mon petit cœur me coûte seulement dix centimes tant que je demeurerai jeune.
CÉCILE. — Alors ça durera quelque temps.
Pierre. — Plus tard, beaucoup plus tard, quand je commencerai à m' étioler et que mes belles facultés tendront à s'affaiblir, alors peut-être...
CÉCILE. — Tu casqueras?
Pierre. — Du moins, je promettrai.
CÉCILE. — Et tu ne sortiras ta galette qu'à la dernière extrémité?
Pierre. — La dernière, ma mignonne, quand il n'y aura plus, mais plus moyen de reculer, que je serai au mur.
CÉCILE. — A la ruelle. Tu es intéressé.
Pierre. — Non. Mais il me semble que je serais moins aimé si je payais. Je n'aurais plus confiance dans la sincérité des baisers à moi donnés, et, chaque fois qu'on me ferait une douceur, je prendrais ça pour un reçu.
Cécile. — Tu iras loin avec les femmes, si tu restes toujours aussi ficelle.
Pierre. — Oh! je ne tiens pas à aller loin. 'Pourvu que j'aille I
CÉCILE. — Cependant ne te monte pas le coup, parce qu'un jour il t'arrivera d'être pincé, tout de bon, comme les camarades, et alors, adieu le programme. Tu régleras des tapissiers, des bijoutiers, des couturiers, comme un amant naturel.
Pierre. — C'est possible, mais d'ici là...
CÉCILE. — Tu as tout de même de la chance deme plaire. Tant d'autres à ma place... Tu connais Hortense Rémy, qui joue la commère dans la Revue? Elle ne fait rien pour rien celle-là. Tu sais sa devise ?
Pierre. — Non.
CÉCILE. — Pas cV argent, pas de cuisse. C'est pris dans Corneille.
Pierre. — Bijou, que je t'embrasse. Encore, encore !
CÉCILE, se débattant. — Allons, sois sage, mon chéri.
Pierre. — Non. {li continue,)
CÉCILE. — Tout ça finira. ..
Pierre. — ... Gomme nous avons commencé.
CÉCILE. — Ta répétition, tu oublies...
Pierre. — Précisément, je répète, laissemoi répéter...
Cécile. — Puisque que tu veux absolument...
Pierre. — A la bonne heure.
Cécile. — Qu'est-ce qui tombe là?
PiEKRE. — Crétin d'oreiller. T'inquiète pas. .. Ramasserons après.
Il s'écoule un temps un peu moins court qu'au chapitre IV.
Pierre, levé, regardant autour de lui. — Et où dis-tu qu'il est, ce Champagne ?
CÉCILE, les yeux clos, d^une voix morte, — Sur la petite table... à gauche de la cheminée... avec des sandwiches...
Pierre. — Ah! bon. Je ne voyais pas.
CÉCILE. — Allume.
Pierre. — C'est ce que je vais faire. (Il frotte une allumette et allume un candélabre.) Ah 1 parfaitement, voilà la dînette. C'est toi qui avais organisé ça d'avance. Rude idée. {Il mange.) Excellentes ces sandwiches, à quoi sont-elles ?
CÉCILE. — A la langue. Verse-moi donc un doigt de Champagne.
Pierre, lui apportant un verre plein. — Prends garde de renverser.
CÉCILE. — Ça ne tache pas. [Ils boivent.) Comment le trouves-tu?
Pierre. — Ignoble. C'est du vinaigre de toilette, et du triste vinaigre !
CÉCILE. — Sans doute, ça n'est pas princier, ça n'est pas pour le czar, mais que veux-tu!... Champagne donné...
Pierre. — ... Est à moitié pardonné, je sais bien... Qu'est-ce que tu fais, ma petite chatte?... tu dors?
CÉCILE. — Non.
Pierre. — Mais si, tu ne bouges pas... Enfin dors, ma mignonne, dors une petite minute... Pendant ce temps-là, moi, je vais m'habiller, parce qu'il faut que je m'habille... que je me rhabille... Et dans une demi-heure, à la maison... je me déshabillerai... C'est ça la vie: Des vêtements! mon Dieu oui... Bottines... où sont mes bottines! et toute la vie ça sera la même chose!... Pas de tire-bouton à présent... Ah ! si, le voilà. Oui, je vais ren-
trer... je sonnerai deux fois parce que, sans ça, la concierge... Une fois dans l'escalier je m'assoirai à l'entresol, je retirerai de nouveau ces sales bottines... je les tiendrai d'une main, comme une grappe, et de l'autre j'ouvrirai la porte de l'appartement. Je l'ouvrirai à la Pranzini, avec beaucoup de délicatesse, et je parviendrai sur la pointe de mes chaussettes jusqu'à ma chambre où je tomberai mort. Ces retours sont vraiment bien agréables. Bon! ma bretelle cassée. Stupide. Je n'ai plus de jambes, il me semble que je marche sur les genoux. Ah ! que c'est donc divin d'aimer ! [Il se voit dans la glace.) Et quelle tête ! la tête des grands jours.
CÉCILE, de son demi- sommeil. — Même pas des grandes nuits.
Pierre. — Là, me voilà prêt. Je n'oublie rien... Mon portefeuille : oui. Mouchoir: oui. Montre : oui. Gants : dans ma poche... Clef? bigre ! ne badinons pas avec la clef, je l'ai, tout va. La tête un peu aérée, un peu sonore, mais tout va. {Il regarde Cécile assoupie.) Est-elle jolie ! Ma parole, s'il n'était pas si tard... Non, soyons sérieux. Ah! qu'elle est jolie! [Il se
penche sur elle.) Bonsoir, chérie... bonne nuit... Ta m'aimes bien? Dis que tu aimes bien ton petit Pierrot? (Silence, il Vemhrasse.) Chaque fois c'est la même chose... la prostration! Voilà l'état où je les mets, quand je m'y mets... moi. Je suis positivement précieux pour une femme! (Il sort.)