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LA RETRAITE

CLÉMENCE DE JOIE, quarante-quatre ans.

JANE GREEWAY, trente ans.

Chez Clémence, — minuit et demi — dans son hôtel du boule vardPereire. Elles reviennent toutes deux d'une première un petit théâtre. En hiver. Il neige.

Jane, qui aperçoit , en entrant, des malles ouvertes. — Comment ! qu'est-ce que je vois là? Des malles?

Clémence. — Des malles. Mon Dieu oui.

Jane. — Tu ne pars pas ?

Clémence. — Je pars.

Jane. — Où vas-tu ?

Clémence. — Je ne vais pas, je m'en vais.

Jane. — Que veux-tu dire ?

Clémence. — Je m'en vais tout à fait. Je quitte ce Paris.

Jane. — Pour combien de temps ?

Clémence. — Pour longtemps, peut-être pour toujours.

Jane. — Et voilà.

Clémence. — Oui, mon chou.

Jane. — Tais-toi une minute et asseois- toi. Oui, asseois-toi, et n'ouvre pas la bouclie, ne remue pas, parce que je suis encore sous le coup... Voyons, tu es folle !

Clémence. — Non.

Jane. — Et c'est pour m'apprendre ça que tu m'as demandé tout à Hieure de te raccompagner ?

Clémence. — Oui.

Jane. — Oh! En voilà des démêlés l Si quelqu'un m'avait dit tantôt... Mais non, ce n'est pas sérieux ?

Clémence. — Très sérieux.

Jane. — Avoue qu'il y a là-dessous quelque histoire.

Clémence. — Aucune.

Jane. — ... Quelque histoire d'homme qui ne va pas...

Clémence. — Rien du tout. Mon parti est pris. Je me retire, je quitte la main.

Jane. — Je te comprends : la banque est levée.

Clémence. — Tu l'as dit.

Jane. — AU' right ! Je n'insiste plus. Du moment que c'est ton idée, l'idée de ton idée... suis-la au trot, ma fille, et ne te gêne pas.

Clémence. — Tu m'approuves?

Jane. — Ça dépend. Chacune son goût. Astu tort ? As-tu raison ? Il n'y a que toi que ça regarde et je donne ma langue. Mais d'abord, j'aimerais bien avoir les détails. A propos de quoi cette pensée t'est-elle venue? Elle ne t'a pas poussé comme un bouton ? Tu pars. C'est très joli... mais où ? quand ? avec qui ? Cause.

Clémence. — Je vais te raconter.

Jane. — Il n'y en a pas deux comme toi, tu saisi

Clémence. — Mon projet ne date pas d'hier; je l'ai depuis plus de cinq ans.

Jane. — Tant que ça ! Pourquoi as- tu at-» tendu jusqu'à aujourd'hui ?

Clémence. — Il me fallait les moyens.

Jane. — Et à cette époque-là tu ne les avais pas?

Clémence. — A présent, je les ai.

Jane. — Oh 1 tout le monde sait que tu es très calée .

Clémence. — Très calée... c'est-à-dire que...

Jane. — Enfin, tu ne mourras pas sur la paille !

Clémence. — J'y ai peut-êlre du mérite, car j'y suis née.

Jane. — Sur la paille?

Clémence. — A peu près.

Jane. — C'est cocasse !

Clémence. — Mon père était rempailleur, rempailleur ambulant... tu sais?

Jane. — Va donc, n'y a pas de honte.

Clémence. — ... Il allait à travers les campagnes, par les routes à peupliers, les routes qui n'en finissent pas ; il tirait dans la poussière une petite voiture où il n'y avait pour tout bagage que trois fauteuils défoncés au milieu desquels je me casais comme je pouvais... Et tant qu'il avait de gosier, papa, il criait : « Rempaillons! rempaillons/ Voilà le

gai rempailleur! » A la longue, ça lui avait bien déchu la voix.

Jane. — Il faudrait être en acier.

Clémence. — Ce n'était pas un méchant père, il me giflait rarement... Ah! le pauvre homme ! il ne se doutait pas alors que sa fille attellerait, qu'elle aurait un jour un hôtel et des larbins à gants blancs... Je te demande pardon de te dire ces petites choses qui ne t'intéressent pas...

Jane. — Je t'en prie.

Clémence. — Je te les dis parce que ça me revient.

Jane. — Et ta mère?

Clémence. — Ni vu, ni connu ; sais pas ce que c'est. Mais tranquillise-toi, je ne te raconterai pas ma vie, quoiqu'il y ait des passages assez curieux, et instructifs. Parfaitement.

Jane. — C'est un peu comme moi la mienne. Jane Greeway ! Je suis née à Vanves... une Anglaise de banlieue ! Je te la conterais, ma vie, que tu dirais : « Non, elle me récite une aventure ! » Mais continue.

Clémence. — Eh bien, oui, j'avais cette idée de quitter Paris, il y a six ans déjà. Je com-

mençais à en avoir assez, et j'avais beau me contraindre et me faire une raison, ça ne m'amusait plus de m'amuser. Peut-être était-ce pour m'y être prise trop jeune !...

Jane. — C'est encore possible.

Clémence. — Depuis, ça n'a fait que croître et embellir. Du matin au soir, je ne pensais pas à autre chose : tout lâcher, fermer boutique et filer, loin, quelque part, dans un endroit où il n'y aurait pas de théâtres, ni de restaurants, ni de cirque, ni de fournisseurs, ni de rasta.

Jane. — L'île déserte, quoi !

Clémence. — Ne plaisante pas, lu me comprendras plus tard.

Jane. — J'ai du temps devant moi.

Clémence. — Si tu savais comme je suis lasse de la fête, mais lasse à ne pas s'en faire une idée, lasse à pleurer! Depuis six mois je me disais chaque soir en me couchant : « Ça sera pour la semaine prochaine, sans faute. » Et puis la semaine prochaine arrivait que j'étais toujours là.

Jane. — Tu calais.

Clém'ence. — Aujourd'hui je ne cale plus.

Ça y est. Cette fois, c'est pesé. Demain à pareille heure plus de Clémence à Paris, plus de Clémence « dans sa ravissante bonbonnière dont elle a fait si souvent les honneurs avec sa grâce accoutumée », comme disait mon Gil Blas.

Jane. — Et où seras-tu?

Clémence. — Où je serai ?

Jane. — Oui.

Clémence. — Je serai cachée.

Jane. — Où ?

Clémence. — Quelque part où on ne viendra pas m'embéter.

Jane. — Mais où?

Clémence. — En province.

Jane. — En province de ville ou en province de campagne?

Clémence. — De campagne.

Jane. — Allons! Tu ne crèveras pas de rire.

Clémence. — Ça n'est pas nécessaire.

Jane. — Tu as donc acheté une maisonnette?

Clémence. — Un château, un château historique, un château qui a appartenu sous

Louis XV à un grand maréchal de France, un homme qui a perdu des tas de batailles! On m'a donné son nom par écrit, je ne me le rappelle plus.

Jane. — Tu ne te prives pias. Il serait un peu flatté, le maréchal, s'il voyait ça!

Clémence. — Il a dû en voir bien d'autres.

Jane. — Le fait est que dans ce temps-là, on s'en payait ! J'aurais assez aimé d'y vivre. Et toi?

Clémence. — Moi, oh! mon époque me suffit.

Jane. — Et où perche-t-il ton château?

Clémence. — Je ne sais pas si je dois te le dire. C'est un secret. Il faut me jurer que jamais...

Jane. — Mais oui, bête, de quoi as-tu peur ?

Clémence. — Tu as la langue beaucoup trop longue.

Jane. — Ça n'est pas toujours un défaut. Vas-y.

Clémence. — Eh bien, c'est en Anjou. Et il s'appelle d'un joli nom : Tournemuse.

Jane. — Le fait est que Tournemuse a un air.

Clémence. — Et figure-toi que c'est en plein dans les bois, au milieu d'une forêt.

Jane. — Une vraie forêt ?

Clémence. — Une forêt à s'égarer, avec des arbres à ne savoir qu'en faire, et puis pas de bruit, tout le monde est mort, rien que les coucous qui chantent... et des bûcherons comme dans les tableaux. Alors, tu sais, on est là, on tend l'oreille, on regarde, le vent passe tout doux à travers les branches, et le cœur vous bat comme s'il allait arriver quelque chose.

Jane. — Oui, j'ai éprouvé ça, une ou deux fois. C'est de bonnes minutes.

Clémence. — Il n'y a pas d'amant pour vous donner les pareilles.

Jane. — N'empêche que sans eux...

Clémence. — Sans doute. Mais temps pour tout. Maintenant c'est fini d'aimer.

Jane. — Tu as aimé beaucoup?

Clémence. — Bien souvent ! mais si peu pour de bon, j'entends quand on a du chagrin.

Jane. — Oui. Qui as-tu aimé le plus dans ta vie ?

Clémence. — C'est Paul, un petit fourrier de hussards, — il y a vingt ans de cela. — Il aurait tout fait pour moi, ce garçon-là, il aurait sacrifié père et mère et vendu les bijoux de ses sœurs. Je lui aurais dit : « Faut que tu gifles ton général », qu'il m'aurait répondu : « J'y cours. » Il aurait volé des billets de banque, enfin je ne sais pas ce qu'il n'aurait pas fait. Pour le cœur et l'entrain je n'ai jamais retrouvé son pareil.

Jane. — Comment vous êtes-vous quittés?

Clémence. — Il a changé de garnison, le pauvre petit, et puis il est mort de l'autre côté de l'eau, dans les pays chauds.

Jane. — Le fait est que c'est rare une vraie affection. Moi aussi, j'ai bien aimé un homme qui était dans un bureau, lui, où il travaillait à écrire. Il était très peu payé, bien que c'était au ministère des finances.

Clémence. — Et lui aussi, comme Paul, il aurait fait pour toi des choses incroyables?

Jane. — Lui ! il m'aurait vu mourir de faim dans le ruisseau qu'il ne m'aurait pas donné deux sous. Ah! le misérable, je l'adorais, et.

dans le fond, je crois bien que je l'adore toujours.

Clémence. — Qu'est-ce que c'est devenu?

Jane. — Nous ne nous voyons plus. Il a fait un très riche mariage, il est député. Il parle devant tout le monde assemblé.

Clémence. — Il devait arriver.

Jane. — C'est égal. Pour un ou deux qui ont des qualités, qu'on aime et qui sont des exceptions, l'ensemble des hommes n'est pas bien brillant.

Clémence. — A qui le dis- tu? Tiens, c'est justement une des raisons qui m'ont le plus poussée à prendre ma déterminatian. Oui, à l'usage on se rebute des hommes.

Jane. — D'abord ils sont par trop bêtes, mais bêtes comme des haricots.

Clémence. — Ils ne savent pas nous aimer à notre manière, ils nous aiment pour eux, en égoïstes.

Jane. — Ils font de l'amour une chose d'intérêt, de calcul, de rapport..

Clémence. — Ils veulent en avoir pour leur

Jane. — Et quand on leur en flanque de trop, ils se plaignent.

Clémence. — Et puis, d'un autre côté, quand on pense que les nôtres, ceux qui nous approchent, c'est encore ce qu'il y a de mieux dans le genre, on a les bras et les jambes cassés et on se dit : j'ai peut-être tort de récriminer, en somme j'ai affaire à des ducs, des princes, des millionnaires...

Jane. — L'élite de la société.

Clémence. — Oui, l'élite... quoique souvent ils soient de fameuses pratiques, l'élite, à ne pas prendre par la taille avec des pincettes. Pas de cœur, pas de reins, et des vices partout.

Jane. — C'est quand on est leur maîtresse, à ceux-là, qu'on remercie la Providence de ne pas être leur femme !

Clémence. — Ah ! ils m'ont dégoûtée de Paris, les hommes de la haute, et voilà pourquoi je ne veux plus en entendre parler. Toutes mes petites affaires à l'heure qu'il est sont arrangées, mes mesures prises pour filer joliment, et faire une belle sortie à l'anglaise.

Jane. — ■ Tu penses à ta vente j'espère?

Clémence. — Une vente? allons donc! Je ne fais pas de commerce avec mes souvenirs. Ça représente du cœur gros nos souvenirs à nous autres. Sans compter que c'est stupide, on a l'air de renier le passé. Moi, je l'emporte; il me servira les jours de spleen. On m'enverra tout ça là-bas.

Jane. — Et c'est demain que tu pars ? Clémence. — Demain matin... ce matin.

Jane. — Comme ça, en plein hiver... par la glace.

Clémence. — Oui. Une carafe frappée !

Jane. — C'est mortel.

Clémence. — Je ne trouve pas. J'aime l'hiver : il nous conserve, il n'avachit pas comme l'été.

Jane. — Mais que vas-tu faire? A quoi vastu passer ton temps toute l'année ?

Clémence. — Oh ! ne t'inquiète pas. Je n'aurai pas une minute d'ennui. D'abord je m'installerai, ce sera long. Je me promènerai beaucoup, j'aurai une solide charrette que je conduirai moi-même par les mauvais chemins de la forêt, avec des cache-nez jusqu'aux

yeux... Je croiserai peut-être le curé qui me saluera... Est-ce qu'on sait !

Jane. — Et en dehors de ta charrette?

Clémence. — J'aurai des visites, des visites de voisins, de hraves hobereaux, un peu loups, qui s'échapperont de leur tanière, et qui m'arriveront en catimini avec des bassets sur les talons, histoire de fumer une pipe chez la dame, au coin d'un grand feu. Ils essayeront de me faire causer de Paris et de choses polissonnes, mais ça ne prendra pas ; ils m'adoreront tous, et ils calotteront le premier qui s'aviserait de dire que je suis une cuisse légère qu'on a tort de fréquenter.

Jane. — J'entends, mais il y a des moments où ils ne seront pas là, tes hobereaux, des moments où tu seras seule enfin ?

Clémence. — Alors, ce sera le paradis ! Être seule, toute seule, déjeuner seule, dîner seule. Et seule au lit, personne à droite ni à gauche. .. toujours seule, toujours, continuellement. Ah ! ma pauvre petite bichette, tiens, parlons d'autre chose ! Non! Et puis je m'occuperai, je lirai, j'apprendrai l'orthographe, tout ce que je ne sais pas, je bricolerai du haut en bas

de la maison, je pourrai avoir de grands chiens depuis le temps que j'étais condamnée aux tout petits ! Ah! non ! non! je ne me plaindrai pas de ma solitude ! Saperlipopette non !

Jane. — Allons! je vois que c'est fini, qu'il n'y a pas à te retenir. C'est bon, tu vas t'en aller, moi je reste.

Clémence. — Tu n'as pas ma nature, toi, tu n'es pas à plaindre.

Jane. — Oh! je ne me plains pas. Dire que si c^était à refaire, je rechoisirais de m'amuser pour vivre... non... mais je ne me plains pas.

Clémence. — Et puis du moment que tu as commencé...

Jane. — Aulant continuer. Il faut une règle dans la vie. Alors, eh bien, mais alors... je vais t'embrasser bien fort, et puis te dire adieu... et puis voilà! Penser tout de même que ce soir a été notre dernière avant-scène...

Clémence. — J'ai voulu passer ces heures-là avec loi.

Jane. — C'est gentil. Bien gentil. Adieu.

Clémence. — Comme' tu me serres fort !

Jane... Grande bête chérie... Veux-tu bien ne pas...

Jane. — On a été si longtemps... si...

Clémence. — Tu viendras me voir! te reposer.

Jane. — Peut-être... si je peux... Là, encore une fois. (Elle Vemhrasse.) Et puis, pense à ton amie qui n'a pas... pas de château...

Clémence. — Oui... Bonne chance!

Jane. — Oh! moi!... Enfin! Rempaillons!

comme disait ton père.

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