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GARDIENS DE LA PAIX

BASTIEN LEGOURT.

WERSCHELMER.

Une heure du matin, en été. Les deux agents, au coin du boulevard et de la place de l'Opéra, devant le Gil Bios, sont arrêtés et causent.

Lecourt. — Belle soirée!

Wersgheimer. — Oui-dà.

Lecourt. — Plutôt à la chaleur. Plutôt.

Werscheimer. — C'est bien bon.

Lecourt. — Seulement il faut suer, voilà!

Werscheimer. — Oui. C'est des temps où il y a plus d'une dame qui couche sans draps. Et, à propos, la bourgeoise va bien?

Lecourt. — Sur ses pieds, comme à la coutume.

Werscheimer. — Tant mieux. Le gosse aussi ?

Lecourt. — Également. Il commence à appeler ses lettres... avant six mois ça saura lire par cœur!

Werscheimer. — Léopold qu'il se nomme, (on garçon?

Lecourt. — Léopold ; c'est un joli nom.

Werscheimer. — Le roi aux Belges a le même.

Lecourt. — Eh bien et toi? On ne se marie toujours pas?

Werscheimer. — Il y a le temps.

Lecourt. — Tu as tort. C'est bien utile. Quand on rentre chez soi, et puis pour les raccommodages des chaussettes, et puis si on est malade. C'est bien utile.

Werscheimer. — Possible. Moi, je n'en rêve pas.

Lecourt. — Tu aimes mieux l'amusement avec des petites? •

Werscheimer. — Par-ci, par-là.

Lecourt. — Grand léger!

Werscheimer. — D'autant qu'il y a des femmes et des plus belles femmes, qui ne sont pas pour se rebuter de nous autres.

Lecourt. — Pour ça, c'est croyable.

Werscheimer. — Si je te disais, moi... mais non, j'ai promis de le taire sous silence...

Lecourt. — Va donc. Ne fais donc pas de cachetteries...

Werscheimer. — Eh bien, Fallat, tu te rappelles, Fallat qu'était avec nous, il y a trois ans?

Lecourt. — Oui, il a quitté le service.

Werscheimer. — Et sais-tu ce qu'il est devenu ?

Lecourt. — Ma foi non.

Werscheimer. — Jardinier.

Lecourt. — Jardinier de son état ?

Werscheimer. — Jardinier, je te dis. Oui, chez une dame, une dame seule.

Lecourt. — Une dame de plaisir ?

Werscheimer. — Tu salis! une dame très bien et tout à fait gentille, une dame dans les qurante-sept ans.

Lecourt. — Elle est de la vieille brigade.

Werscheimer. — Elle demeure à Bois-Co-

lombe, dans une maison de campagne épatante où elle s'est casernée; il y a des poules, des canards, des arbres, des melons, des fleurs comme au Luxembourg... enfin c'est très respectueux...

Lecourt. — Et c'est Fallat qui fait pousser tout ça ?

Werscheimer. — Il jardine, il a des arrosoirs gros comme des tonneaux ; toute la journée, il se promène, il va-t-et vient avec un grand chapeau de paille, et puis le soir... le soir... c'est là que tu vas vouloir rire...

Lecourt. — Eh bien quoi! le soir?

Werscheimer. — Quand c'est l'heure de se coucher... il n'a pas de chambre, comprendstu? Il retire ses sabots, il monte en doigts de pieds chez la grosse dame, il entre, il dit : « Me v'ià ! » Et puis, sans doute qu'elle le trouve bien, qu'il s'y trouve bien... bref, il reste... Et c'est comme ça depuis deux ans.

Lecourt. — Depuis deux ans il ronfle avec! Sacré Fallal!

Werscheimer. — Il a rudem^ent maigri.

Lecourt. — Ça n'est pas très propre !... Moi, ça ne m'est jamais arrivé ces veines-là.

Werscheimer. — Ça vient qu'on ne s'y attend pas. Maintenant, tu sais?... pas amusant tous les jours. Fallat me le disait la dernière fois que je l'ai vu : « Rien de plus avare que cette vieille éléphant! Elle me laisse crever la faim, sans seulement m'acheter un pantalon ! Des instants où je me retiens à quatre pour ne pas lâcher le fourbi. »

Lecourt. — Pourquoi ne le fait-il pas ?

Werscheimer. — Je lui ai demandé. Sais-tu ce qu'il m'a répondu ?

Lecourt. — Non.

Werscheimer. — « Je m'y habitue. »

Lecourt. — Il est flambé! {Ils commencent à remonter le boulevard à petits pas et ils avisent deux fillettes assises sur un banc tenant chacune un petit panier.)

Lecourt. — Ça n'est pas permis de subsister là, les enfants.

Première fillette. — Mais, monsieur...

Werscheimer. — Pas de dialogue. Il faut romper. [Elles se lèvent.)

Deuxième fillette. — Sommes pas des mendiantes, sommes des bouquetières...

Lecourt. — C'est bon. (Elles s'éloigneiit en causant.)

Première fillette, à son amie. — Tu peux vendre des fleurs dans le jour, toi?

Deuxième fillette. — Oui.

Première fillette. — Moi je ne peux que le soir.

Deuxième fillette. — J'aiuntrucpourlejour.

Première fillette, — Dis-le?

Deuxième fillette. — Tu ne l'émècheras pas? Non. Eh bien, c'est un truc de compassion : à l'heure de visite je me mets à la porte des hospices. Et je les vends toutes.

Première fillette. — T'es futée, chérie !

Werscheimer. — C'est égal. Il fait toujours un métier plus risible que le nôtre, Fallat, parce que nous autres, là, vraiment, ça n'est pas une partie de billard !

Lecourt. — Fichtre non !

Werscheimer. — Rien que de la peine.

Lecourt. — Et guère de profit !

Werscheimer. — Toute l'année, jour et nuit, à user nos bottes sur le trottoir.

Lecourt. — Des fantassins de macadam.

Werscheimer. — Et des fantassins de malheur, oui !

Lecourt. — Sans parler des secousses avec les marions, des coups de couteau et de toute la manivelle.

Werscheimer. — Et puis les émeutes que tu oublies !

Lecourt. — C'est vrai, depuis quelque temps, cane chôme pas. Oequeje iinis par la connaître leur place de la Concorde! Non!... Par exemple, ces jours-là, on n'a pas besoin d'être bien poli, on peut taper sur le monde pour de bon.

Werscheimer. — Et ça occupe.

Lecourt, — Dis que ça fait plaisir.

Werscheimer. — La dernière fois — je ne suis pourtant pas mauvais — la fois aux huit heures de travail, j'ai foncé à un moment sur un vieux monsieur, un sale vieux monsieur, qui ne me faisait rien, mais qui avait bien l'air de me défier tout de même, et j'y ai posé de biais mon poing sur la mâchoire, mais là, sans bruit, je te le jure.

Lecourt. — Il a tombé?

Werscheimer. — Il s'a sauvé, le lâche ! Il

saignait du nez comme un taureau, seulement il a perdu sa canne en se trottant, je l'ai ramassée, et rofficier m'a dit : « Garde-la, mon garçon, tu l'as bien gagnée! » Un beau jonc avec une boule en or.

Lecourt. — Tu n'as pas perdu ta journée.

Werscheimer. — Malheureusement on ne peut pas faire ça souvent.

Lecourt. — Dis-moi donc [il désigne deux filles, arrêtées à quelques pas^ et qui causent dans V ombre d'une porte cochère), qui est-ce ces deux-là? C'est bien Pépette ?

Werscheimer. — AvecrEnflée, oui. Qu'est-ce qu'elles ragotent ? {Ils s^arrêtent et écoutent, sans en avoir l'air.)

Première femme. — Ma chère, il est comique. Il a plus de soixante ans. C'est un député, sa mère était comte. Il vient, figure-toi, il ne prend pas le temps d'ôter son chapeau, il m'aime tout de suite, et il me donne deux louis. Seulement des fois il dit : Je suis brisé, ma petite enfant.

Deuxième femme. — Ça arrive chez les vieillards, quand ils sont âgés. Et,- souvent qu'il vient?

Première femme. — Deux fois la semaine ; ou une, ça dépend.

Deuxième femme. — Mais toujours deux louis?

Première femme. — Toujours. Et dame, c'est tout de même un peu trop peu.

Deuxième femme. — Je te trouve difficile.

Première femme. — D'autant qu'il a comme une manie. Pendant qu'il m'embrasse, il m'en dit de toutes les couleurs, il me traite comme la dernière des dernières.

Deuxième femme. — Il t'agonise.

Première femme. — Tiens, sacrée mâtine, tiens, volaille, gibier — à chaque mot il me fiche une beigne — je te ferai enfermer, je te ferai coifrer à Saint-Lazare. Oh ! je le ferai... je le ferai comme je le dis !

Deuxième femme. — Quoi ! c'est des mots de passion !

Première femme. — Je te dis pas. Des fois pourtant on a peur. (Elles s'éloignent.)

Lecourt. — T'as enlenùu?

Werscheimer. — Oui. C'est cocasse. Elle est gentille, la seconde, la brune. Pas celle aux deux louis. L'autre.

Lecourt. — L'Enflée? très gentille.

Werscheimer. — Je me sens pour elle un mouvement.

Lecourt. — En dehors de son métier, je la crois sage. Oui, si tu pouvais lui plaire, je crois que t'aurais là une petite habitude bien convenable.

Werscheimer. — Un de ces soirs faudra que je lui cause. Je regrette de l'avoir laissée partir.

Lecourt. — Ça se retrouvera. Elle est très rangée. Pour rien au monde elle ne manquerait son boulevard. Par exemple, à deux heures elle rentre chez elle. C'est pas de ces femmes qui courent la nuit.

Werscheimer. — Ça vaut mieux. Mais d'ailleurs, pas tout ça ! De ce moment je n'ai guère la cervelle aux gaudrioles. Je suis même très embêté, tiens, je peux bien te le dire.

Lecourt. — Rapport à quoi? (Un monsieur qui a un léger accent étranger aborde un des agents.)

Le monsieur. — Pardon. La rue Joubert, s'il vous plaît?

Lecourt. — Vous descendez le boulevard jusqu'à la rue de la Chaussée-d'Antin, vous prenez cette rue, vous coupez le boulevard Haussmann, la troisième rue à gauche et vous y êtes. Il y a toujours deux ou trois voitures arrêtées.

Le monsieur. — Merci. [Il tire de sa poche une pièce de cent sous qu'il tend à Lecourt.)

Lecourt. — Jamais de la vie, monsieur.

Gardez. (Le monsieur rengaine sa pièce et s'en va.) As-tu vu ce type allumé avec ses cent sous! Ah çà, est-ce qu'il croit ce milord que le gardien de la paix...? On a un képi, mon vieux mais pas une casquette !

Werscheimer. — Je te disais que j'étais embêté...

Lecourt. — Oui.

Werscheimer. — Eh bien, c'est justement rapport à une chose comme ça, d'argent. Oh ! pas moi. Mais s'agit de mon neveu, l'enfant de ma feue sœur, un grand garnement de dixneuf ans qui se débauche, et qui n'a que moi de père pour toute famille

Lecourt. — Il emprunte des dettes?

Werscheimer. — Si c'était ça ! mais pis, il

se fait... entretenir... il reçoit de l'argent des femmes. Pendant que moi je trime pour quelques francs, sous la pluie, par tous les temps, lui, de son côté, il ribote et il tourne au vert.

Lecourt. — C'est dégoûtant. Plaque-le.

Werscheimer. — Je peux pas. J'ai juré.

Lecourt. — Quoi?

Werscheimer. — J'ai juré au lit de ma sœur, en Alsace. Oui, ma sœur, à son lit de mort elle m'a dit : « Jure-moi que cet enfantlà, tu ne le lâcheras jamais ». Ça m'assommait ferme, et puis qu'est-ce que tu veux ? j'ai pensé : si je lui refuse, ça va l'impressionner pour ses dernières minutes. Alors j'ai juré.

Lecourt. — - f'allait pas. Fallait seulement promettre.

Werscheimer. — Parbleu 1 je sais bien que j'ai fait une bêtise. J'aurais dû lui dire : « Écoute, Hermina, je t'aime bien, tu es ma sœur, tu vas l'éteindre, mais je peux pas te jurer ça, demande-moi autre chose. » Je ne l'ai pas fait. N'en parlons plus. Maintenant c'est sacré. J'ai juré que je ne le lâcherais jamais.

Lecourt. —Alors, il t'harcèle, ton neveu?

Werscheimer. — H m'harcèle sans m'har-

celer. Seulement il tourne comme un garçon qui tournera mal. Tiens, v'ià la lettre qu'il a perdue l'autre jour à la maison — il ne sait pas que c'est moi qui l'ai trouvée — je vais te la lire. Et puis tu me diras si ça n'est pas... Je vais te la lire !

Lecourt. — Là, tiens. Sous le réverbère. C'est une lettre de femme?

Werscheimer. — De femme, oui.

Lecourt. — Vas-y de ton compliment.

Werscheimer (a pins dans son portefeuille différents papiers qu'il feuillette.) Voyons... 6,720... qu'a accroché le camion... c'est pas ça... contrevention... pas ça encore... ah ! voilà. {Il déplie le papier et lit.) « Mon cher » petit Auguste, pardonne-moi si je suis si ar- » dente à t'écrire, mais je ne peux plus résis- » ter à Tamour qui m'attache de jour en jour » près de toi. Écoute, il faut te l'avouer, lorsque » tu as brisé celte chaîne qui nous tenait unis, » je n'ai pas répondu à tes paroles, mais mon w cœur s'est brisé à la vue de tant d'ingrati- » tude. Je ne peux pas te dire ce que je souffre » en pensant à toi, surtout depuis le papier » que je t'ai annoncé que j'allais être mère.

Enfin ! maintenant, je puis te l'avouer franchement, je ne vas de bon cœur avec mon nouvel amant qu'en songeant à toi, sans cela il n'y a plus personne. Je sais très bien que da moment que ton cœur s'était donné à une autre qu'à moi, je n'aurais pas dû me faire tant d'illusions, mais que veux-tu,! on ne peut pas empêcher les sentiments de l'âme. » Lecourt. — Elle cause bien. C'est touché ! Werscheimer. — « Depuis le jour où je t'ai vu pour la première fois, tu as fait un changement en moi. C'est vrai, pendant les huit jours que j'ai été avec toi je n*ai pas travaillé; mais, depuis notre triste séparation, il s'est fait un énorme changement sous ce rapport, et je t'écris pour te demander si tu voudras consentir à ce que je t'ai proposé. S'il en était ainsi, je voudrais que tu déménages de chez ton oncle. »

Lecourt. — Elle t'a dans le nez. Werscheimer... — « Du moment que je m'avance, c'est que je viens à toi avec du carme... oh ! je n'ai pas des mille et des cent, mais j'ai écolomisé quatre-vingt-cinq francs. Si tu veux venir, tu me donneras un rendez-

)) VOUS, 17, rue Rèbevaloù jereste, en mettant » un papier à la concierge. Surtout ne parle » pas de tout cela à la Courtille, car mon nou- » vel amant va chez Léon où je dois aller de- » main au bal avec lui. Dieu soit loué que je )) t'y rencontre ! Si des fois tu ne voulais pas » accepter ce que je t'offre, sois demain chez » Léon, que je te voie, que mon pauvre cœur » déborde ! Je n'ai plus rien à te dire. Je t'aime » toujours plus que jamais. Tu auras heaume )) haïr, moi je penserai toujours à toi, chéri, » et ça n'empêchera pas que quand tu auras » besoin de n'importe quoi, je te donnerai » à toi de préférence qu'à mon amant. Je » t'embrasse de tout cœur sur ta belle petite .) bouche rose.

» Celle qui t'aime pour toute la vie,

» Valentine Passot. »

Lecourt. — Gré nom !

Werscheimer. — « Un dernier mot, je t'en » supplie : si tu viens au bal, ne me parle pas, )) car celui que j"ai pour le moment est très » jaloux, j'aurais peur que vous vous dispu-

» liez, et comme il me donne du carme, il ne » faut pas le brutaliser. Ne fais pas voir cette » lettre à personne. »

Lecourt. — Elle a l'air de rudement l'aimer !

Werscheimer. — Bah î est-ce qu'on sait ? Tout ça, peut-être des mensonges, des faussetés.

Lecourt. — Ah ! ma foi, les femmes, c'est comme le serpent : il rampe et pique. Et qu'est-ce que tu vas faire ?

Werscheimer. — Je suis en peine. Mais j'ai pas confiance. Il finira mal, ce garçon-là. Finira peut-ctre à la Roquette là-haut, il sera peut-être guillotiné... Oh ! il me fait très peur !

Lecourt. — Et penser que tu pourrais ce jour-là être de service !

Werscheimer. — Ça serait fort.

Lecourt. — Ça a l'air d'un feuilleton.

Werscheimer. — Si ça arrivait, je me ferais remplacer. L'enfant de ma sœur ! Enfin espérons que nous n'y sommes pas encore ! Tiens v'ià la petite qui repasse.

Legourt. — L'Enllée?

Werscheimer. — Oui. Bien gentille tout de même.

Legourt. — Cause-lui. Elle sera polie, crains rien.

Werscheimer. — Tu me conseilles, vraiment ?

Legourt. — Du moment que ça te sourit. Et puis, lu sais... entre amis... si vous vous accordez tout de suite, ne te gène pas... le petit hôtel, au coin... tu peux filer.

Werscheimer. — Pas de danger, tu crois ?

Legourt. — Non, mais ne sois pas longtemps. Je te donne dix minutes.

Werscheimer. — Ça me suffit.

Legourt. — Bonne santé.

Werscheimer, à la femme qui s'éloignait. — Psst !

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