EN MENAGE
XIT EN MÉNAGE
MADAME LADIEU. cinquante-huit ans.
BLANCHE, sa fille, vingt-cinq ans.
GEORGES BERTIN, trente-deux ans.
^Chez Georges. MinuiU Blanche est au lit, un grand lit à deux oreillers. Sa mère, en chapeau, est assise à son chevet.
Ces trois personnes parlent, à rai-voix, avec beaucoup d ennui les propos qu'elles échangent sont coupes par de longs, par de très longs silences, et à ces moments-là, montent alors, par intervalles, les bruits de la rue : chants d'ivrognes, liacres voitures de laitiers, cris de gaieté nocturne. Il est en effet tort tard, pas loin de quatre heures, à la lin d'octobre.
Madame Ladieu, Vœil à la pendule. — Minuit dix ! C'est fort tout de même ! C'est extrêmement fort!
Blanche. — Tranquillise-toi donc, maman puisque jeté dis qu'il va rentrer.
Madame L.idieu. —Voilà deux heures que tu me dis qu'il va rentrer.
Blanche. — Raison de plus. Il ne tardera pas.
Madame Ladieu. — Et c'est la même chose tous les soirs ?
Blanche. — Mais non, je t'assure...
Madame Ladieu. — Ne l'excuse pas. L'autre jour encore, tu me l'as avoué, en pleurant. Rappelle-toi. Tu m'as avoué que, depuis les débuts de ta maladie, c'est-à-dire depuis trois mois, il rentrait chaque nuit à des heures impossibles... même quand tu étais si mal.
Blanche. — Mais, maman...
Madame Ladieu. — M'as-tu dit cela, oui ou non ?
Blanche. — Je te l'ai dit, sans doute...
Madame Ladieu. — Eh bien, il suffit, je ne tolérerai pas que Georges te délaisse; il t'a choisie, tu l'aimes, il faut qu'il soit convenable avec toi, et je le lui signifierai nettement, pas plus tard que ce soir, quand il rentrera...
Blanche. — Tu l'attends, pour de bon ?
Madame Ladieu. — Je l'attends ; ça n'est pas pouf mon plaisir, je te le garantis, mais je l'attends. Un petit sauteur qui s'imagine...
Blanche. — Et s'il ne rentre pas ?
Madaaie Ladieu. — S'il ne... Qu'est-ce que tu as dit là ? Il y a donc des nuits où il ne rentre pas? Non, mais parle, il y en a. N'estce pas?
BcANCHE. — Rarement.
Madame Ladieu. — Mais il y en a?
Blanche. — Qu'est-ce que tu v^eux? Il a peut-être des courses...
Madame Ladieu. — Oh ! s'il ne rentre pas... je sais ce que j'aurai à faire.
Blanche. — Je t'en prie, maman, ne me cause pas d'ennuis, il n'y a que moi qui aie le droit de me plaindre, après tout. Est-ce que je me plains? Non. Alors tais-toi, et mêle- toi de ce qui te regarde
Madame Ladieu. — Tu t'oublies !
Blanche. — Je n'entends pas que tu troubles notre ménage.
Madame Ladieu. — C'est pour ça que tu viens mechercher chaque fois qu'il s'agit de le raccommoder.
Blanche. — Quand je viens te chercher, tu peux venir; mais ce soir je ne te demande qu'une chose, c'est de t'en aller. Il est très tard, tu demeures loin, tu te feras assassiner.
Madame Ladieu. — • II n'y a pas de danger.
Blanche. — Si... Je neveux pas que tu traverses à cette heure-ci l'esplanade des Invalides. Ça n'est pas prudent.
Madame Ladieu. — Je prendrai une voiture.
Blanche. —Tu peux n'en pas trouver.
Madame Ladieu. — Ta as raison. En ce cas, je resterai ici, je coucherai dans la petite chambre.
Blanche. — Oh non I non ! non !
Madame Ladieu. — tu ne veux pas? tu préfères que la mère reçoive un mauvais coup.
Blanche. — Ne me fais pas dire de bêtises. Je préfère avoir ma liberté.
Madame Ladieu, — Jusqu'à présent, il me semble que je te l'ai assez laissée, ta liberté !
Blanche. — Continue donc.
Madame Ladieu. — Mais je te ferai observer...
Blanche. — Rien du tout. Chacun chez soi,
Madame Ladieu. — J'ai compris, je ne coucherai pas dans la petite chambre. Je n'en veux plus de ta petite chambre. Tu peux la garder ta petite chambre.
Blanche. — Je ne te l'ai jamais offerte.
Madame Ladieu. — Blanche, tu me fais beaucoup de peine.
Blanche. — J'en suis désolée, mais demain tu n'y penseras plus. Et puis, comme toi aussi tu me chagrines, en restant malgré moi, nous sommes quittes.
Madame Ladieu. — Elevez donc des enfants î
Blanche. — Si j'avais le bonheur d'en avoir, je m'y prendrais peut-être mieux que toi !
Madame Ladieu. — Et tout cela, c'est ton satané Georges qui en est la cause I Mais patience ! je lui ferai payer cher...
Blanche. — Ecoute, maman, tu n'es vraiment pas raisonnable. Tu me vois souffrante, ennuyée d'être depuis des semaines au lit, sans arriver à la fin de cette longue convalescence, et au lieu d'aplanir les petites difficultés, tu t'appliques àmettre des bâtons dans les roues; tu envenimes.
Madame Ladieu. — Je veux la paix.
Blanche. — Je l'ai, la paix, je l'ai quand tu n'es pas là.
Madame Ladieu. — Dis tout de suite que tu voudrais me voir morte.
Blanche. — Tu sais bien que non, que je
l'aime beaucoup. Seulement tu te montres trop.
Madame Lapieu. — Allons, il n'y a pas, il t'a tourné la tête ; pendant que tu souffres, lui, je suis certaine qu'il fume des cigarettes chez des actrices, et qu'il te trompe à ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre. Un de ces qualre matins, il est de force à vouloir se séparer d'avec toi.
Blanche. — Je suis sûre de lui.
Madame Ladieu. — Enfin c'est ton affaire, et ça ne sera pas faute de t'avoir prévenue. Mais moi qui suis ta mère, je ne sais qu'une chose, c'est qu'il est la demie passée, que Georges devrait être rentré, que sa place est là, à côté de toi, parfaitement, à côté de toi, et qu'elle est vide, sa place, et que c'est ainsi tous les soirs. Voilà. Eh hien, c'est très laid. Maintenant, ça t'ennuie que je reste, je m'en vais. Tu as tout ce qu'il te faut. Pas froid aux petons ? Pas soif ? Non... Assez couverte ? Oui. Là, un baiser. Ne te fais tout de même pas de bile, ferme ton œil, et dors. [Bruit de pas.)
Blanche. — C'est lui, c'est Georges.
Madame Ladieu. — Ça n'est pas dommage.
Blanche. — Je t'en prie, ne lui dis rien.
Madame Ladieu. — N'aie pas peur, je lui parlerai très doucement.
Blanche. — Chut! [La porte s'ouvre, Georges parait.)
Georges, surpris, à madame Ladieu. -- Tiens, vous êtes là y Acette heure-ci ?Blanche n'a pas été plus souffrante?
Blanche. — Mais non. Je suis très bien.
Madame Ladieu. — Quand on a, monsieur, une malade qu'on aime et qu'on se préoccupe de sa santé, on rentre un peu plus tôt pour avoir de ses nouvelles. Moi qui vous parle je n'ai pas voulu la laisser seule, et comme vous ne veniez pas... c'est ce qui vous explique ma présence.
Georges. — J'ai été retenu.
Madame Ladieu. — Par qui?
Georges. — Par des hommes. Ça vous suffit-il?
Madame Ladieu. — Il faut bien que je me contente des explications qu'il vous plaît de me donner!
Georges. — Alors c'est une scène? Une nouvelle scène, pour changer?
Blanche. — Georges, sois gentil pour maman, je t'en conjure.
Georges. — Qu'elle commence par êtregracieuse avec moi.
Madame Ladieu. — Ce n'est pas aux femmes de mon âge à faire des avances. Que non 1 G e n'est pas à elles !
Georges. — Enfin qu'est-ce que vous voulez ? G'est une explication que vous tenez à avoir avec moi, une bonne explication, une fois pou r toutes?
Madame Ladieu. — Volontiers.
Blanche. — Allons ! Les voilà aux prises !
Georges. — Cane vous réussit généralement pas, vous le savez?
Madame Ladieu. — Peut-être qu'aujourd'hui ça me réussira.
Georges. — Je suis prêt.
Madame Ladieu. — Pas ici. G'est inutile de
bouleverser cette enfant. Je pense à elle, moi. Georges. — Où?
Madame Ladieu. — Dans votre cabinet.
Georges. — Arrivez dans mon cabinet.
Blanche, se dressant sur son séant tandis
qu'ils s éloignent. — Georges ! Maman !... mes amis! (Ils sortent sans lui répondre.)
(Dans le cabinet.)
Georges. — Pardonnez-moi si je vous parais un peu... ie tiens malgré tout à rester assez poli.
Madame Ladieu, qui s'asseoit. — C'est heureux.
Georges. — ... Assez poli, cependant il faut que je vous le dise : j'en ai par-dessus la tête .
Madame Ladieu. — De quoi ? De qui?
Georges. — De vous, madame. J'ai plein le dos de vous ! Je suis très bon, très endurant, mais jusqu'à une certaine limite...
MadameLadieu. — C'est absolument comme moi. Et alors?
Georges. — Et alors, il faut changer de méthode et cesser devons implanter chez moi. Je ne veux plus recevoir d'observations, je ne veux plus vous trouver au chevet de Blanche, quand je rentre, je ne veux plus...
Madame Ladieu. — A une heure du matin 1
Georges. — A l'heure qui me ijlaît. Je n'ai pas de comptes à vous rendre.
Madame Ladieu. — Qu'esl-ce que doivent penser les concierges?
Georges. — Ce que penseront les vôtres quand ils vont vous voir rentrer dans un instant, à une heure et demie ! Et puis je m'en hats l'œil, des concierges 1
Madame Ladieu. — Qa'est-ce quel... Moi, monsieur, on sait que je viens de chez ma fille, tandis que vous...
Georges. ■— Tandis que moi?
Madame Ladieu. — C'est de chez les filles. Georges. — Prenez garde. Ne continuez pas, parce que toute mère de Blanche que vous êtes, je vous fiche à la porte par vos deux grosses épaules avec défense de jamais remettre les pieds ici. Ah !...
Madame Ladieu. — Vous feriez cela?
Georges. — Froidement, sans que le cœur me batte. Non, vous tournez trop à la hellemère! C'est-à-dire que vous êtes cent fois pis qu'une belle-mère. Eh bien, ça c'est ridicule, ridicule et inacceptable. Car enfin, je suis dé-
soie d'être obligé de vous rafraîchir la mémoire, mais Blanche et moi nous ne sommes pas mariés. Je ne vous ai pas prise en traître. En 87, je vous ai déclaré que jamais, quand je vivrais cent dix ans, je n'épouserais votre fille; il ne faut donc pas jouer la duègne régente et croire aujourd'hui que vous avez affaire à un bon petit gendre , tout en sucre.
Madame Ladieu. — Certainement, monsieur, vous Tavez dit : je suis pire qu'une belle-mère, et je le sais, et je m'en vante.
Georges. — Il n'y a pas de quoi.
Madame Ladieu. — N'ajoutez pas la raillerie à la grossièreté. C'est mon tour. —En effet, oui, vous n'êtes pas mariés. Heureusement! Cette liaison abominable a moins de chances de durer. Je conserve l'espoir de reconquérir un jour mon enfant. Et c'est précisément parce que vous n'êtes pas mariés que je suis intraitable, monsieur. J'ai cent fois plus de fortes raisons d'être ce que je suis... La loi n'est pas là pour protéger mon enfant. En fait de loi, elle n'a que ^a .mère, et celle-là ne lui manquera pas. Aussi, vous me trouverez toujours entre vous deux... toujours, je vous en pré-
viens, tant que vous ne la rendrez pas heureuse, très heureuse.
Georges. ~ C'est vous qui m'en empêchez.
Madame Ladieu. — Non, monsieur, je ne vous en empêche pas. J'y mets du mien.
Gorges. — Justement. Vous n'avez aucun tact. Vous devriez com.prendre que votre présence, dans notre situation illégitime, a quelque chose de révoltant. Cette promiscuité n'est pas dans nos mœurs.
Madame Ladieu. — Tant pis pour vos mœui'S, monsieur, je ne leur fais pas mes compliments. Ah çà!... Ah! çà?... Est-ce que vous me prenez pour madame Cardinal? Vous vous tromperiez étrangement, jeune homme. Je ne suis pas encore une mère d'Halévy. Ah! là, là! qu elle leçon ! Dieu de Dieu ! Si c'était à refaire ! Si j'avais pu prévoir...
Geoeges. — Laissons là le passé.
Madame Ladieu. — Laissons-le, en effet, il n'est guère plus mignon que le présent.
Georges. — Qu'est-ce qu'il a, le présent?... Dirait-on pas?... Quand j'ai fait la cçnnaissa nce de votre fille, elle était danseuse au Châtelet. Vous l'oubliez! Elle gagnait soixante-
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quatre francs par mois, et encore les mois où elle dansottait!
Madame Ladieu. — Dansottait! Cela prouve qu'elle était sage.
Georges. — Cela prouve qu'elle n'avait personne.
Madame Ladieu. — Elle avait mieux que quelqu'un.
Georges.-— Quoi?
Madame Ladieu. — L'avenir.
Georges. — L'avenir ne nourrit pas.
Madame Ladieu. — Surtout depuis que vous le lui avez brisé.
Georges. — Je vous conseille de vous plaindre, toutes les deux! Mais nous battons la breloque, revenons à la question. Ainsi, c'est bien entendu. Pas besoin de vous mettre les points sur les i : Désormais, vous voir moins, beaucoup moins. M'imaginer que vous êtes en voyage, dans l'Amérique... pour des années, tel est mon vœu. A ce prix-là, nous vivrons séparément en très bonne harmonie ; et quand on aura une envie, mais là une sérieuse envie de vous regarder, qu'on ne pourra plus attendre... eh bien! on vous fera un signe, psst.
Mais, jusque-là, silence, immobile, dans l'ombre. — Et maintenant, je crois que le moment est venu d'abréger ce pénible entretien.
Madame Ladieu, qui va pleurer. — Monsieur, vous êtes... non, vous n'êtes pas (elle éclate). Ah! je n'ai jamais eu de chance, dans la vie.
Georges, bon. — Allons, allons ! Des larmes I Vous? une maîtresse femme. Mais laissez donc ça aux pauvres gens qui n'ont pas de pain.
Madame Ladieu. — Vous n'avez tout de même pas assez d'égards pour moi.
Georges. — Partez, j'en aurai.
Madame Ladieu. — Je vais partir, mais il faut que je vous dise, il faut que vous sachiez... G'est si triste! Vous ne voyez donc rien! Un homme, c'est donc toujours aveugle !
Georges. — Je ne comprends pas.
Madame Ladieu. — Blanche n'est pas forte, elle est encore bien faible, elle est peut-être perdue !
Georges. — Allons donc I quelle plaisanterie 1
Madame Ladieu. — Oh! je no plaisante pas, allez! Sans doute, son ventre va mieux, mais
c'est sa gorge qui est plus mal. Et puis, je vous demande pardon, je m'attendris.
Georges. — Faites, faites.
Madame Ladieu. — Cette enfant-là, voulezvous savoir la vérité? Elle ne vit que par le cœur, Georges! On sent ça, les mères. Je ne voudrais pas avoir l'air de m'acharner sur vous; mais tout de même, vraiment, vous n'êtes pas gentil, prévenant, pas ce que vous devriez être pour elle, pour une femme qui ne quitte pas du lit, quoi!
Georges. — Je fais pourtant tout ce que je peux... Et les pharmaciens... et tout...
Madame Ladieu. — Je ne vous parle pas de ça. Je vous parle des procédés du cœur. Ainsi les nuits où vous rentrez tard, vous ne passez pas chez Blanche, vous vous couchez, à part, pas seulement l'idée de l'embrasser, et vous dormez de votre côté sans interrompre. Blanche l'a remarqué, et ça lui a fait de la peine.
Georges. — Elle a tort, elle se monte l'imagination.
Madame Ladieu. — Moi, j'ai tâché de la consoler de mon mieux. Comme je lui ai dit : « Tu sais bien, les hommes, ce que c'est, mon pauvre
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petit chat, il y en a qui dorment, il y en a qui ne dorment pas! » Malgré tout, elle est restée dans son impression, et quand elle est seule, elle ne dépleure pas. Elle ne vit que par le cœur.
Georges. — Elle est trop sensible.
Madame Ladieu. —Comme sa mère. Tenez, puisque nous y sommes, encore autre chose : Ce matin, pendant la consultation, oui, pendant que ces messieurs docteurs auscultaient ma pauvre enfant, et que nous étions tous là, debout, vous rappelez-vous ce que vous faisiez?
Georges. — J'attendais, j'étais très affecté...
Madame Ladieu. — Non, Georges. Vous aviez pris les ciseaux et vous vous faisiez les ongles. Alors, vous n'avez pas remarqué, mais moi je me suis mise devant vous, pour que Blanche ne voie pas ça, parce que ça lui aurait... je la connais, elle ne vit que par le cœur. (Elle pleure.)
Georges. — Voyons, voyons, ne pleurez pas si fort. Des gens qui ne sauraientpas croiraient que je vous martyrise. Je ne suis pas méchant,
j'aime Blanche, je vous aime bien aussi... Rentrez vous coucher, croyez-moi.
Madame Ladieu. — J'y vais. Mais là, nous autres, nous ne sommes pas à envier, les mères de nos filles.
Georges. —Faites-vous une raison.