‹ NocturnesChapitre 14 sur 18 · EN HAUT · texte numérisé non relu

EN HAUT

C'est une pièce plutôt grande, où les rideaux des deux fenêtres sont tirés et se rejoignent, où les tapis sont copieux, où flambe un honnête feu de bois derrière le pare-étincelles en éventail de cuivre doré. Deux lampes Véclairent : Vune posée sur la cheminée, Vautre sur une petite table à ouvrage, près de laquelle se tient une femme de quarante-cinq à soixante ans, qui travaille au crocliet, avec un gros peloton de laine grise dans le creux de sa

rohe. A quelques pas, deux hommes, un brun un blond, en habit et cravate blanche, le pardessus déboutonné, le chapeau sur la tête, la canne à la main, sont assis, le premier sur un fauteuil, le second sur un divan. Trois tableaux, trois lithographies ornent les murs : c'est « Paul et Virginie fuyant Vorage », « les Enfants d'Edouard », d'après Delaroche, « le Printemps », de Cot.

La Dame. — Alors c'est bien ?

Le Blond. — Tout à fait bien, charmant. Surtout le second acte. N'est-ce pas, Paul?

Le Brun. — Oui.

La Dame. — J'irai. Ça ne m'est pas toujours commode, mais je trouverai le moyen.

Le Blond. — Vous avez le temps. Pour le moment ça fait le maximum. A ce propos une question : quel est le vôtre ici, maximum?

La Dame. — Les bonnes vingt-quatre heures : quinze cents.

Le Blond. — Et la morte-saison ?

La Dame. — Il n'y a pas pour nous de morte-saison. Mais, chut ! Revenons à cette pièce des Variétés?

Le Blond. — On voit que vous aimez le théâtre.

La Dame. — Le spectacle ! je n'aime que ça ! Si je pouvais je me l'accorderais tous les soirs. Oh! pas tous les théâtres, non. Mais les premiers, les bien, ceux où on se sent à niveau.

Le Blond. — Je fous comprends.

La Dame. — Et vous?

Le Blond. — Oh moi ! Plus, plus !

La Dame. — Ça ne vous amuse plus?

Le Blond. — Fatigue.

La Dame. — A votre âge !

Le Blond. — Trop été. Fatigue. Tout me fatigue. Toi aussi, Paul, n'est-ce pas?

Le Brun. — Oui.

La Dame. — Je vous plains.

{Un temps.)

Le Blond. — Je sens que voilà l'heure où il va faire faim.

La Dame. — Désirez-vous...

Le Blond. — Non. Pas ici. Me couperait l'appéLit.

La Dame. — Où alors ? A cette heure-ci tout est fermé I

NOGTUR^•ES

Le Blond. — Au cercle, ou dans quelque vieux bar.

La Dame. — C'est le Jockey, je crois, votre cercle ?

Le Blond. — C'est lui, oui.

La Dame. — C'est le mieux.

Le Blond. — On le dit. N'est-ce pas, Paul?

Le Brqn. — Oui. (Un temps. Une femme de chambre entre avec

un billet de cent francs à la main.)

La Femme de chambre, à la dame, — Soixante sur cent.

La Dame, qui ouvre et referme le petit tiroir de sa table à ouvrage. — Voilà. [La femme de chambre sort.)

Le Blond. — Pas Clara qui vient d'entrer?

La Dame. — Toujours Clara.

Le Blond. — M'avait bien semblé la reconnaître. Elle a engraissé.

La Dame. — C'est possible. Et, dites-moi, est-ce qu'on s'y amuse?

Le Blond. — Où ça?

La Dame. — Dans votre cercle.

Le Blond. — Pas autant qu'ici. Mais un peu tout de même. Enfin, c'est un autre genre.

La Dame. — C'est ouvert le jour?

Le Blond. — Le jour et la nuit.

La Dame. — Qu'est-ce qu'on y fait la nuit ?

Le Blond. — On y joue.

La Dame. — Et on y perd.

Le Blond. — C'est un cas qui se présente quelquefois.

La Dame. — Est-il permis de gâcher ainsi son argent !

Le Blond. — Vous êtes orfèvre.

La Dame. — Comment dites-vous? Qu'est-ce que l'orfèvrerie a à voir là-dedans ?

Le Blond. — Rien.

La Dame. — Oh ! vous pouvez faire des plaisanteries inconvenantes ; vous savez que je ne les comprends pas.

Le Blond. — Demandez à Paul ; il vous expliquera.

La Dame. — Je n'y tiens pas. Et puis, ces choses-là, ce n'est plus de mon âge.

Le Blond. — Le regrettez-vous ?

La Dame, avec un haussement d'épaules. — Peut-être.

(Un temps.)

La Dame. — Est-ce qu'on a des détails sur ce crime, ce crime d'hier?

Le Blond. — Quel? Je ne sais pas.

La Dame. — Vous n'avez donc pas lu votre Figaro de ce matin ?

Le Blond. — Lève beaucoup trop tard. Je ne lis que le lendemain les journaux du jour même. Qu'est-ce qu'il nous dit de neuf, ce crime ?

La Dame. — Un petit garçon pharmacien du boulevard Voltaire qui a poignardé son patron et sa patronne. Le Blond. — Pourquoi faire ?

La Dame. — Pour les voler. Oui, avec un poignard de l'Exposition.

Le Blond. — Voilà à quoi elle a servi. La Dame. — Ne dites pas de mal de l'Exposition, je vous en prie ! Eh bien, qu'en pensez-vous, de ce crime ?

Le Blond. — Moi, je ne suis pas ennemi de ça.

La Dame. — Vous n'êtes pas sérieux.

Le Blond. — Au contraire, puisque je vous tiens compagnie avec Paul. N'est-ce pas, Paul?

Le Brun. — Oui.

La Dame. — En attendant on est sur ses traces.

Le Blond. — A l'assassin ?

La Dame. — Oui. Ah 1 en voilà un... Pourvu que notre Président n'ait pas la faiblesse de le gracier !

Le Blond. — ■ C^est peut-être ici qu'on le pincera. Qui sait ?

La Dame. — Merci. J'espère bien que non ! (Un temps.)

La Dame. — Vous vous êtes absenté cet été?

Le Blond. — Sans doute.

La Dame. — Étes-vous heureux de n'être pas retenu à Paris ! Où êtes-vous allé?

Le Blond. — Voyages.

La Dame. — C'est indiscret de vous demander où ?

Le Blond. — Non. En Allemagne, à Berlin.

La Dame. — A Berlin. Allons ! Vous avez du courage.

Le Blond. — En quoi?

La Dame. — Il suffit, je me comprends. La Prusse est la Prusse. Moi, je ne pourrais pas,

non, je ne pourrais pas aller à Berlin. Ça me ferait... ça me lèverait le cœur... Enfin non !

Le Blond. ~ Vous êtes patriote?

La Dame. — Certes, je le suis.

[La femme de chambre entre avec deux pièces

d'or à la main^ quelle tend à la dame).

La Femme de chambre. — Madame, est-ce qu'on peut recevoir cette monnaie-là ?

La Dame, qui a pris et regarde les pièces. — Oui, mon enfant ; elle est excellente. Ce sont des marks. Le mark vaut vingt-cinq francs. C'est la monnaie allemande qui équivaut à notre louis français. Allez. {La femme de chambre sort.)

Le Blond, à son ami. — Dis donc, Paul, crois-tu que c'est beau î

Le Brun. — Oui. {Un temps.)

La Dame, s' adressant au brun. — Et vous? pourquoi ne dites-vous rien ce soir ? Vous . êtes souffrant ?

Le Brun. — Non.

La Dame, désignant le blond. — Vous êtes fatigué, comme lui ?

Le Brun. — Non.

NOGTUKNES 255

La Dame. — Enfin, vous avez l'air de vous ennuyer.

Le Brun. — Ferme.

La Dame. — Vous aimez bien vos amis, seulement vous trouvez qu'ils sont trop longs.

Le Brun. — Un peu.

La Dame. — Vous êtes pour qu'on se presse?

Le Brun. — Surtout quand je drogue.

. Le Blond. — Oalme-toi. Faudra bien qu'ils finissent par avoir fini.

La Femme de chambre, qui entre. — Les deux amis de ces messieurs sont en bas qui m'envoient vous prévenir...

Le Blond, au hrun. — Qa'est-ce que je te disais? (Ils se lèvent tous deux.)

La Dame. — • Bonsoir, messieurs.

Le Blond. — Bonsoir.

La Dame. — Vous m'excuserez si je ne vous reconduis pas.

Le Blond. — Je crois bien.

Le Brun, grincheux. — Allons, pas de scènes d'adieux !

La Dame, montrant le tricot de laine auquel elle travaille. — J'ai tant d'ouvrage !

Le Blond, en s'en allant. — Mais oui,

qu'est-ce que c'est que ces petites horreurs que vous tricotez là.

La Dame. — Des brassières.

. Le Blond. — Pour qui ? pour elles toutes ?

La Dame. — Non pas, pour les pauvres.

Le Blond. — Très bien. Bonsoir.

La Dame. — Bonsoir.

Le Brun, criant de Vescalier. — Ah çà, descends-tu?

en bas

(Le blond, le brun et les deux attendus, devant la porte, sur le trottoir humide, contre lequel sont endormis {cheval et cocher en même temps) trois sombres fiacres).

Premier attendu. — Eh bien? à présent?

Deuxième attendu. — Dame, bonsoir. (Sou. pir.) Ah I nom d'un petit bonhomme !

Le Blond. — Bonsoir. Tout s'est bien passé ?

Premier attendu. — Très bien. Rien de romanesque.

Deuxième attendu. — Ah ! le bon air à respirer !

Le Brun. — Enfin, adieu. En voilà assez. Moi je marche. Quelqu'un marche-t-il avec moi? Si oui, qu'il le dise. Le point de direction est les Champs-Elysées.

Deuxième attendu. — Moi, je marche avec toi.

Le Blond. — Moi, je vais avaler quelque chose où je pourrai.

Premier attendu. — Je t'accompagne. {Aux deux autres.) Adieu.

Deuxième attendu. — ...dieu, vieux.

Le Blond. — Bonsoir.

Le Brun. — ...soir.

Les Cochers, qui tressaillent. — Voilà, patron !

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