‹ NocturnesChapitre 15 sur 18 · DEHORS · texte numérisé non relu

DEHORS

Le Brun. — Un peu vile, hé? il ne fait pas chaud.

L'Ami. — Il fait humide. Quelle heure ?

Le Brun. — On approche de cinq.

L'Ami. — Ça n'a pas de bon sens.

Le Brun. — Quoi ?

L'Ami. — Tout ça.

Le Brun. — Tu trouves toujours après.

Avant tu m'envoies promener.

L'Ami. — C'est épatant. Il n'y a personne, de tous les côtés... {Il s'arrête.) Regarde. Personne. Les maisons, les réverbères, nous deux, et puis c'est fini. Voilà Paris. Ça ne te fiche pas le spleen ?

Le Brun. — Oui. Non. Si tu veux. Je ne suis pas entêté.

L'Ami. — Quand je dis personne, j'exagère. Il y a les rats... Oh ! tiens, là, ce gros. Ma parole, c'est presque un faisan. C'est à regretter de ne pas avoir son fusil.

Le Brun. — Une autre fois tu le prendras. Mais ne ralentis pas, comme tu fais, le pas à chaque minute parce que je te lâche. C'est déjà joli de t'avoir attendu. Maintenant, trotte.

L'Ami. — Ne te fâche pas. Et puis modèretoi ; tu cours. Je suis éreinté. Non, je t'assure, vraiment je ne suis pas à mon aise.

Le Brun. — C'est ta faute.

L'Ami. — Je sais bien, je n'ai plus l'âge pour fétarder. Ah ! crois-tu tout de même qu'elles sont infectes ces belles boîtes-là d'où nous sortons ! Et dire que ça fait de l'ar- ^^ent !

Le Brun. — Le nôtre, oui.

L'Ami. — Pourquoi va-t-on là dedans? Pourquoi?

Le Brun. — Je te le demande.

L'Ami. — Chaque fois je me jure : Par exemple c'est bien la dernière des dernières tournées.

Le Brun. — Et puis on te revoit.

L'Ami. — Et puis on me revoit.

Le Brun. — On nous revoit.

L'Ami. — • Explique ça? Ce n'est pas le besoin, nous avons trente-six mille occasions de le satisfaire ailleurs, et mieux, et dans des conditions... comment dirai-je... plus personnelles..

Le Brun. — Pas le plaisir?

L'Ami. — Ah ! Dieu, non ! Je ne sais rien de plus rasoir.

Le Brun. — Alors quoi ? L'habitude ?

L'Ami. — C'est peut-être ça. L'habitude. Tu as raison. Et puis il y a encore autre chose.

Le Brun. — Quoi ?

L'Ami. — La nuit, le noir. As-tu remarqué? la nuit on n'est plus soi, on devient un autre, et un autre pas fameux. Oui, j'y ai souvent songé... tout ce qu'on fait de une heure à cinq heures du matin qu'on ne ferait jamais en plein jour, même si on était tout seul, la femme de laquelle on se contente, la main de la fripouille qu'on serre, l'infamie qu'on excuse, qu'on commettrait à la rigueur, et les sales boissons qu'on avale, et les sales paroles qu'on lâche !... Vois-tu, il faut en convenir, nous autres, les nocturnes, la nuit ne nous est pas honorable, vraiment !

Le Brun. — Oui, mais nous avons l'aprèsmidi pour nous rattraper.

L'Ami. — Si peu ! Tiens, sais-tu encore une des raisons qui me font aller là ?

Le Brun. — Va.

L'Ami. — L'ennui, plus que ça : la peur de rentrer chez moi, l'effroi de la solitude. Quand je reprends comme aujourd'hui, dans les té-

nèbres, le chemin de mon petit appartement, quand je mets la clef dans la serrure, quand je pousse la porte et que je la referme, quand j'allume le bec de gaz et que je me vois dans la glace qui ne me flatte pas... tu n'as pas idée de ce que j'éprouve... Mes rideaux, les tentures, les tapis où mes pieds ne font pas de bruit, c'est une sensation de froid et d'élouffement ; il me semble que ma garçonnière, c'est un tombeau, et je me couche, battu de l'oiseau, en pensant que je mourrai... Mais quand ? Voilà le rébus I Aussi, tu comprends, le soir, si je fais tout pour retarder ce moment du retour, et je traîne, je traîne, je tire sur la ficelle le plus que je peux. En été, ça va, le jour est pour nous, il vient de bonne heure ; mais maintenant! c'est maintenant le coup dur.

Le Brun. — Rentre tôt, après ton dîner.

L'Ami. — Tu es fou. Mes concierges ne trouveraient pas ça naturel, et ils s'interrompraient de m'estimer.

Le Brun. — Alors fais ce que tu voudras. *

L'Ami. — Il n'y a rien à faire, qu'à conti-

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nuer. Tu vois bien? toi? Ta montes avec moi chaque fois, rien que par amitié, pour m'attendre. C'est stupide. Tout est stupide, nous compris. La vérité c'est qu'on devrait fermer ces bazars-là la nuit ; dans le jour personne nuirait, et il n'y aurait que les brutes.

Le Brun. — Ça ne manque pas.

L'Ami. — Dans le fond ils ne servent qu'aux étrangers, aux voyageurs, aux exigeants, et aux assassins qui se donnent de l'air. Et c'est tout.

Le Brun. — Que veux-tu? Nous n'y pouvons rien. En attendant, soyons gais jeunes gens ! comme disait ce pauvre Jolimont.

L'Ami. — Pauvre Joli ! trouvé un matin par terre au pied de son lit, en chemise, avec son clyso à la main...

Le Brun. — H y a une vieille devise dans ce genre-là : Sed périt in armis !

L'Ami. — Non, je n'aimerais pas mourir comme ça. Je serais furieux.

Le Brun. — Si tu crois qu'on te donnera à choisir.

L'Ami. — Mourir chiquement.

Le Brun. — Moi ça m'est égal. Pour le chic qu'on a en bière.

L'Ami. — Tiens, tout ça me rappelle une parole que m'a dite un jour mon père, tu l'as connu? tu sais quel homme... il n'y en a plus de pareils...

Le Brun. — Quelqu'un.

L'Ami. — Je lui faisais voir ma chambre, il regardait les bibelots, les statues, mes Clodion qui sont raides, mes Lavreince, toutes les blagues, il regardait ça, l'air triste, et à la fin il m'a dit : « C'est joli, mais, à mesure que tu avanceras en âge, tu comprendras ce que je te dis aujourd'hui. Il faut avoir une chambre où, décemment, on puisse mourir. » N'est-ce pas, que c'est bien?

Le Brun. — Oui. Nous voilà au rond-point, je te quitte.

L'Ami. — Tu vas par ici ?

Le Brun. — Oui. Et toi par là?

L'Ami. — Alors bonsoir, à demain ?

Le Brun. — Bonsoir, à demain.

L'Ami. — Et... on s'obstine tout de même à vivre, à respirer?

Le Brun. — On s'obstine.

L'Ami. — C'est égal. Ça n'est pas facile icibas d'être content!

Le Brun. — Même de soi.

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