‹ NocturnesChapitre 16 sur 18 · LA PLAIE · texte numérisé non relu

LA PLAIE

LUT, quarante-deux ans.

ELLE, trente et un.

Minuit passé Ils rentrent tous les deux. Ils ont monte sans bruit l'escalier du petit hOtel discret, muet, où tout était éteint (avenue du Trocadero), et ils sont à présent, portes closes, dans un salon intime qui précède sa chambre à elle. II y a des lampes et un grand feu généreux.

Elle, le regardant debout. — Eh bien, mon ami, êtes-vous satisfait?

Lui, qui a déjà jeté sur un meuble chapeau et paletot. — Oui, merci. (Il s approche, la prend dans ses bras et l'embrasse longuement sur les cheveux, près de la tempe.) Merci. Et encore merci !

Elle. — Vous ne direz plus...

Lui. — Non, certes !

Elle... — ... que je suis méchante?

Lui. — Non... Ne parlez pas. Cela rompt... Je suis déjà heureux, si heureux ! que je ne peux pas croire que je vais l'être davantage. (// lui retire son manteau, son chapeau, très délicatement. Elle le laisse faire. L'attirant vers un petit canapé.) Venez là. {Ils s y assoient, sans se quitter la main.) Oui, je suis parfaitement, complètement, totalement heureux.

Elle. — Que d'adverhes !

Lui. — Oh non ! ne plaisantez pas dans un pareil instant. J'exprime mal, ou plutôt je ne cherche même pas à exprimer ce que je sens. Cela me serait impossible. Je n'ai qu'une pensée à cette minute : c'est de ne pas cesser de vous regarder une seconde, et de rester là, le plus longtemps, sous la caresse pénétrante et réfléchie de ces deux yeux dont j'aime tant l'éclat sombre, tant la mystérieuse interrogation, tant l'affectueux silence, un silence tout particulier comme en ont seuls les éléments quand ils se taisent. Ah ! l'impénétrable silence des yeux d'une femme qui écoute de

Tamour ! [IL lui baise les mains.) Berthe, je vous aime, vous en êtes sûre, n'est-ce pas?

Elle. — Quelle question! D'abord je veux le croire.

Lui. — Non, dites : Je le crois.

Elle. — Je le crois. Et vous voyez même que je vous le prouve. Sans cela... Pourvu que je ne m'en repente pas.

Lui. — Jamais, jamais.

Elle. — On dit... et puis, un jour, on déserte.

Lui. — Pouvez-vous... mon amie, ma tendre et chère amie ! Vous savez pourtant bien que je ne suis pas comme les autres. Voilà deux ans que je vous connais, que je vous aime.

Elle. — Non, vous ne m'aimez que depuis un an. Vous avez été onze mois au début, sans me faire la cour.

Lui. — J'amassais, vilaine.

Elle. — Soit. Mais les premiers temps vous paraissiez très indifférent.

Lui. — Je ne l'étais pas, je ne l'ai jamais été. Gomment d'abord aurais-je pu l'être, en sachant tout ce que vous avez souffert avec...

Elle, Varrêtant et lui mettant la main sur la

bouche. — Chut! Ne parlez pas de ce qui n'est plus.

Lui. — Pardon ! Je ne vous ai pas fait de peine ?

Elle. — Non, mon ami. Et puis je ne veux plus me gâter le présent avec le passé. Mon cœur est devenu opportuniste.

Lui. — C'est que je serais si désolé de vous causer la moindre tristesse; je vous dois tant!

Elle. — Ne faisons pas de comptes.

Lui. — Si, je vous dois tout ; je vous dois de revivre.

Elle. 4 — Vous exagérez.

Lui. — Je dis la vérité. Vous aussi, vous savez bien qu'autrefois je...

Elle, lui mettaiit de nouveau la main sur la bouche. — Allons, pas d'autrefois ! Rien que de l'aujourd'hui, vous m'entendez?

Lui. — Vous avez raison, chère amie. D'ailleurs Taujourd'hui est si beau I Mais il faut cependant bien que je vous dise le miracle que vous avez opéré.

Elle. — Bon I voilà que vous me canonisez à présent?

Lui. — Écoutez-moi. C'est vrai ce que vous

me rappeliez tout à l'heure. Je ne vous ai pas aimée brusquement, du premier coup ; cela est venu lentement, progressivement, pas à pas, comme sur la pointe des pieds. Tenez, permettez-moi, Berthe, une comparaison qui certes n'en est pas une, mais grâce à laquelle je me ferai mieux comprendre : il y a des maladies terribles, violentes, impitoyables, qui s'y prennent des années à Tavance, qui peu à peu s'insinuent, font de patients progrès., s'établissent d'heure en heure et sans que celui qui en. est atteint conçoive le moindre soupçon ; il va, vient comme* à l'ordinaire, portant et promenant avec lui, dans lui, le mal qui le tuera, et c'est seulement le jour où il s'aperçoit qu'il est atteint qu'en même temps il se constate perdu, et alors il est trop tard, c'est fait, il n'a plus qu'à mourir.

Elle. — Vous n'êtes pas gai.

Lui. — Eh bien, il y a aussi par contre, il y a, chérie, des bonheurs ici-bas, des espèces de bonheurs honteux qui ne sont pas soudains, foudroyants : c'est les passions qui naissent tout doucement dans une petite platebande de l'âme, à l'ombre, y germent silen-

cieuses, cachées, s'y fortifient muettes, poussent leur sève plus avant, sans que celui qui en est atteint conçoive le moindre soupçon ; il va, vient comme à l'ordinaire, portant et promenant avec lui, dans lui, la plante sacrée qui le réjouira, et c'est seulement le jour où elle s'épanouit et donne sa première petite fleur qu'il sent toute la solidité de ses racines déjà si anciennes ; il ne cherche pas d'ailleurs à la trancher, mais quand même il le voudrait, il est trop tard, c'est fait, il n'a plus qu'à vivre et qu'à cûmer.

Elle. — Mon ami!

Lui. — Voilà. Et ce qu'il faut que vous sachiez aussi, c'est que je ne me reconnais plus depuis que je vous connais. Avant, ma nature était de voir triste, j'avais l'âme au nord. A présent, je suis au midi, tout est bleu, tout rayonne. Ah ! quand on est heureux, on a comme un ciel d'Italie dans son cœur! Vous avez des mains charmantes, on dirait presque des personnes; je les tiens, je les baise, je ne les lâche pas, je les adore.

Elle. — Que de folies ! Mais dites-les, on ne les répète pas longtemps.

Lui. — Vous le verrez. Ainsi vous êtes... vous allez être à moi, tout à l'heure, ce soir. Vous avez bien voulu vous laisser fléchir, vous!...

Elle. — L'impeccable comme on m'appelait, oui... moi, je fais cela, je me donne. Et je le fais sans regrets, mon ami. J'ai bien réfléchi avant : peut-être pour obtenir ici-bas quelque joie de l'amour, faut-il en fin de compte y mettre un peu de bonté, un peu de charité, en y apportant le plus de désintéressement personnel. Et puis le mariage ne m'ayant pas réussi, j'essaie d'une nouvelle manière.

Lui. — Ahl cette fois, c'est vous qui réveillez le passé !

Elle. — J'en parle, mais je ne le réveille pas, il est tellement mort. D'ailleurs, je suis pressée, je n'ai plus de temps à perdre si je veux essayer un peu d'être aimée ; voilà que je suis déjà le commencement d'une vieille femme.

Lui. — Taisez-vous donc.

Elle. — Oh ! je le dis comme je le pense ; vous -savez que je ne suis pas coquette. Si je

l'étais, je vous aurais fait attendre et gagner ce bonheur dont Téchéance n'est pas loin ; je n'ai pas jugé que ce lut digne et loyal du moment que vous me plaisiez et que j'étais décidée à ne pas vous résister. Non, je n'ai pas voulu devenir votre malt... à l'ancienneté.

Lui. — Vous êtes... tu es charmante.

Elle. — Je vous confie donc mon cœur à partir d'aujourd'hui. Faites attention, il demande de grands soins, il a été secoué, il a eu des accidents, et il est.,, ah! très, très fragile.

Lui. — Je sais. N'ayez pas peur, on le ménagera.

Elle. — Oui, je peux vous le dire, à vous, puisque vous voilà mon ami, mon grand et définitif ami, j'ai beaucoup souffert, et il n'y a pas encore si longtemps de cela. Vous ne m'en voulez pas de ce souvenir?

Lui. — Vous en vouloir ! Dieu ! ma pauvre chère, je sais trop ce que c'est. Moi aussi, j'ai souffertj allez !

Elle. — Pas de la même façon que moi.

Lui. — C'est vrai, maij je me demande la-

quelle des deux souffrances est la plus terrible.

Elle. — La mienne, mon ami, la mienne.

Lui. — Pourquoi?

Elle. — Parce qu'il ne s'y mêlait rien de consolant ; ce n'était qu'amertume et que honte, au lieu que vous...

Lui. — Au lieu que moi ?

Elle. — Vous aviez au moins dans votre douleur, dans votre juste douleur, — car les femmes comme la vôtre sont rares, — vous aviez le trésor de l'estime, la gratitude des larmes, la tendresse du regret.

Lui. — Oui, cela, je l'avais, je l'ai eu.

Elle. — Et c'est ce qui vous a soutenu, pendant votre long veuvage.

Lui. — C'est ce qui m'a soutenu, oui, pendant dix ans.

Elle. — Moi, pendant ces cinq ans depuis lesquels je suis divorcée, le malheureux que j'ai haï ne m'a laissé au contraire que désenchantement, morne dégoût, et je ne pouvais même pas tarir mon désespoir en l'évoquant, car alors j'étais dix fois plus accablée, dix fois plus humiliée. Ah ! croyez-moi, pas de com-

paraison ! Il vaut encore mieux pleurer une morte que de maudire un vivant. Mais, pardoni je ne suis qu'une égoïste, et voilà que, par de vaines récriminations contre mon passé, je vous gâte votre présent, excusez-moi. Et puis il faut bien l'avouer maintenant que c'est fini : A quelque chose malheur est bon, etje ne lui en veux plus qu'à moitié à ce passé, puisque c'est à lui que je dois de pouvoir aujourd'hui faire un heureux, un heureux qui, peut-être, ne sera pas ingrat.

Lui. — Viens.

Elle, tombant dans ses hras. — Ah! j'ai si grand besoin d'être dédommagée! {Elle reste sur son épaule, songeuse.)

Lui. — Qu'avez-vous ?

Elle. — Rien.

Lui. — Vous pensez à quelque chose ?

Elle. — Non.

Lui. — Dites-le.

Elle. — Non. Je nepense à rien, je vous assure. {Elle va s'asseoir, toujours songeuse et comme gênée.)

Lui, la regardant longuement. — Si, si... je vois bien...

Elle j faisant effort, avec un sourire. — Allons, venez, près demoi,là... {Il viejit lentement s'asseoir près d'elle.)

Lui. •- Je ne me lasse pas de vous regarder. Contempler l'être qu'on aime, c'est la seule joie qui ne s'assouvisse jamais.

Elle. — Regardez-moi donc, mon ami. {Il défait le haut de son corsage.) Mais pas avec les mains.

Lui. — Je t'en prie.

Elle. — Allons, qu'il en soit donc ce que vous voulez. (Il continue, et lui découvre un coin d'épaide sur laquelle il se penche et qu'il haise. Il reste ainsi quelques secondes, immo^ bile.) Eh bien? (Il ne répond pas.) Mon ami, dormez-vous ?

Lui. — Non.

Elle. — Alors pourquoi... pourquoi vous arrêtez-vous? [Pas de répo/ise.) André, qu'avezvous ? André?

Lui. —Rien.

Elle, lui prenant la tête, et le- regardant. — Qu'avez-vous ?

Lui. — Je n'ai rien.

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Elle. — Mais... on dirait que... Quoi ! vous pleurez ?

Lui. — Mais non, mais non.

Elle. — Ne niez pas. Vous ne pleurez pas, mais vous êtes sur le point. (Il ne peut retenir une larme.) Ah ! vous voyez bien. Pourquoi pleurez-vous ?

Lui. — Je ne sais pas, c'est nerveux.

Elle. — Je vais vous l'apprendre, moi.

Lui. — Non, non. Je vous en supplie.

Elle. — Vous pleurez parce que...

Lui. — Berthe !

Elle. — Parce que vous pensez à votre femme.

Lui.— Oh!

Elle. — Jurez que ça n'est pas vrai.

Lui. — Si, c'est vrai. Oui. Depuis une minute, tout d'un coup celam'a pris, m'a envahi. Et voilà donc où j'en suis venu. Ah! c'est vraiment... vraiment trop ! Il y a dix ans cependant... Qu'ai-je à me reprocher? Je l'ai aimée, je l'ai regrettée, je ne l'ai pas rem- Ijlacée... je lui ai donné dix ans de fidélité d'outre-tombe... Et puis, la vie ne s'arrêtepas. Avec le temps, peu à peu elle s'était effacée,

Vautre, et loin, vague, flottante, à faire croire par moments qu'elle n'avait pas vécu, que je ne conservais plus son souvenir que commecelui d'un tableau, d'une belle lecture, d'un voyage fait pendant la jeunesse. Moi, je me laissais aller, sans scrupules, il ne me semblait pas que ce fût de l'indifférence ni de l'oubli ; ce n'était pas moi qui m'occupais moins d'elle, mais elle seule qui s'éloignait plus de moi, elle seule qui disparaissait, qui me rendait généreusement ma liberté, qui avait assez de mon deuil, et disait : « Ça suffit. » Alors je t'ai connue, je t'ai aimée, d'abord sans m'en apercevoir. Tu avais été si malheureuse avec ton mari, moi si heureux avec ma femme, que cela fut une sorte de lien pour nos deux solitudes, et peu à peu, naquit chez toi et chez moi en même temps la pensée de les associer, pensée que ni l'un ni l'autre n'eut besoin de formuler et sur laquelle nous . tombâmes tacitement d'accord, un soir que tute rappelles peut-être, ici même, près de la fenêtre, dans un baiser que je te donnai, le premier. C'était il y a quinze jours, il faisait noir, j'osai porter mes lèvres aux tiennes, je

te regardai et tu me répondis ce seulmot : Oui. Et presque aussitôt ta femme de chambre apporta la lampe. J'étais très heureux ce soir-là, je suis rentré chez moi en me trompant de rues, dans un état d'ivresse, dans une exaltation de sentiments supérieurs qui m'effrayait même un peu. Je me disais : Je suis guéri, je peux aimer de nouveau, j'aime, j'aimerai, on m'aime ! » et nulle arrière-pensée de gêne ou de remords ne troublaitma joie. Je t'aimais parce qu-'elle le voulait bien ; donc, si elle m'absolvait, c'est qu'elle m'approuvait. Tu sais le reste. Tu sais comme j'ai attendu jusqu'à cette minute, avec la respectueuse, la reconnaissante impatience d'un cœur auquel on a tout promis et qui n'a encore rien reçu. Tu m'as vu tremblant, malade, éperdu de toi... et maintenant, que vas-tu maintenant penser de moi, des serments que je t'ai prêtés? Tune vas plus me croire sincère, tu t'imagineras toujours la sentir entre nous deux, et je n'ose pas te promettre, hélas ! que tu n'auras pas quelquefois raison, puisqu'elle revient quand je ne m'y attends pas, et que là, à l'instant, elle est revenue... Aussi, que veux-tu, mon amie, je vois

bien que c'est fini pour moi d'aimer. II y a des deuils rétrogrades, le mien est de ceux-là. Je te demande pardon, humblement pardon ; je te sais une âme supérieure, aussi tu ne m'en voudras pas, j'en suis sur, et si ton cœur souffre de l'épreuve à laquelle je l'ai soumis malgré moi, du moins tu n'auras point de rancune d'amour-propre humilié. Tu me plaindras en m'excusant, et tu me sauras surtout un gré infini du courage honnête et loyal avec lequel je renonce à ton amour que je récompenserais trop mal. Adieu... je m'en vais... embrassemoi... plus fort... je ne toucherai plus tes beaux cheveux... Pense que je t'aimais et que je suis veuf une seconde fois, veuf de tout, sans autre espoir que celui de la mort. Encore un dernier pardon, et adieu.

Elle. — Mais non, bêta, il faut rester. Lui. — • Que dis-tu!

Elle. — Je te dis qu'il faut rester. Je ne suis pas bien intelligente, mais j'ai beaucoup souffert, et cela compense. Je sens, j'excuse, je plains ton état d'esprit et de cœur, mais je l'aime, et je ne veuxpaste laisser en détresse. C'est moi qui te consolerai de Vautre, si tu as

besoin d'en être consolé, et si tu peux en être consolé. Va! j'ai trop été jalouse des vivantes pour l'être d'une morte. Grois-moi, il ne faut pas partir. Si je te laissais t'en aller, mais avant deux jours tu serais retombé plus amoureux de moi que jamais, tu m'écrirais que je te manque, et tu souffrirais davantage. Au fond ce n'est pas Vautre, ni moi non plus que tu aimes, c'est l'amour. Tu aimes aimer, il faut que tu aimes, tu ne peux pas vivre sans cette .préoccupation et cette satisfaction I Eti bien,jeteles donne toutes les deux. Situ dois avoir des heures de tristesse, il vaut mieux que tu les aies dans mes bras, et si moi j'ai mérité d'avoir quelques instants de bonlicur, peux-tu vouloir que ce soit dans d'autres que les tiens ? Tu ne réponds rien.

Lui. — Je t'écoute... tu es la bonté, tu es...

Elle. — Non, pauvre ami, mais la souffrance m'a rendue pratique. Tel que tu es, je veux t'aimer, telle je suis aime-moi. Résignonsnous à être mélancoliques ensemble. Ici-bas la pitié mutuelle est la première condition du calme dans la vie. Et veux-tu savoir, quand

on s'est rencontré, quel est le commencement du bonheur ?

Lui. — Dis-le moi.

Elle. — Il faut s'accepter.

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