UN AGENT
Quartier de l'avenue Friediand. Cinq heures et demie du matin, en hiver. Dans le cabinet du commissaire de police. Le gardien de la paix et François sont seuls, assis.
François. — Il est long.
Le Gardien de la paix. — On a été le réveiller il y a déjà une demi-heure. 11 va venir, C'est égal, c'est tout de même une affaire contrariante qui vous arrive. Vous voilà sans place.
Fr.\nçois. — Est-ce qu'il est convenable?
Le Gardien de la paix. — Le commissaire? Oui, bien convenable. Ça dépend. Tenez, je l'entends. [La porte s'ouvre, le commissaire entre; il est plutôt de mauvaise humeur, il n'a pas chaud. Le gardien et François se lèvent,)
Le Commissaire, son chapeau sur la tête^ s'assoit à son bureau, et désignant François. — Ah ! c'est vous?
François. -— Oui, monsieur.
Le Commissaire. — Asseyez-vous. [Il s'asseoit, et le gardien de la paix aussi.) Alors qu'est-ce qu'il y a? Vous dites?... Parlez?
François. — M. le marquis de Grémont...
Le Commissaire. — Votre maître ?
François. — Oui, monsieur, je le servais. M. le marquis de Grémont s'est tué cette nuit. Je m'en suis aperçu il y a une heure, et je suis venu aussitôt ici vous en faire la déclaration.
Le Commissaire. — Où demeurez- vous?
François. — Nous demeurons rue Lamennais, 25. C'est à côté.
Le Commissaire. — Pourquoi votre maître s'est-il tué ?
François. —Je ne sais pas, monsieur.
Le Commissaire. — Etait-il d'un cercle?
François. — De trois, monsieur.
Le Commissaire. — Est-ce qu'il jouait?
Etait-il joueur?
François. — Je ne sais pas, monsieur.
Le Commissaire. — Comment! vous ne vous êtes jamais aperçu?...
François. — Non, monsieur. Et puis c'est une habitude que j'ai prise du jour où je me suis mis en place: je ne m'aperçois de rien.
Le Commissaire. — M. de Grimont était-il...
François. — Gré, Grémont...
Le Commissaire. — Si vous voulez, ça n'a plus d'importance. Etait-il marié, M. de Giémont?
François. — Non, monsieur. Il l'avait été, mais il ne l'était plus. Il était séparé.
Le Commissaire. — Savez-vous ce quêtait devenue sa femme?
François. — Très peu de chose. Elle vit d'expédients. C'est elle certainement qui écrivait à monsieur toutes les lettres anonymes qu'il recevait.
Le Commissaire. — Des lettres anonymes?
François. — Oui, monsieur.
Le Commissaire. — Votre maître vous les montrait donc?
François. — A moi? Jamais, monsieur.
Le Commissaire. — Alors comment saviezvous qu'elles étaient anonymes?
François. — Parce que c'était toujours des cartes postales...
Le Commissaire. — Que vous lisiez?
François. — Non, monsieur, mais qu'on lisait avant moi.
Le Commissaire. — Qui ça on?...
François. — Les concierges. Ils me prévenaient en me les remettant. Alors, moi, je les déchirais, je ne les donnais pas à monsieur. Je trouvais ça bien inutile.
Le Commissaire. — Mais vous êtes un parfait domestique!
François. — J'avais un bon maître.
Le Commissaire. — Pensez-vous que M. de Grémont ait pu se tuer à cause de sa femme ?
François. — Je ne crois pas. Monsieur était bien trop intelligent.
Le Commissaire. — D'abord, comment vous appelez-vous ?
François. — Louis Dupré.
Le Commissaire. — Il me semble avoir entendu dire tout à l'heure par l'agent qui est venu me réveiller chez moi que vous vous appeliez François.
François. — Je m'appelle Louis. Mais M. le marquis n'aimait pas Louis, il avait du goût pour François, alors j'ai consenti à François. Dans notre carrière, ça nous arrive fréquemment.
Le Commissaire. — Etes-vous garçon ?
François. — Non, monsieur. Ma femme est en place de son côté, et nous avons une petite fille. Une petite fille jolie, mais jolie !.. . Vous la verriez, vous ne croiriez jamais que c'est l'enfant d'un valet de chambre et d'une cuisinière.
Le Commissaire. — Depuis combien de temps êtes-vous au service du marquis ?
François. — Depuis quatre ans.
Le Commissaire. — Etait-il content de vous?
François. — Je ne le lui ai jamais demandé ; il me l'a toujours dit.
Le Commissaire. — Ça pourrait n'être pas une preuve.
François. — C'est vrai, aussi j'en ai une meilleure.
Le Commissaire. — Laquelle?
François. — Il me gardait.
Le Commissaire. — Mais, dans ce cas, en quatre ans, vous avez du voir de près bien des choses... des choses... louches peut-être?
François. — Il n'y avait jamais du louche chez monsieur. Je ne serais pas resté.
Le Commissaire. — Vous avez tort, mon garçon, de ne rien vouloir dire. Dans l'intérêt même de votre maître, pour sa mémoire...
François. — Mais je n'ai rien à dire, monsieur. Qne voulez-vous que je vous dise?
Le Commissaire. — Vous avez bien une idée personnelle sur ce suicide. Voyons, qu'est-ce que vous pensez?
François. — Je pense... je pense.
Le Commissaire. — Quoi?
François. — Je pense que monsieur s'ennuyait, quil n'était pas satisfait de vivre icibas, qu'il n'avait plus faim... quoi !
Le Commissaire. — Qu'est-ce qui le rendait malheureux ?
François. — Ah! est-ce que je sais? des
chagrins cachés peut-être, et puis peut-être aussi des ennuis d'argent. Il en faut tant pour faire hgure !
Le Commissaire. — Est-ce qu'il vous en devait?
François. — A moi, monsieur? Pas un sou. Il m'a toujours payé recta. Seulement...
Le Commissaire. — Seulement ?
François. — Il m'a bien semblé remarquer, surtout ces derniers temps^ que monsieur était gêné. Il défendait sa porte quand il était chez lui. Le soir, quand il sortait...
Le Commissaire. — Il rentrait tard?
François. — Très tard. Monsieur avait de si belles relations! Enfin, il est bien certain que, depuis deux ou trois mois, monsieur... variait... Case sentait. Je l'ai dit à ma femme Il se levait tout blanc, avec une mine tirée, et puis pas le même vraiment, moins d'entrain à s'habiller. « — Quel pantalon, monsieur? — Ça m'est égal, François. — Quel vêtement? la petite jaquette? la redingote en cheviotte? — Ça m'est égal, François. » Tout le temps ça m'est égal. Et puis il restait des heures assis devant son feu, à regarder se dévorer les
bûches, comme b'il y avait là des choses visibles, des choses sérieuses. Et je devinais bien que ce n'était pas de femmes ni d'amour qu'il s'agissait. Il ne se serait pas fait de bile pour si peu.
Le Commissaire. — Il n'aimait pas beaucoup les femmes ?
François. — Au contraire, monsieur 1 Surtout il y a trois ans ; ah ! oui, monsieur. On peut dire qu'il en était fantastique, tellement il les aimait ! Il se tuait à vivre pour elles. Sa santé s'en trouvait versée peu à peu. A force, à force, il s'abrégeait.
Le Commissaire. — Des femmes du monde?
François. — Autant que possible.
Le Commissaire. — Dépensait-il beaucoup pour elles ?
François. — Je ne pourrais pas vous dire- Monsieur devait faire ce qu'il fallait.
Le Commissaire. — Y a-t-il une femme qu'il ait aimée plus particulièrement? Quelle fut sa dernière liaison? Le savez-vous?
François. — Je crois qu'en dernier lieu sa liaison fut théâtrale. Une actrice qui chante. Mais je n'en suis pas plus sûr que cela.
Le Commissaire. — Une parenthèse : qu'estce qu'il fait, dans ce moment où je vous parle, votre maître?
François. — Mais... il ne fait rien, puisqu'il est mort.
Le Commissaire. — Il est mort, vous êtes bien sûr?
François. — Bien sûr. Il a deux balles dans lui.
Le Commissaire. — Je veux dire : Où est-il? Comment est-il? L'avez-vous laissé tout seul?
François. — Oh! pouvez-vous croire?... Non, il n'est pas tout seul. Il est sur son lit, j'ai tiré les rideaux, j'ai été chercher dans la salle à manger les deux bouts de table que j'ai allumés, et j'ai dit au concierge : « Montez garder monsieur jusqu'à ce que je rentre. »
Le Commissaire. — Nous allons y aller dans un instant.
François. — N'est-ce pas, monsieur? Je pense que ça vaudrait mieux de ne pas trop tarder.
Le Commissaire. — Dans un instant nous y allons. Dites-moi : a-t-il de la famille, votre maître?
François. — Je crois bien; il a son oncle, qui est M. le duc d'Antonay, qui a épousé une Sourdeval, et puis une sœur qui est la marquise de Saintes.
Le Commissaire. — Il faut les prévenir immédiatement.
François. — C'est que... monsieur était en froid avec sa famille. Il ne la voyait pas.
Le Commissaire. — Raison de plus. Qu'estce que vous savez encore sur M. de Grémont? Cherchez.
François. — Ma foi, monsieur, je crois que c'est a peu près tout. Monsieur avait quarante ans. Monsieur était légitimiste. Monsieur me donnait trois cents francs par mois, tout compris, nourriture et gages. Monsieur avait beaucoup d'amis dans le temps, qui ensuite l'avaient lâché les uns après les autres. Monsieur a eu des duels pour de bon. Monsieur allait quelquefois à la messe. Monsieur avait grande confiance en moi, me laissait toutes les clefs. C'était un tout à fait gentil garçon. En quatre ans, il ne m'a pas demandé une seule fois le compte de l'argenterie. Je ne retrouverai pas de sitôt un maître qui l'égale. Et
certainement, si j'avais pu prévoir ce qui est arrivé, je l'aurais surveillé de mon mieux; enfin il aurait fallu qu'il m'échappe pour se tuer comme il s'est tué, parce que c'est ridicule, et bien dommage.
Le Commissaire. — Racontez-moi comment il s'est tué? C'est ce qu'il y a de plus important. Nous sommes là... nous bavardons...
François. — J'aurais commencé parla, Monsieur, si vous ne m'aviez pas, vous d'abord, posé toutes ces questions.
Le Commissaire. — Allez. Pas de phrases.
François. — Depuis un mois, monsieur était donc moins naturel, et cela m'avait frappé, mais sans m'inquiéier, parce que j'ai vu souvent plusieurs de mes maîtres dans cet état-là qui ne durait pas. Un jour ou l'autre, ils reprenaient le dessus. La semaine dernière, monsieur m'a paru même plus à Taise. 11 a recommencé cette bonne habitude qu'il avait perdue de se faire donner les fers à sa moustache. Il s'est remis à crier à propos de son linge qu'il trouvait mal blanchi, comme dans le bon temps! Tout allait sur des roulettes jusqu'à
avant-hier, où il est devenu nerveux, brusquement. C'était sans doute la pensée de ça qui le travaillait. Moi je ne pouvais pas deviner. J'ai seulement compris : « Il y a un cheveu. » Hier, il était sorti de grand matin , avant l'heure où j'ai coutume de le réveiller, et il est resté dehors toute la journée. Il n'a rentré qu'à neuf heures et demie. Aussitôt il m'a dit : «François, je n'ai besoin de rien, j'ai très sommeil, vous me laisserez dormir demain j usqu'à dix heures. ^) Je le quittais quand il m'a rappelé : « François! — Monsieur. — François, je suis content de vous; je vais vous faire un petit cadeau. — Monsieur est bien bon. » Il avait commencé depuis une minute à se déshabiller, il avait sa cravate à la main il en a retiré l'épingle, un petit fer à cheval en or avec quatre turquoises, pas très grosses, pas des montagnes, mais enfin des turquoises ! et il me l'a tendue : « Emportez. » J'étais saisi. Je lui ai dit merci, et je l'ai laissé seul. Je trouvais bien un peu drôle qu'il m'ait donné cette épingle. Et puis j'ai pensé qu'elle ne lui plaisait peut-être plus, qu'elle était passée de mode, et qu'enfin c'était tout de même com-
préhensible qu'il me la donne, puisque c'était sa moins belle. Et là-dessus j'ai monté me coucher. Jusqu'à présent rien de cassé.
Le Commissaire. ~ Abrégez un peu.
François. — J'y arrive. Une fois dans mon lit, je n'ai pas pu fermer l'œil, je pensais à monsieur, à un tas de choses : « S'il se préparait à quelque catastrophe, cependant ! » Comme ça jusqu'à minuit passé. Et puis j'ai fini par m'endormir en me disant que j'étais un imbécile et que je me faisais à plaisir des prétextes. Mais à quatre heures je me réveille avec la même idée qui ne me lâchait pas, l'idée de... je ne sais pas... d'un malheur! L'histoire de l'épingle me retrotte par la tête, je m'imagine qu'il me Ta donnée comme un dernier souvenir... Alors, tant pis, je m'habille en hâte, je descends, j'entre, j'arrive jusqu'à la porte de sa chambre. J'écoute. Rien. Je me dis : « Il va se fâcher, mais ça m'est égal » ; et je frappe. Rien. Alors j'ouvre, et je le trouve, lui, par terre, habillé, mort, avec deux ruisseaux de sang qui lui coulaient du nez. Je le tâte. Froid. Ça y était. Monsieur est bienbravel Vous n'en feriez pas autant. Moi non plus.
Le Gardien de la Paix. — Hein! Croyezvous! Comme il a enlevé çat
Le Commissaire. — Dans quelle position était-il quand vous êtes entré?
François. — Assis par terre sur le tapis, adossé à son lit, la tête penchée sur la poitrine, et près de lui son revolver qui lui était tombé des doigts. Il avait l'air plus jeune, l'air d'un enfant.
Le Commissaire. — Il ne respirait plus?
François. — Froid, je vous ai dit. Il avait tiré deux balles, une dans la bouche qui lui a cassé la mâchoire et une moitié de la tête, l'autre... je ne sais pas. Je l'ai pris, je l'ai soulevé, je l'ai appelé... Silence. Alors je l'ai porté sur son lit, j'ai été réveiller le concierge, on l'a débarbouillé, lavé un peu, comme on a pu, on a cherché sur les meubles si on trouvait des indices, une lettre. Rien. Il avait seulement brûlé beaucoup de papiers avant de se faire sauter. Ensuite j'ai laissé le concierge près de lui, et je suis accouru ici. Ah! on va, bien sûr, en parler dans les journaux. Et maintenant il faut venir.
Le Commissaire. — Allons, je vous suis.
{La porte du cabinet s'ouvre et un agent paraît, avec une lettre à la main.)
L'A&ENT. — Monsieur le commissaire, c'est une lettre du 25, delà rue Lamennais, où il y a ce monsieur riche qui s'est tué. Une lettre pour vous qu'on a trouvée sur la cheminée de sa chambre et que la femme du concierge vient d'apporter à la minute .
François, qui Va prise des mains de V agent et qui lit Venveloppe. — Monsieui' le commissaire de police... C'est bien son écriture.
Le Commissaire. — Donnez. [Il décacheté et lit tout haut la lettre.)
« Monsieur,
» Au reçu de cette lettre, je demande à votre obligeance de faire parvenir sans retard la nouvelle de ma mort, 17, rue de Recouvrance, à Orléans, à madame de Gervais, une ancienne amie de ma mère, la seule parente qui me soit restée chère. Elle s'occupera des soins que réclame mon inhumation.
» Je laisse à mon valet de chambre François (Louis Dupré), toute ma garde-robe avec le peu qui me reste de mes bijoux, en payement
des deux années de gages que je dois à ce fidèle serviteur, et je compte qu'on ne l'inquiétera en rien à cause de ma mort. J'ai toujours été malheureux. Je suis ruiné depuis hier et je me tue.
» J'envie les paysans!
» Grémont. »
Le Commissaire. — Parfaitement! Eh bien, nous partons?
François. — Nous partons. [Ils sortent du bureau et se trouvent tous trois sur le trottoir. Le jour commence à poindre.)
L'Agent. — Voilà le ciel qui s'éclaircit. Temps sec, joli temps.
François. — La journée sera magnifique.
Faul-il que monsieur ait perdu Fesprit...
Le Commissaire. — Il aurait bien pu attendre, pour se briser, l'heure où je suis à mon bureau. Bah! c'est encore lui le dindon de la farce !
François, avec dignité. — Maintenant on peut le dire : il n'y est pour personne.