‹ NocturnesChapitre 3 sur 18 · MANGER UN MORCEAU · texte numérisé non relu

MANGER UN MORCEAU

ISABELLE DE GANL), la quarantaine. En peau. Diamants

partout. Déjà massiva.

MAURICE BOUTARD, vingt-trois ans. L'habit. Blond, l'œil

bleu : un biscuit de Sèvres.

LE MAITRE D'HOTEL, comme ils sont tous.

Trois heures du matin. Cabinet à la Maison-d'Or. Isabelle et Boutard viennent de s'asseoir l'un en face de l'autre. Le maître d'hôtel est là. Il attend. Sommelier dans l'ombre.

BouTARD, qui jette négligemment la carte à Isabelle, — Voyez. (Les deux coudes sur la table, il frotte Vune dans Vautre ses mains^ et de temps à autre il constate ses bagues.)

Isabelle, qui lit, avec une moue. — Est-ce

que je sais, moi! Ils ne varient pas... C'est toujours la même rengaine.

BouTARD. — Réfléchissez. Voyez.

Le MAITRE d'hôtel, confidentiellement cl Boutard. — Nous avons un petit aspic...

BouTARD, le coupant. — A madame, racontez à madame... C'est madame qui décide.

Le MAITRE d'hôtel, à Isabelle. — Nous avons un petit asp...

Isabelle. — Laissez-moi. Tout à l'heure.

Le MAITRE d'hôtel. — Bien, madame.

Isabelle. — Quoi? Qu'est-ce que vous disiez?

Le MAITRE d'hôtel. — Je proposais l'aspic. L'aspic de bécasses au foie.

Isabelle. -- Eh bien oui, l'aspic. Faites nous avec ça une salade de légumes... beaucoup de tomates. Et puis un peu de viande froide. Ensuite un fruit. Quand nous en serons là, nous verrons. Donnez-moi aussi du céleri.

Le MAITRE d'hôtel. — Vius?

Isabelle. — Champagne pour moi. Du G. H. Le MAITRE d'hôtel. — Et monsieur?

Boutard. — Moi, vous me ferez cadeau

d'un consommé froid. Après, un œuf poché, au jus. Bien mollet l'œuf, je vous en prie?

Le MAITRE d'hôtel. — Mousieur peut y compter.

BouTARD... — Et de votre Lafîitte 80. Un peu vite, n'est-ce pas?

Isabelle. — Qu'on ne nous dérange plus. Et puis enlevez-moi ce pain-là; je veux du pain Noël. {Elle désigne plusieurs raviers de hors-d'œuvre sur la table.) — Vous pouvez aussi... là... nous retirer toutes les petites saletés. (Les ordres sont donnés, exécutés. En deux minutes ils sont servis. La porte claque doucement. Les voilà seuls. Ils mangent en silence.)

BouTARD, après un teynps. — Nous sommes peut-être partis un peu trop tôt.

Isabelle. — Ah non, par exemple. J'en avais assez de cette fête! Qui est-ce déjà qui nous avait invités? Qui donc donnait ça?

BouTARD. — Je ne sais pas bien... C'est-àdire si... Je sais que c'est pour l'inauguration d'un nouveau cercle... Le cercle Canadien il s'appelle.

Isabelle. — Encore quelque tripot. Je

croyais que ces établissements-là étaient défendus.

BouTARD. — Bien sûr, ce sera un claque. Mais la fête était pas vilaine.

Isabelle. — Vous trouvez? Il n'y avait que des grues qui riaient aux éclats, qui se poussaient, qui tutoyaient les hommes. Pas une femme un peu propre, entîn j'entends une femme ayant un chez-soi, un hôtel, une femme connue. Sans doute, j'aime bien les fêtes, mais les fêtes où l'on se tient, où l'on n'est pas exposée à se rencontrer avec des veaux. Ce n'est pas de la fierté, j-'ai toujours été comme ça. Dites que j'ai raison.

BouTARD. — Oui.

Isabelle. — Si, nous autres, nous ne nous tenons pas, alors qui est-ce qui se tiendra? Qui? Non, mais qui?

BouTARD. — Je cherche.

Isabelle. — Et vous ne trouvez pas. Mais laissons ça, et venons à ma petite aôaire.

Boutard. — La chose de tantôt?

Isabelle. — Oui. Alors n'est-ce pas? C'est entendu?

Boutard. — Pour les?,..

Isabelle. — Oui. C'est bien comme nous avons dit : douze mille mardi.

BouTARD. — Douze nous avions dit?

Isabelle. — Douze.

BouTARD. — Bien.

Isabelle. — Ça ne vous gêne pas? Si je pouvais penser un seul instant...

BouTARD. — Non... mardi, douze.

Isabelle. — C'est ça, oui. Douze, mardi.

BouTARD. — Dix n'auraient pas pu...*^

Isabelle. — Impossible. Je vous ai dit douze. Je vous ai expliqué toutes les raisons. C'est douze. Vous me connaissez assez pour savoir que ce n'est pas pour mon plaisir que...

BouTARD. — Bon, bon, douze. Convenu.

Isabelle. — Et mardi?

BouTARD. — Mardi, parfaitement. Douze.

Isabelle. — Le matin. Ou dans la journée après tout.

BouTARD. — Oh! du moment que... J'aime autant vous les faire remettre le matin.

Isabelle. — Eh bien alors, le matin, c'est ça. Je trouve cette bécasse excellente. Vraiment. Goùtez-y donc?

BouTARD. — Non, merci.

Isabelle. — Vous n'êtes pas un gros mangeur, vous, mon ami.

BouTARD. — Si, mais aujourd'hui je n'ai pas très faim.

Isabelle. — C'est cette ignoble fête qui vous aura troublé.

BouTARD. — Peut-être.

Isabelle. — Ah ! quelle dégoûtante fête ! C'est moi qui regrettais d'avoir sorti tous mes diamants. Sans compter que, dans des endroits comme ceux-là, où il y a un peu du Tout- Paris, ça n'est pas très prudent d'étaler ses pierres. Vous avez de la chance, vous autres hommes. Avec un habit vous voila parés. Il ne vous faut pas des toilettes.

BouTARD. — Heureusement.

Isabelle. — Vous ne dépensez rien.

BouTARD. — Ou presque rien.

Isabelle. — J'ai jamais compris comment un homme peut se ruiner. A moins cependant, si, qu'il tombe dans les mains d'une vilaine femme, d'une femme intéressée... Il y en a, de ces rosses-là. Ohî alors, l'homme le plus... est-ce que je sais, moi?... Rotschild... serait ramoné en un rien de temps. Et puis, que ça

ne languirait pas! Faut s'en garer comme du feu.

BouTARD. — De quoi?

Isabelle. — De ces sales bêtes dont je vous parle.

BoUTARD. — Oui.

Isabelle. — Plutôt que d'être comme ça, moi, je crois que je préférerais me marier... oui... ou me faire religieuse! Ce n'est pas de la pose, j'ai toujours eu ces idées-là.

BouTARD. — Elles sont très bonnes.

Isabelle. — Si j'ai fait des sottises dans ma vie — et j'en ai fait quelques-unes! — c'est chaque fois pour avoir craché sur l'argent.

BouTARD. — Je comprends ça.

Isabelle.' — L'argent! Mais l'argent...

c'est-à-dire que je ne trouve pas de mot pour dire à quel point je le... Pis que du mépris. Il y a des personnes que ça épate, l'argent... Ah ! là là! Et puis, le beau mérite d'en avoir ! Qu'est-ce ça prouve? Si facile à gagner!

BoDTARD. — C'est bien vrai.

Isabelle. — Il n'y a qu'à se baisser. Vous qui en avez, tenez! est-ce que vous en êtes plus fier?

BouTARD. — Ma foi non.

Isabelle. — Vous n'êtes pas comme un tas d'autres idiots qui s'imaginent... Vous savez très bien que vous n'avez rien fait pour ça.

BoÛTARD. — Rien de rien.

Isabelle. — Que la peine de naître.

BouTARD. — Et encore!

Isabelle. — Aussi, vous êtes comme moi, vous n'y tenez pas à cet argent. Vous m'en donnez parce qu'il en faut, malheureusement. Mais je vous en demanderais deux fois, trois, quatre fois plus, que vous ne broncheriez pas et que vous me le donneriez... gentiment, tout de suite.

BouTARD. — Je l'avoue.

Isabelle. — Et j'ajoute que vous ne m'en aimeriez pas plus...

BouTARD. — Et pas moins.

Isabelle. — Parce qu'on aime comme on aime, et que l'argent peut bien des choses, sans doute, excepté influencer le cœur. Ça lui est défendu. Tout, sauf ça. Le cœur c'est quelque chose au-dessus. Trop haut pour lui.

BouTARD, — En effet.

Isabelle. — Ah oui ! Si j'avais calculé comme

tant d'autres, je serais plus riche aujourd'liui que je ne suis.

BouTARD. — Vous n'êtes pas pauvre.

Isabelle. — Je ne suis pas pauvre, mais je ne suis pas riche.

BouTARD. — Qu'est-ce que vous avez? Là, entre nous... vous pouvez me le dire.

Isabelle. — Mon cher, vous savez ce que vous me donnez? Eh bien! je n'ai pas autre chose.

BouTARD. — Votre parole?

Isabelle. — Inutile. On me croit ou ou ne me croit pas.

BouTARD. — Je vous crois.

Isabelle. — C'est très gentil ce que vous me donnez : deux cents louis par mois. Certainement, on ne va pas toute nue. Mais, enfin, ça n'est pas ce qu'on appelle être riche. Vous, vous êtes riche, moi pas. Et puis, je peux vous perdre, je ne vous aurai pas toujours... Je vous perdrai... Il viendra un jour où je n'aurai plus vingt-neuf ans!

BouTARD. — Pourquoi dites-vous ça?

Isabelle. — Parce que c'est la vérité, parce

qu'un jour vous vous lasserez de moi. Je ne suis pas la première venue... sans doute... mais je ne suis pas parfaite...

BouTARD. — Vous ne savez pas ce que vous dites. Est-ce que je vous laisse voir que vous ne me plaisez plus? Est-ce qu'il y a quelque chose, la moindre des petites... dans mes façons d'être... et partout, qui puisse vous donner lieu de supposer?... Non, Alors, pourquoi chercher?... Je ne voudrais pas avoir le mauvais goût de me faire valoir... mais, enfin... tout à l'heure, pour les douze mille... est-ce que je me suis débattu? Non, pour ça, Isabelle, non... faut être juste.

Isabelle. — Vous vous méprenez. C'est au contraire parce que vous êtes toujours si gentil et si large, sans jamais la plus légère observation, que moi je me fais un scrupule, et que je n'ose plus vous rien demander. Je sais que je n'ai qu'à ouvrir la bouche pour que tous mes désirs soient aussitôt... Alors, ça me paralyse, parce que j'ai de la délicatesse. Je pense, depuis le temps que vous me connais, sez, que vous vous en êtes aperçu?

BouTARD. — Certainement.

Isabelle. — Et, tenez, en voulez- vous une nouvelle preuve ?

BouTARD. — Je veux que nous parlions d"autre chose. Voilà ce que je veux.

Isabelle. — Si, pourtant, il faut que je vous dise... Mais non, je crains de vous froisser.

BouTARD. — Quoi? Qu'y a-t-il encore?

Isabelle. — Ce qu'il y a? Eh bien ! il y a. .. il y a que, si vous vouliez me faire plaisir, mais un vrai plaisir...

BouTARD. — Qu'est-ce que j'achèterais?

Isabelle, piquée. — Ah! mon cher, par exemple, voilà un mot bien malheureux!

BouTARD. — Étes-vous susceptible ! J'ai voulu dire : qu'est-ce que je ferais?

Isabelle. — A la bonne heure.

BouTARD.-— Allons? Qu'est-ce que je ferais, si je tenais à?...

Isabelle. — Vous ne vous préoccuperiez plus de la chose, vous savez?... pour mardi...

BouTARD. — Les douze mille?

Isabelle. — Oui, j'ai réfléchi... je peux attendre.

BouTARD. — Comment...

Isabelle. — N'y pensez plus. C'est une affaire finie.

BouTARD. — Mais du tout, pas du tout. Je vous ai dit que vous les auriez, et vous les aurez.

Isabelle. — Mon cher, n'insistez pas. Croyezmoi, n'insistez pas.

BouTARD. — Puisque je vous dis que vous les aurez sûrement.

Isabelle. — Vous continuez!

BouTARD. — Les voulez-vous lundi? Ou samedi soir? Je peux très bien samedi, samedi dans le tantôt...

Isabelle. — Assez!

BouTARD. — Vers les cinq heures.

Isabelle. — Non. Rien du tout. Pas un centime.

BouTARD. — Vous êtes vraiment drôle.

Isabelle. — Je suis comme ça.

BouTARD. —Vous me jurez au moins que ce n'est pas pour me faire sentir...

Isabelle. — Sentir quoi?

BouTARD. — Jene sais pas... que je n'ai peutêtre pas mis assez d'entrain à vous promettre

cette petite somme, quand vous me Pavez demandée...

Isabelle. — Mais non. Vous êtes fou. Ah! çà, qu'allez-vous inventer?

BouTARD. — Je tâche de m'expliquer ce hrusque changement.

Isabelle. — Vous tenez à ce que je vous dise tout?

BouTARD. — Je vous en prie.

Isabelle. — Ah ! mon Dieu, c'est bien simple. Il y a des moments où cela me cause une impression... mais très pénible... de recevoir ainsi de l'argent, de la main à la main. Je suis dans un de ces moments. Voilà toute l'explication.

BouTARD. — Alors, c'est sérieux, ce refus?

Isabelle. — Très sérieux, et je viens de vous en révéler le motif.

BouTARD. — C'est bien.

Isabelle. — Il n'y a qu'à réfléchir un tant soit peu pour s'en rendre compte. Ça n'est pas comme un cadeau... un objet... Oh! un cadeau, c'est tout différent ! Je commence tout de suite par vous déclarer que je n'ai aucune

arrière-pensée, que je n'ai besoin de rien, que je ne désire rien...

BouTARD. —Je le regrette.

Isabelle. — Trop aimable. Et maintenant, n'est-ce pas? plus un mot là-dessus.

BouTARD. — Comme vous voudrez.

Isabelle. — Je n'y reviens pas... mais... objet... cadeau... me fait penser que j'ai vu tantôt, figurez-vous? rue de la Paix, chez Bertrand, deux boutons d'oreille, deux rubis... non!...

BouTARD. — Ils étaient beaux ?

Isabelle» — Magnifiques , épatants. Seulement, dame...

BouTARD. — Quoi?

Isabelle. — Chaud.

BouTARD. — Vous avez demandé?

Isabelle. — Je voulais savoir. Ça m'amusait. On se promène...

BouTAR)3. — Et combien?

Isabelle. — Dix-neuf mille. Le bijoutier me disait : « Madame, dans ce moment-ci, le rubis est rare, il ne se laisse pas approcher. » Il a d'ailleurs été très poli, ce monsieur. Depuis que j'existe, j'ai vu bien des rubis, je n'en ai

jamais croisé de pareils. Vous qui passez souvent parla... ça vaut la peine de jeter un coup d'œil. Rien que par curiosité.

BouTARD. — Demain... oui... je regarderai... Vous avez fini ?

Isabelle. — J'ai fini.

BouTARD. — Alors, je peux demander l'addition. (Il sonne. Un garçon paraît.) L'addition? Et puis, faites avancer la voiture. Le cocher Alfred.

Sur le trottoir, cinq minutes après, tandis qu'ils montent en coupé.

Un ouvreur de portières, dans un groupe. — Mince de différence d'àgel Encore un môme qui se fait entretenir !...

Page 1