‹ NocturnesChapitre 4 sur 18 · JUSQU'A L'AUBE · texte numérisé non relu

JUSQU'A L'AUBE

LE COMTE D'ARGENTAYE, au delà de cinquante ans. SAINT-HUBERTIN, au delà de quarante ans. BARON D'EMBLÉE, trente ans.

THOMSON, on ne sait pas.

Vers la mi-avril. Deux heures et demie du matin, sur le trottoir de la rue Royale. Ils sortent du cercle et ils remontent lentement vers le boulevard, en vaguant.

Saint-Hubertin. — Il ne fait pas froid, l'air est doux.

Thomson. —Une nuit de demoiselle.

D'Argentaye. — On a plaisir à marcher.

D'Emblée. — Oui, après la petite culotte, rien de plus agréable que de se dégourdir un peu

les jambes, à cette heure-ci, en' se contant des blagues.

D'Argentaye. — Oontes-en des blagues, si tu en sais.

D'Emblée. — Je n'en sais pas.

Thoimson. — Invente.

D'Emblée. — Je ne sais pas inventer.

D'Ar&entaye. — Alors va te coucher.

Saint-Hubertin. — Dites donc. Une chose.

D'Argentaye. — Quoi?

Saint-Hubertin. — Aspirez bien fort. (Il aspire. Tous Vimitent.)

Thomson. — Eh bien I après ?

Saint-Hubertin. — Vous ne trouvez pas qu'il y a je ne sais quoi dans l'air... qu'on renifle déjà le printemps.

D'Argentaye. — Penh !

D'Emblée. — Ah! la nuit te donne des idées à toi! Il ne t'en faut pas beaucoup, si du vent te suffit.

Thomson. —Nous ne te retenons pas.

Saint-Hubertin. — Vous êtes des idiots.

Thomson.— Regardez donc là-bas, sur l'autre trottoir...

D'Argentaye. — Qu'est-ce qu'il y a ?

Thomson. — Ces deux petits jeunes gens, bien vestonnés...

Saint-Hubertin. — Sac à papier! Si j'étais préfet de police...

D'Argentaye. — C'est vrai. A quoi songent nos édiles ?

Thomson. — Je pense comme vous. Mais, d'un autre côté... quoi! Il faut bien faire quelque chose pour les Turcs de passage à Patis.

D'Argentaye. — A propos de Turc, est-ce qu'on a des nouvelles de Rifellar? Est-il toujours à Constantinople?

Saint-Hubertix. — Toujours, oui.

Thomson. — Qu'est-ce qu'il devient?

Saint-Hubertin. — Fichu. J'ai reçu lundi une lettre de son frère.

Thomson.— Ce vieux Riri! Qu'est-ce qu'il dit de tout ça?

Saint-Hubertin. — Il ne dit rien. Il pleure.

D'Argentaye. — S'il en est aux larmes!

Saint-Hubertin. — 11 a laissé pousser sa barbe, et elle est arrivée, figurez- vous, blanche, mais toute blanche!

D'Emblée. — Est-ce qu'il est au courant de ce qu'il a?

Saint-Hubertin. — On ne lui a pas dit. On lui a dit que c'était... est-ce que je sais?... des affaires du système... les nerfs... le foie... la boutique, enfin.

Thomson. — Parfaitement. Et il le croit?

Saint-Hubertin. — Dame.

D'Argentaye. — Ce qu'il a... c'est bien ce qu'on racontait?

Saint-Hubertin. — C'est bien ce qu'on racontait.

D'Emblée. — Comme il faut faire attention, mes vieux !

Thomson. — M'en parle pas.

Saint-Hubertin. — Ah! ces sacrées femmes!

D'Argentaye. — Mais, pourquoi a-t il choisi si loin pour mourir, ce pauvre Riri? Il tenait donc essentiellement à tout lâcher devant le Bosphore?

Saint-Hubertin. —Non. Mais son frère a là-bas une villa, au bord de la mer. Et puis le climat.

D'Emblée. — Adieu ! — Adieu !

Thomson. — Etait-il chic, hein, le mâtin, quand il saluait, en chapeau gris!

D'Emblée. — Et i uis, je ne sais pas ce

qu'avaient ses tubes. Un entrain du diable. Mais le fait est que je n'en ai jamais vu d'aussi reluisants. C'était des éclairs.

Thomson. — Il ne saluera plus.

Saint-Hubertin. — Une chose drôle : son frère m'écrit qu'il est devenu très pieux. Il a une petite Imitation qu'il lit quand il a trop de chagrin. Son idée, à son frère, c'est que Riri mourra très chrétiennement, et qu'il demandera un prêtre.

D'Emblée. — Chacun son goût. Moi je ne suis pas hostile à la religion, mais je ne me vois pas me confessant. Non, je ne me vois pas du tout dans ce rôle-là.

Saint-Hubertin. — On dit ça, mon gros. Et puis, quand on se sent mal, mais là vraiment pas bien... on envoie le chasseur chercher une soutane au petit galop et on n'en mène pas large.

D'Argentaye. — Ça s'appelle le trac.

Saint-Hubertin. — Le dernier.

D'Emblée. — Je ne vous dis pas. Moi, je ne me fais pas de bile. Je ne pense jamais à la mort, je laisse ça à ceux qui habitent la campagne.

66 >'OCTrRNES

Thomson. — T'as rudement raison. L'autre vie, le ciel, l'enfer... quand on s'est cassé sa belle cervelle. . . pasplus avancé après qu'avant! Non... que voulez-vous ? C'est désolant à dire. Mais il n'y a qu'à se laisser se dégrader tranquillement... va comme je te pousse...

D'Emblée. — Au petit malheur.

D'Argentaye. — Parlons d'autre chose.

Thomson. — Tu n'aimes pas agiter ces grandes questions ?

D'Argentaye. — Quand je ne suis pas là, agite tout ce que tu voudras. Moi je préfère parler d'autre chose. D'Emblée, dînons-nous demain ensemble?

D'Emblée. — Je ne peux pas, je dîne avec Juliette.

Saint-Hubertin. — C'est toujours avec toi qu'elle trompe son seul amant?

D'Emblée. — Toujours avec moi.

D'Argentaye. — Et son seul amant, c'est toujours Oléguine ? le Russe qui aune fluxion à perpétuité?

D'Emblée. — Toujours Oléguine. Mais ce n'est pas une fluxion qu'il a.

Thomson. — Qu'est-ce que c'est?

D'Emblée. — Il a trop de dents, tout simplement, et c'est ça qui lui gonfle les joues.

D'Argentaye. — Qu'il en vende ! Alors, toi, ,Thomson, dînes-tu avec moi?

Thomson. — Je ne peux pas, je dîne avec mon oncle du Parlement qui arrive demain. Joseph est prévenu, il nous prépare des régalades... je ne te dis que ça !

D'Argentaye. — Il est assommant, ton oncle. Et toi, mon vieil Hubert?

Saint-Hubertin. — Tues bien gentil, mais ça me dérangerait, parce que je suis en plein dans mon déménagement.

D'Argentaye. — Tu déménages?

Thomson. — Toi ?

D'Emblée. — Tu ne nous l'avais pas dit !

Saint-Hubertin. — Oui, je déménage.

D'Emblée. — Pourquoi?

Saint-Hubertin. — A cause de mon concierge.

Thomsom. — Il a été grossier?

Saint-Hubertin. — Très poli. Ne cherchez pas. Non, je m'en vais parce qu'il a mal au pied. Voici en deux mots : Mon vieux concierge , M. Debout, a du bobo à un pied, le gauche.

Tous les jours, à partir de cinq heures du soir, il s'installe sousle porche, assis sur une chaise, avecsonpiednubienhandé, bien cinglé, comme il dit, posé sur un petit tabouret Louis XVI. On voit les doigts qui sortent à demi des linges. Il n'y en a que cinq, des doigts, pas plus, mais ils s'affichent et ils foisonnent tellement qu'on jurerait qu'il y en a des paquets. Le gros orteil surtout est terrible. L'ami FJaneuil qui les a vus, ces doigts, prétend qu'ils ressemblent à des marques de bésigue. Depuis deux mois ce pied est donc là, dans l'ombre, qui prend le frais, tous les jours à la même heure, sous le porche. Il faut passer devant sans qu'il s'écarte ou se dérange. Enfin, il s'imposait, il remplissait ma vie. La semaine dernière j'ai abordé le podagre avec intérêt, je n'y tenais plus, et je lui ai demandé : « Debout, soyez franc ; ça sera-t-il long?» Il a soupiré et il m'a répondu : « Monsieur le baron, ça peut durer un an. » Alors j'ai donnécongé, séance tenante, et je déménage.

D'Emblée. — Où vas-tu ?

Saint -HuBERTiN. — Rue de la Villel'Évéque, 18.

Thomson. — Tu t'es bien assuré que ton nouveau concierge...

Saint-Hubertin. — Deux fois de suite, ça serait trop!

D'Argentaye, vexé. — Compliments. Allons, c'est bien, je dînerai tout seul. Mais, vrai ! on ne s'amuse pas exagérément avec vous. Jamais on ne peut se voir, faire un peu la fête ensemble, en amis.

D'Emblée. — On se voit tous les jours. De quoi te plains-tu?

Thomson. — Tu voudrais que nous couchions tous dans le même dortoir?

D'Argentaye. — Allez, allez! je sais ce que je dis. Vous n'êtes tous que des raseurs, de sinistres raseurs. Vous ne blaguez jamais avec les femmes que j'amène. L'autre soir encore, dans ce cabinet...

D'Emblée. — Des trumeaux de 1812!

D'Argentaye. — Des trumeaux ! Des enfants charmantes. Charmantes je le répète! Mais non. Des raseurs! Voilà ce que vous êtes. Des gens qui se rasent, qui me rasent, qui nous jasent, qui m'ont rasé depuis dix ans que nous tâchons de nous distraire ensemble. Rien à

faire avec vous, rien de rien ! Desraseurs ! Soi, on se bat les flancs, on arrive avec des petites camarades gentilles, du corsage, tout ce qu'il faut... vous ne leur offrez seulement pas un sirop. Vous buvez trois gorgées d'eau de seltz et vous croyez que vous faites la fête! Quelle époque ! ah là làl La fête, la fête, mais je sais un peu ce que c'est, sacrédié! Je l'ai faite sous l'empire, tout le temps, quand vous étiez petits, et même plus tard, jusqu'en 82 ! Vous rappelezvous seulement 82?

Thomson. — Oui, on s'est amusé en quatrevingt-deux.

Saint-Huberkin. — Ah! cristi! C'est l'année où Tremblay s'est tué.

D'Argentaye. — Aujourd'hui... fini, on ne s'amuse plus. Et pourtant, si on voulait.., j'ai été mis au monde pour ça. Dites-moi s'il y a quelque part, en dehors de moi, un homme capable d'organiser une fête? Qui? mais qui? qu' on me l'amène? Ah ! si j'avais de l'argent ! J'en ai eu. Attendez que j'en retrouve, et puis vous verrez si je sais y toucher... La vraie fête, pas celle des raseurs! Et ce jour-là, tous les bons me suivront, à condition d'être drôles

Sans quoi on n'est pas de ma bande. Oui, je leur imposerai d'être drôles. Tenez, je me fais de la bile. Bonsoir. Bonsoir. {Il les quitte brusquement.)

D'Emblée. — Qu'est-ce qu'il a?

Saint-Hubertin. — Parbleu, il a... il a...

D'Emblée. — Quoi?

Thomson. — Il a son idée... sa plaie, vous savez bien?

D'Emblée. — Je ne sais rien du tout. »

Thomson. — Je croyais. Tout le monde sait ça. Eh bien d'Argentaye a une idée fixe, une obsession terrible : son arrière-grand-père, son grand-père et son père sont morts tous les trois d'un cancer.

D'Emblée. — Je comprends. Ça le frappe. Mais lui, a-t-il quelque chose?

Saint-Hubertin. — Rien du tout, seulement il ne vit pas. Des transes perpétuelles. Dès qu'il a un bouton de chaleur dans le dos, c'est des sueurs froides... ou même piqué par une puce. Chaque soir — il me racontait dernière ment — avant de se coucher, il se met tout nu devant sa glace, et il se regarde le corps aux

bougies a giorno, des heures entières, pour voir s'il n'a rien. Et il examine ! Et il tâte !

D'Emblée. — Est-ce qu'il dort?

Saint-Hubertin. — Pas bien.

D'Emblée. — Il y a tout de même des gens qui ont de la veine.

Saint-Hubertin. — C'est ce qui le rend ainsi de mauvaise humeur. Il ne faut pas lui en vouloir de chercher à s'étourdir. Ah ! eh bien, là-dessus, mes bons petits trésors, je vous lâche. {Il les quitte.)

D'Emblée. — Avec tout ça il n'est pas de bonne heure.

Thomson. — Au contraire, il commence à être de bonne heure. C'est bête comme chou de traîner dans les rues à quatre heures et demie passées.

D'Emblée. — J'adore.

Thomson. — Nous devrions être dans nos draps... ou dans ceux des autres.

D'Emblée. — Allons donc ! Se coucher la nuit c'est bon pour ceux qui travaillent. Mais nous qui ne faisons rien, nous ne le méritons pas.

Thomson. — Le fait est, tout de même, qu'il

n'y a rien de plus beau que Paris à ces heures d'aube, quand tout est vide, abandonné, désert. Les rues fichent le camp à perte de vue, l'attention n'est pas distraite par les piétons, par les chevaux, on admire mieux l'architecture, on comprend les rues, les boulevards, qui vous apparaissent sous un aspect spécial... une raison d'être...

D'Emblée. — Avec ça on parle presque à voix basse... Il y a du péché, du fruit défendu dans la nuit; on éprouve je ne sais quoi, un sentiment où il y a de la stupeur, une crainte vague.

Thomson. — Tu peux dire de l'angoisse.

D'Emblée. — Adroite, à gauche, ces larges voies muettes; il semble que les Prussiens vont déballer... avec leurs petits tambours plats... On a peur, et envie de cogner.

Thomson. — Tout prend un air blafard et sournois, le balayeur, le passant qui rentre, le maraîcher endormi sur ses navets. Nousmêmes, tiens! avec nos plastrons, nos cravates blanches, nous sommes verts comme des noyés. Parole ! As-tu froid? Moi j'ai froid.

D'Emblée. — Oui, mais ce que c'est épatant

quand on rentre, tout seul, au bruit de ses pas, et que les petits oiseaux ramagent dans les arbres comme des possédés ! L'air frais vous entre partout, vous .pénètre. Le ciel s'éclaircit... Aïe donc! un jour tout neuf qui repique! Et ça vous fait l'effet d'un baptême de la vie qui recommence. Une fois dans sa chambre, on tire les volets, on fait la nuit, vite la tête dans Teau, et on se colle au pieu, mort, crevé, avec une joie énorme en se disant, pendant qu'on fait aller ses jambes : « A cette heure, mon garçon, il y a des crétins qui se lèvent! » Quelquefois on entend les cloches des églises... les matins de grandes fêtes. Alors c'est le rêve, les délices.

Thomson. — Sans doute. Sans doute.

D'Emblée. — Enfin, que veux-tu que je te dise! En y réfléchissant, il me semble que je n'ai gâché que les nuits où je n'ai pas traîné.

Thomson. — Tu exagères. Bonsoir.

D'Emblée. — Bonjour.

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