UNE FEMME DE CHAMBRE
Très élégante chambre à coucher, au second, dans une belle maison de l'avenue Kléber. La pendule Louis XV marque minuit dix. Un assez grand lit debout, muni de ses deux oreillers, et tout préparé pour la nuit.
La femme de chambre seule, assise près de la cheminée, les pieds au feu, sous la lampe, s' interrompant tout à coup de la lecture de Fort comme la Mort, et regardant Vheure. — Minuit et quart ! Madame va se faire pincer. (Prêtant Voreille.) Non. Pas encore cette fois.
{Elle ferme en hâte le roman qu'elle replace sur la table où il était, et va ouvrir la porte.)
Madame, entrant d\in pas vif et silencieux sur les tapis. Dépêchons, Rose. (Elle va droit à la pendule, ouvre le verre, et repousse V aiguille en arrière à minuit moins le quart. Ensuite, elle rejette son manteau de fourrure, fait sauter sa capote de dessus sa tête, se dégrafe, tire les lacets, les cordons, quitte ses bottines, arrache ses bas... tout cela à la fois. Rose reçoit, ramasse, attrape au vol, plie, range, et fait disparaître.)
Rose, pleine de zèle. — On a froid, ce soir, n'est-ce pas, madame?... La chemise...
tiens ?... de m.adame, est déchirée sous le bras?...
Madame, en corset, jupon. — Je sais. Assez froid, oui.
Rose. — On attraperait facilement des mauvais rhumes à se découvrir de ce temps-ci?
Madame. — Oui, c'est imprudent. Et... rien de nouveau depuis tantôt ?
Rose. — Rien, madame. C'est-à-dire, si.
On est venu de chez la couturière... Un garçon avec un bicorne.
Madame, qui se fait sa grosse natte, au galop. — Et qu'est-ce que vous avez dit ?
Rose. — Que madame passerait. {Baisséej cherchant par terre.) Je n'ai qu'une jarretière à madame.
Madame. — J'aurai oub... perdu l'autre... C'est étonnant que je ne m'en sois pas aperçue... que mon bas n'ait pas glissé.
Rose. — Mais non, madame. Sur une jambe faite comme celle de madame la soie se tient toute seule.
Madame, prête à entre)' au lit. — C'est bon. Je n'ai plus besoin de vous. Montez vous coucher, ma fille... montez vous coucher.
Rose. — Bonsoir, madame. {Elle sort.)
{Dès que la porte est refermée, Madame court à la pendule, dont elle ramène l'aiguille en avant jusqu'à une heure et quatre minute s. Puis, après avoir baissé à demi la lampe, elle entre au lit comme dans un bain. Une fois sur les matelas, voluptueusement, elle s'y étire, avec un air câlin et une belle sécurité.) Ah ! je suis... (se mouche du bout du nez dans un petit tapon de batiste.) je suis... (pousse un long soupir
satisfait.) littéralement... (frissonne et demeure inerte, les yeux clos.) brisée !
(Cinq minutes se passent, au bout desquelles , sans bruit, la porte tourne, et Monsieur paraît, son chapeau sur la tête, le col du paletot relevé.)
Monsieur, s' avançant sur les pointes, et d'une petite voix enfantine, mystérieuse, très avenante. — Bon. ..soir, Lo.. .lotte !
Madame. —
Monsieur. — Bon. ..soir. Dors-tu?
Madame. —
Monsieur. — Elle dort. Ne la réveillons pas. (Aussitôt, il se met à chanter, à mi-voix, tout en quittant son chapeau, et son paletot sous lequelil est en habit.)
Maman, me dit... tout bas.
Aïe donc! Aïe donc!... ma fille !
(Il se baisse et tisonne le feu.) On a beau leur recommander de mettre la plus grosse bûche dans le fond...
Ça peut porter... bonheur à la... fa.. .mille.
{Il dispose le pare-étincelles, fait craquer ses
NOCTURNES 8i
doigts, sort sa montre de la poche de son pantalon, prend la lampe, la change de place et hausse la mèche. Puis il s'avance vers le lit. Quand il est tout près, il regarde un instant, se penche et embrasse, en disant :)
Dors, dors. C'est moi. Je ne veux pas te réveiller. 11 fait un froid de canard. J'ai été obligé de rarranger le feu. Dors... Oh ! qu'elle a chaud, la coquine! Dors, là, dors.
Madame, douce, Vœil vague, remontant des profondeurs d'un écrasant sommeil. — Ah!... je... hein? c'est, c'est... toi?
Monsieur. — Oui. Dors, je ne veux pas te réveiller.
Madame. — Je ne dormais pas.
Monsieur. ~ Dors je te dis.
Madame. — Non... J'étais assoupie. Je rêvais, figure-toi 1... que là, dans cette chambre...
Monsieur. — Quoi ?
Madame. — Je rêvais que tu étais malade, au lit... Et puis, il y avait des gens très méchants... je ne sais pas ce qu'il y avait... enfin, on m'empêchait de te soigner.
Monsieur. — Allons donc?
Madame. — Oui... Je voulais approcher... je
leur criais : « Mais c'est René ! c'est mon petit René ! » J'étais bien malheureuse !
Monsieur. — C'est vrai. Dans ces cas-là on est assez malheureux. Pauvre mignonne !
Ton dîner qui te sera resté sur l'estomac.
Madame. — Ça m'étonnerait, j'ai très peu mangé.
Monsieur. — Veux-tu que je sonne Rose?
Madame. — Non, elle est couchée depuis longtemps cette fille...
Monsieur. — Une idée. Vraiment I je pourrais l'arranger un petit machin de sucre... tu sais... avec de l'eau de mélisse?
Madame. — Merci.
Monsieur. — Où donc est-elle, à propos, cette eau de mélisse?
Madame. — Je n'ai besoin de rien. C'est ce rêve. Mais maintenant que tu es là...
Monsieur. — Enfin, tu vas voir tout à l'heure comment tu vas te trouver.
Madame. — Bien. Bien. Je suis déjà mieux.
Monsieur. — Et bébé ? Tousse-t-il moins ce soir? Il toussait tantôt.
Madame. — Il ne tousse presque plus.
Monsieur. —- Tu l'as vu en rentrant ?
Madame. — Oui, j'ai été l'embrasser avant de me coucher.
Monsieur. — Il devient gentil. Je trouve qu'il se fait tous les jours.
Madame. — A cet àge-là, c'est ravissant.
Monsieur. ' — Et quoi de neuf depuis tantôt?
Madame. — Rien, mon ami.
Monsieur. — Tout s'est bien passé ? On est venu de chez ta couturière ?
Madame. — On est venu.
Monsieur. — Tu as payé?
Madame. — Tu penses. Je te remercie. Je suis bien contente d'être débarrassée de ce côté-là.
Monsieur. — Une autrefois, ne laisse pas tant monter ta note.
Madame. — Tu as raison. C'est plus sage.
Monsieur. — Et en dehors de ça?
Madame. — En dehors de ça... néant! Je suis restée ici jusqu'à six heures.
Monsieur. — Ta n'es pas sortie ?
Madame. — Non. Ça ne me disait pas. Et puis, je me plais tant dans notre petit cheznous !
Monsieur. — C'est égal. La santé. Il faut tout de même prendre l'air.
Madame. — J'ai range... regardé mes bijoux... toutes les jolies choses que tu m'as données... Ah I je n'en manque pas î Ensuite, j*ai lu un peu de ce Maupassant que tu m'avais prêté...
Monsieur. — C'est rudement bien, n'est-ce pas?
Madame. — Charmant. Et puis écrit !
Monsieur. — Il a un talent énorme.
Madame. — Je veux le finir.
Monsieur. — Et alors, à six heures, tu as été chez ta mère ?
Madame. — Elle a été très gentille. Elle m'a même parlé de toi dans des termes... non... tout à fait bien : « Et ton mari? Ses affaires ? Est-il content ? Dis-lui qu'il prenne garde la nuit, quand il rentre du Cercle... » Parfaite.
Monsieur. — Allons, tant mieux I
Madame. — Je t'assure.
Monsieur. — Moi, lu sais ? j'ai pris le parti, depuis trois mois que nous sommes un peu en froid, de t'y laisser aller toute seule. Du
moment qu'elle te voit, c'est tout ce qu'il lui faut. Ni elle ni moi nous ne tenons à nous fréquenter. Alors, à quoi bon ?
Madame. — Oui, je crois, en effet... Parce que, tu comprends, une mère... une fille... je vais lui demander à dîner sans cérémonie, au pied levé. Elle adore ça. Elle reste comme elle est, sans s'habiller... Pour toi faut tout de suite qu'elle mette un corset ! Nous bavardons toutes les deux, et le temps passe. Toi, tu es très tranquille ; tu sais qu'à dix heures, régulièrement, elle me renvoie...
Monsieur. — Et puis, d'ailleurs, comme tu reviens avec Rose... Ce soir, elle a été te prendre. Rose, comme toujours?
Madame. — Oui, comme toujours.
Monsieur. — Je crois que c'est une honnête lille. {Un petit temps.) Ah ! ma pauv' Lolotte, ma pauv' Lolotte! Et... il y a longtemps que tu étais couchée quand je suis arrivé ?
Madame. — Je ne pourrais pas te dire... deux heures... trois heures...
Monsieur. — Eh bien, moi, si tu le permets, je vais en faire autant? (Il commence à se dévêtir.)
Madame. — Et toi, ton dîner? tes amis? Avez-vous été convenables au moins?
Monsieur, en hras de chemise. — Cette question ! (tombant en arrêt devant la pendule.) Ah! mais dis-moi donc... tu as une pendule qui la bat... qui la bat complètement, mon trésor. Jamais il n'a été une heure et demie... Jamais, jamais !
Madame. — Tu es sur ? J'aurais mis ma main au feu qu'elle retardait.
Monsieur, fredonnant tout en parlant., tandis qu'il continue de se déshabiller. — Erreur, ma minette...
Maman me dit tout bas... poum poum...
Maman me dit tout bas... poum poum...
Madame. — Qu'est-ce que c'est donc que ça que tu chantes depuis une demi-heure ?
Monsieur. — Une petite chose de Granier que Cabariot nous a... et très bien ma foi ! (Il court en caleçon à travers la chambre.) Pas chaud ! {Il regarde le lit.) Nom d'un bonhomme, qu'on va être bien là ! (Il jette un coup d'œil circulaire dans la pièce.) Plus rien. Tout va? Oui. Personne ne dit mot ? C'est réglé ? Pas
de regrets? Ce n'est plus nous à gauche? (Un temps, puis sautant au lit.) Adjugé, la petite femme ! A monsieur René. On garde. (Il se blottit près d'elle et l'embrasse plusieurs fois de suite.) Ah! mon chéri, qu'on est donc... mais donc bien! Qu'est-ce que je sens là^... C'est à toi?
Madame. — Oui, c'est majambe.
Monsieur. — Parfait, parfait! Et ça... qui est frais ?
Madame. — C'est mon autre jambe.
Monsieur. — Comme tu en as, ce soir ! Eh bien... il ne faut pas... ça n'est pas une raison pour t'écarter? Je ne faisais pas de reproche. Au contraire... Tu m'entends?
Madame. — Oui.
Monsieur. — Alors, ramène, ramène.
Madame. — Tu ne vas plus avoir de place.
Monsieur. — J'aime mieux ça que quand tu m'en laisses trop.
Madame. — Là.
Monsieur. — Encore, encore. Mais viens donc, n'aie pas peur. [Un temps.) Tu m'aimes bien, n'est-ce pas ? Tu...
Madame. — Oui. {résolument.) Mais non.
Monsieur. — Non ?
Madame. — Non.
Monsieur. — Tout à fait non?
Madame. — Tout à fait.
Monsieur, froid, — C'est bien. Alors non.
Madame. — Et puis, il est tard. A cette heure-ci...
Monsieur. — Pas une raison. Tu me réponds la même chose en plein jour. Enfin non?
Madame. — Ne me forcez pas à vous le répéter... Vous comprenez bien que si je vous dis non... c'est que... Allons? Voyons? Soyez raisonnable.
Monsieur. — Bien, bien, bien !
Madame. — Rendez-vous compte que nous autres femmes...
Monsieur. — Suffit, ma chère, suffit.
Madame. — Je suis sûre que vous êtes fâché?
Monsieur. — Fâché ? moi ? Pas du tout. Vous avez sommeil, n'est-ce pas?
Madame. — C'est la vérité, mon ami. Je tombe.
Monsieur. — Eh bien! dormez. Dormez.
Madame. — Bonsoir René ! (Elle se retourne du côté de la ruelle.)
Monsieur. — ... soir. (Il se lève, va chercher la lampe, retire le verre, la rallume, la pose sur une petite table près du lit, et se recouche après avoir pris Fort comme la Mort. Une fois recouché, il ouvre le volume, pousse un soupir de satisfaction forcée et se plonge dans sa lecture.
Madame, sans se retourner. — Qu'est-ce que vous faites donc ?
Monsieur. — Je lis.
Madame. — Vous lisez? Ah çà, est-ce que c'est une heure pour lire?
Monsieur. — Il faut bien que je m'occupe d'une façon ou d'une autre.
Madame. — Dormez. On dort.
Monsieur. — Je ne peux dormir que quand je suis de bonne humeur. Laissez-moi lire.
Madame. — Ça n'a pas de bon sens. Qu'estce que vous lisez ?
Monsieur. — Je lis un livre : Fort comme la Mort.
Madame. — Vous l'avez déjà lu.
Monsieur. — Je recommence.
Madame. — D'abord ce livre est à moi.
Monsieur. — Elle est bonne, c'est moi qui l'ai acheté... chez Achille.
Madame. — Vous me l'avez donné.
Monsieur. — ' J'ai eu tort. J'aurais du le garder.
Madame, qui se retourne. — Et pourquoi ça, s'il te plaît?
Monsieur. — Parce que... ma chère, parce que... Les femmes ont bien autre chose à faire... que de lire des romans... Elles lisent sans savoir, sans comprendre... tout ça n'est pas digéré... ça travaille dans leur cervelle... ça les change, et puis après on est tout étonné quand on...
Madame. — Quand on quoi?
Monsieur. — Rien.
Madame. — Eteignez donc, ça vaudra mieux.
Monsieur. — Un peu de silence, ma chère, n'est-ce pas? J'aimerais bien lire.
Madame. — Je vous prie d'éteindre.
Monsieur. — J'éteindrai quand vous dormirez, et que j'aurai fini mon chapitre. Vous aviez sommeil, vous tombiez... Dormez.
Madame. — Je ne peux pas avec cette lampe.
>-OCTrRNES 91
Monsieur. — Préférez-vous que j'allume deux bougies ?
Madame. — Rien du tout.
— Monsieur. — Chut... chut... Dodo l'enfant.
Madame, qui lui arrache le livre des mains et le lance au milieu de la chambre. — Tu... tu commences à me porter sur les nerfs, tu sais? Monsieur, il se lève sans mot dire, va ramasser le livre, le retape du plat de la main, et debout, en chemise, du milieu de la pièce, avec beaucoup de calme et de solennité. — Jamais, tu m'entends bien? mon cher petit... jamais ne recommence ce que tu viens de faire là. Non?... Dans ton intérêt...
Madame. — Je le recommencerai si ça me fait plaisir.
Monsieur. — Non et non! Tu ne le recommenceras pas... parce que...
Madame. — Parce que ?
Monsieur. — Parce que je ne le souffrirais pas.
Madame ironique, — Oh! Et qu'est-ce que vous feriez? Non, je serais curieuse...
Monsieur. — Je n'ai pas besoin de vous le dire. En attendant...
Madame. — Ah! en attendant... Voyons un peu ce que vous avez trouvé en attendant?
Monsieur. — En attendant je vais vous laisser... (Il s'asseoit, met ies chaussettes, son caleçon).
Madame. — Qu'est-ce qui vous prend? Vous vous rhabillez ?
Monsieur. — Oui. [Pantalon.)
Madame. — Complètement?
Monsieur. — Oui. {Bottines, gilet.)
Madame. — Vous avez l'intention de sortir?
Monsieur. — Non. (Habit.)
Madame. — Enfin, vous allez coucher quelque part ?
Monsieur. — Non.
Madame. — Où allez-vous? Je veux savoir où tu vas. J'ai le droit de le savoir.
Monsieur. —- Je vais dans le salon.
Madame. — En habit? Quoi faire ?
Monsieur. — Lire en paix.
Madame. — Il n'y a pas de feu.
Monsieur. — Pas besoin. Et puis j'en allumerai. Là (su7' le seuil, la lampe à la main), je
n'ajouterai qu'un mot : Tu me fais beaucoup de peine. (Il sort).
Madame. — Ah çà ! Vous emportez la lampe? {Pas de réponse.) Oh! Décidément oui... je crois que je le déteste ! Restes-y donc, va, dans ton salon, pendant que tu y es, Si tu crois que tu me prives, surtout aujourd'hui!
Monsieur, seul dans le salon, — Avant cinq minutes, elle va me rappeler. {Un temps.) A moins qu'elle ne vienne me chercher ellemême. Quant à moi je ne céderai pas...
Maman me dit tout bas... poum poum...
Maman me dit tout bas...
C'est vrai qu'il n'y a pas de feu. Ça m'est égal. J'y passerai la nuit, plutôt que de revenir le premier...
Me dit tout bas... poum poum...
{Il lit. Dix minutes se passent.) Elle ne me rappelle pas. C'est curieux. Attendons. {Dix autres minutes.) Rien. Je trouve ça fort. Je trouve même ça peu gentil. Oh! c'est incroyable. Elle va me rappeler. Mais, dame, c'est dur... son petit amour-propre... ça lui coûte. Évidemment ça lui coûte. Patientons. (Dix autres
minutes.) Non! Ça n'est pas possible. Elle ne s'est pas endormie ainsi... sans se préoccuper...? {Il regarde le cartel.) Deux heures et quart. Si à la demie, elle n'est pas venue, c'est moi qui vais aller la trouver, parce que... vraiment... ça dépasse les bornes! (QuandVaiguille marque deux heures vingt-cinq.) Elle a encore cinq minutes. (A la demie.) Cette fois, par exemple !... {Il sort du salon, la lampe à la main.)
Monsieur, entrant dans la chambre à coucher; monté, mais se contenant encore. — Eh bien, voilà une chose... voilà une chose que je ne te pardonnerai pas de longtemps.
Madame. — Quelle chose?
Monsieur. — Rien. Vous ne dormez donc pas ?
Madame. — Il paraît.
Monsieur. — Je croyais que vous dormiez. Ça ne serait pas une excuse, mais au moins...
Madame. — Quoi? quelle chose? qu'est-ce que vous voulez dire?
Monsieur. — ...
Madame. — Vous pourriez répondre quand on vous parle.
Monsieur. — De mieux en mieux.
Madame. — Encore une fois, quelle est cette chose que vous ne me pardonnerez pas?
Monsieur, éclatant. — De me laisser seul dans le salon, pendant des heures. Quand je suis parti, je me disais : Non, elle ne va pas
me laisser m'en aller ainsi? J'attendais
est-ce que je sais, moi? quelque chose, un petit élan, un mot. Je voulais voir. Rien du tout! Tu m'as regardé partir, très tranquillement, sans un geste, sans une phrase de regret. Allons, allons! tu n'as pas heaucoup de cœur, je m'en aperçois ! Encore maintenant, depuis que je suis rentré, tu aurais pu... tu aurais dû te rattraper., me sauter au cou, me demander pardon... J'attends, de seconde en seconde... j'attends... Et tu ne bouges pas. Tu m'écoutes, tu me regardes, mais tu ne bouges toujours pas! Tiens... je vais retourner au salon... Tu ne sais pas le mal que tu me...
Madame. — Enfin, qu'est-ce que vous voulez, là?
Monsieur. — Ce que je veux?
Madame. — Oui. Je ne serais pas fâchée de le savoir.
Monsieur. — Il me semble que c'est pour-
tant bien clair! Je veux... je veux que tu aies pour moi les égards et l'affection auxquels j'ai droit... que tu ne me répondes pas insolemment comme tu le fais {elle hausse les épaules) et que tu ne hausses pas les épaules... Enfin quand je viens, moi, ton mari, gentiment... t'embrasser... que je te témoigne (et en y mettant... Dieu saitl... toute la discrétion...) un peu de tendresse, tout de suite, tu détournes la tète, tu...
Madame. — Nous y voilà.
Monsieur. — Certainement nous y voilà.
Oui, tu la détournes, la tête! Et puis, alors, c'est toujours les mêmes phrases. Je les sais par cœur depuis le temps !
Madame. — Dirait-on pas... ?
Monsieur. — Depuis plus de deux mois c'est la même chose, presque chaque fois : « Non... je t'en prie... Plus tard... Il ne faut pas m'en vouloir... Je n'étais pas comme ça autrefois. »
Madame. — Je le reconnais. Mais tu sais très bien toi-même que depuis bébé... — oh! je ne le cache pas — ... j'ai beaucoup changé. Telle chose qui dans les premiers
temps... aujourd'hui non ! Que, veux-tu que j'y fasse ? Quand je me lamenterai !
Monsieur. — D'abord, tu ne te lamentes pas. Eh bien? et moi? Mets-toi à ma place. Est-ce que tu crois que c'est agréable pour un mari?... car enfin, de toi à moi, nous pouvons mettre les points sur lesi...! Je suis jeune, je suis sain, je t'aime, je pense que de ton côté... il y a deux ans à peine que nous sommes mariés... Alors quoi? quoi ? je te répugne! quoi? A.ussi, tes froideurs me... m'humilient, me froissent... à un point que... oh ! Et puis, laisse-moi donc, si tu m'aimais, mais là... comme on aime.
Madame. — C'est étonnant que vous ne m'ayez pas encore accusée de vous tromper?
Monsieur. — Je n'ai jamais dit ni pensé... Comment peux-tu... ?
Madame. — Vous prétendez bien que je ne vous aime pas !
Monsieur. — Moins. Beaucoup moins.
Madame. — C'est donc... à ça que vous jugez l'amour, vous, les hommes?
Monsieur. — Ça ne le prouve pas, hélas I mais ça y fait croire.
Madame. — Enfin, il faut que je me rende malade? A'^oilà ce que vous voulez?
Monsieur. — Est-ce que vous vous imaginez, par hasard, que je ne le suis pas moi, malade, en ce moment-ci !
Madame. — J'en suis désolée, mon ami.
Dites -vous aussi qu'il doit y avoir... qu'il y a beaucoup de maris dans votre cas. Comment font-ils ceux-là? Ils vivent pourtant.
Monsieur. — Ils se... Ils s'arrangent ailleurs. Je ne sais pas.
Madame. — Faites comme eux.
Monsieur. — Et si je ne veux pas, moi? Si je ne veux pas vous tromper? Si c'est vous que j'aime, et pas d'autre que vous? Je ne me suis pas marié à vingt-neuf ans pour faire la fête, et recommencer les corvées! Sans ça, autant rester garçon. Je me suis marié pour changer ma vie, pour aimer une femme, honnêtement, rien qu'une, toujours la même... J'ai tenu à ce qu'elle fût jolie...
Madame. — Merci.
Monsieur. — Pour qu'elle me vît très longtemps amoureux d'elle... Bref, j'ai voulu avoir une femme à moi, à moi, à moi... Eh bien, je
constate avec tristesse que je ne l'ai pas. C'est un fait.
Madame. — Vous l'avez eue.
Monsieur. — C'est passé.
Madame. — Vous l'aurez... Attendez. Prenez patience. Je vous l'ai dit et redit : ça n'est peut-être qu'une disposition passagère. Il est fort possible que tout d'un coup, d'un instant à l'autre...
Monsieur. — Tu me prends pour un enfant. Non. Quand on a... vos idées, votre beau calme, quand on ne veut pas comprendre le mariage, l'accepter avec ses devoirs — très modérés s'il le faut, et qui n'ont rien de si terrible, quoi que vous ayez l'air de dire ! — eh bien! on se fait chanoinesse, mais on ne se marie pas.
Madame. — Vous êLes délicieux ! Mais d'abord, est-ce que je connaissais quelque chose au mariage, moi, avant d'y entrer? Est-ce qu'on nous renseigne, les jeunes filles? Pas de danger. On se doute bien que ça nous ôterait l'envie plutôt que de nous la donner.
Monsieur. — Dites donc tout de suite que vous regrettez de m'avoir épousé ?
Madame. — Dans des moments comme ceuxci, oui!
Monsieur, balbutiant — Quel!... Oh!... Nous en sommes donc là ! [Il fond en larmes.) Madame, calme — Qu'est-ce que vous avez ? Vous pleurez?
Monsieur, qui ne se retient plus. — Oui... je pleure. Je pleure... parce que... ça n'est... pas bien... non..
Madame, avec dédain. — Un homme! J'aurais honte.
Monsieur. — ...Pas... pas honte avec toi. Vraiment... moi qui fais tout... la vie agréable. Madame. — Te voilà dans un joli état.
Monsieur, qui pleure doucement — Ça me soulage... Si... Ça me soulage.
Madame. — Voyons... finis.
Monsieur. — {Il pleure.) Madame. — Tu es ridicule, tu sais.
Monsieur. — Que veux-tu !
Madame. — A quoi çarime-t-il?
Monsieur. — ...J'ai... du chagrin.
Madame, regardant Vheure. — Trois heures passées!
Monsieur. — Oui... il est bien tard.
Madame. — Couche-toi donc, tiens.
Monsieur. — Non... merci. Non...
Madame. — Tu ne veux pas te coucher?
Monsieur, qui pleure plus fort. — Non... je n'ai pas le courage... Ne me demande pas ça... non... non...
Madame, se résignant avec exaspération. — Ah ! quand tu t'es mis quelque chose en tête, toi!... Écoute.
Monsieur. — Quoi?
Madame. — Eh bien...
Monsieur. — ?
Madame. — Alors : vite.
Monsieur. — {Il s'essuie les yeux.)