SIXIEME PARTIE
Tristan revenu de voyage
Lettre a Carol
Mon cher ami.
Il est beau votre pays. Je me souviens d'avoir vécu quelque temps dans un de ses villages. L'été souriait dans un ciel pur qui semblait ignorer nuages et pluies.
Je me plaisais à converser avec des gens simples et naïfs. Les femmes étaient belles et de leur visage s'épandait une bonté sans fin. Rien de vieilli, de faux dans leurs yeux et sur leurs fronts. Même chez les plus vieilles, la marque du temps, au lieu de peser, avait recréé une autre pureté, un reflet de celui qui ornait la tête des jeunes filles. Je puisais de la force dans ces êtres neufs, et je me sentais
revivre d'une vie différente de celle qui jusque-là avait été la mienne.
Je ne sais quel sortilège opérait dont je goûtais un enchantement à la fois amer et doux. Je passais mes journées à courir les champs et les bois, et le soir, chez le marchand de cigarettes, je me mêlais aux groupes d'hommes qui parlaient de la chaleur du jour, de la beauté du temps, des récoltes et des élections prochaines. Souvent, je me promenais lentement sous les arbres, devant les maisons, m'efforçant de découvrir le secret de ces vies modestes, sanctifiées par la foi et le travail obscur. Je restais des heures à l'église, plongé dans une méditation austère, feuilletant des livres pieux que je n'avais pas ouverts depuis mon enfance. C'est ainsi que je relus l'Imitation de Jésus-Christ, les Evangiles, le Paroissien Romain.
La douleur que je cachais sous un masque souriant me jetait, selon les heures, dans une espèce de fièvre ou de joie folle. Je me surprenais à rire aux éclats et souvent il m'arrivait d'essuyer une larme qui jaillissait malgré moi, quand ce n'était pas un sanglot que j'étouffais dans ma poitrine.
Je marchais durant des heures entières ; je fouillais tous les coins du pays comme si j'avais été à la recherche d'un être cher que j'eusse perdu et qui eût été moi dans une époque ancienne. Je poursuivais ce fantôme à l'ombre de l'église, au cimetière.
SOUS les cyprès, et près des tombes fleuries. Je sollicitais un entretien avec cet être imaginaire. Le vent qui fouettait mon visage était la seule réponse à mes interrogations muettes, et le cri des moineaux qui, tombant dans mon cœur, le faisait tressaillir. Et je tâchais vainement d'en comprimer les battements par des appels de raison et de courage déchiré.
J'étais ramené, presque sans le savoir, vers cette colline où gisaient les morts. Je m'agenouillais sur la tombe d'une vieille femme que l'on avait enterrée récemment, et alors j'oubliais tout de moi-même, de mes pensées les plus humaines pour, devant un tertre fraîchement remué, m'attacher à ce débris d'un corps où avaient habité côte à côte la joie et la douleur. Puis, revenant vers la cité grouillante et parmi les hommes retrouvés, brûlés d'orgueil et de vouloir-vivre, j'étais cerné par une solitude plus grande que celle dont je m'enivrais âprement sur cette colline de l'expiation. Il m'arrive de regretter de n'avoir point cédé alors à la sombre tentation qui me poursuivait de m'ensevelir dans ce village : de quelle nichée de regrets n'aurais-je pas empli les branches des sapins qui, à deux pas de cette colline s'élançaient comme des géants de verdure vers le soleil si chaud et si bienfaisant, de ces regrets que les hommes, en général, me supposent peu capable d'éprouver et dont j'eusse fait ma pâture quotidienne ? Ils auraient effrayé, à coup sûr, les oiseaux
de miit qui, selon leur habitude, venaient se loger dans ces arbres. Nourris de l'odeur résineuse, battus par le vent et plongés dans un silence sans ailes. ils m'auraient tenu un discours plus éloquent que tous ceux que j'ai entendus au cours de ma vie mouvementée. J'aurais contemplé les figures des saisons, vu les mois passer, les uns après les autres, rivé à cette chaude terre dont j'aurais épousé la splendeur et la mélancolie. Dans l'enfantement douloureux du futur, j'aurais été une de ces minutes ternes et sacrifiées qui composent secrètement l'existence d'un peuple et d'uji temps, le rythme par lequel il livre quelque chose de son âme... Loin des agitations du siècle, sur ce coteau nu, plein de la grandeur de ses morts, j'aurais peu à peu brisé les entraves qui m'attachent néanmoins à lui, et redevenu pur, dans cette solitude, j'aurais prié pour qu'il gardât, dans son inconscience, le souvenir de quelques vertus à demi naufragées.
La puissance du souvenir se serait ingéniée à voiler l'ennui possible par des mirages, et aurait contribué à la résurrection spirituelle du passé. Un enfantement nouveau, certes, où rien de ce qui fut n'aurait subsisté. Au lieu d'une action méprisable, d'un rôle banal, j'eusse procédé, dans l'intime secret de moimême, loin de tout ce qui m'avait occupé jusqu'alors, à une création inédite. De toutes pièces, j'aurais bâti un nouvel homme, capable de m'étonner en
édifiant les autres. Ou bien, las d'un jeu inutile» imposant silence à ces fictifs désirs, j'aurais comparé l'homme réel à ces divagations de l'esprit pour humilier celui-là devant un type uniquement entrevu, celui que nous avons tous souhaité d'être et qui est demeuré viable dans les suprêmes pressentiments de l'âme, dans le regret des êtres brouillés avec le destin. Se regarder mourir, en imaginant dans son cœur et sa pensée un individu autre que soi, plus conforme à la notion d'humanité supérieure, un héros, quoi ? Peut-être y aurait-il eu dans ce courage de l'esprit et cette confrontation une sorte de châtiment que, seul, on se peut infhger à soimême. Sûr alors de tourner contre soi une rigueur plus dure encore que celle qui nous fut dispensée par les autres, en détruisant de ses propres mains ces restes de vanité qui gisent au fond d'un ca-iir d'homme. Un homme qui a vraiment connu la douleur dans ce qu'elle a de plus torturant et de plus quotidien. Le silence sur tout cela, l'obscurité complète égalant l'incompréhension de ceux qui partagent votre vie, ce divorce d'âme toujours tû, et la plongée journalière dans ce bain de renoncement et de vie mesquine, voilà, à coup sûr, un nouveau chef-d'œuvre de mort lente, mille fois éprouvée selon les jours et les mois qui composent l'année et mille fois vécue. C'eût été l'indicible, la cité aux
murs gris, la cité sans âme et sans esprit, où toutes les agonies sont possibles et sans échos.
Cher ami, voilà de bien tristes pensées. Je les ai eues. Vous savez que nous nous sommes retrouvés quelques mois plus tard. Et rien de ce combat d'âme n'a transpiré. Vous me félicitiez de ma joie et de ma pétulance. Vous à qui je dis tout, pour une fois, je vous ai joué la comédie de la gaîté.
J'ai des nouvelles très fraîches de Natacha. Voulezvous venir me rencontrer à Bagatelle mardi prochain qui sera, si je dois vous croire, le lendemain de votre retour à Paris ? Je ne puis écrire ici ce que je dois confier à votre oreille.
A vous.
Tristan.