SEPTIEME PARTIE
Carol vovage toujours
jMon cher Carol.
Je suis très tenté de partir, ainsi que vous m'invitez à le faire. Oui, je voudrais m'en aller pour un pays de soleil et d'azur, où il y aurait de l'eau, des montagnes, une forêt, etc.
Vous m'attendriez dans une ville d'eau célèbre ; nous aurions des maîtresses et des chambres contiguës. La nuit, nos cris d'amour se mêleraient avec les plaintes des femmes pâmées. Puis, le lendemain, nous contemplerions, assis à une terrasse, nos dégoûts jumeaux, nos chairs fatiguées. Tout cela n'est-il pas une aspiration certaine vers la santé ?
Et puis je n'imagine l'amour parfait que si on établit avec un ami une sorte de complicité et d'émulation dans la chasse au plaisir. Toutes vos sensa-
tioiis de nuit, vous m'en feriez confidence et aucune des miennes ne vous serait ignorée.
Ce que j'écris là me semblerait choquant sous la plume d'un autre. Mais je ne trouve, à mon endroit, aucun reproche irréductible que je ne résolve en néant. Tout scrupule est aussitôt banni. Cela me paraît très moral.
Je veux vous dire que, si jamais j'écrivais un roman, je m'efforcerais de montrer l'homme tel qu'il est et non plus dérobé sous les artifices qui sont coutumiers aux romanciers délicats. Rien ne me paraît plus repréhensible que ces romans dits honnêtes et qui fleurent, tout le long des pages, le sous-entendu. Je ne sais rien qui soit plus digne de blâme que ces bons romans d'exportation qui, sous des apparences affadies ou faussement délicates, cachent tous les vices et stupres. Ces romans de propagande à l'étranger, et qui font les délices des villes d'Amérique, propagent une idée approximative et souvent erronée de l'homme. Ils nous le montrent parfois en beauté, ou profondément canaille. Mais non, l'homme n'est pas cela, même au Pérou : c'est un mélange de vérité et de mensonge, de faiblesse et de force, avec toutes les nuances nécessaires à établir entre cette vérité et ce mensonge.
Tout ce que ces romans prétendent taire, ils nous le suggèrent avec des précautions oiseuses, des fadeurs qui donnent mal au cœur. Pour un peu,
tant ils sont bêtes, ils nous donneraient le goût du vice, le désir de savoir quelle tête il a, sa manière d'agir, de parler et de voir. La morale des bons livres est inexistante. Nous avons bien vu, par expérience personnelle, et souvent aussi ailleurs, que ceux qui s'en nourrissent sont parmi les plus sots et les plus crapuleux d'entre les lecteurs. Mais cela ne vous intéresse peut-être en rien. J'aurais tort de vous fatiguer avec cette conception du roman.
J'aime mieux vous dire que Ruth est toujours charmante, divinement capricieuse, et que je fais ses mille et une volontés.
Cordialement vôtre.
Tristan.
Mon cher C'arol,
Je vais souvent seul, l'après-midi et le soir, au bar de la Guirlande où vous alliez si souvent. J'y rencontre très peu de gens, ce qui me ravit. Je peux alors me livrer à mes pensées fa^'orites. Mais j'y suis comme dans un grand vide où je tâche de retrouver quelqu'un, et, à son défaut, des ombres en qui je loge une forme humaine, des yeux, des pensées. Futile poursuite ; créations qui tombent en poussière aussitôt nées.
•Je suis courbé, à certains moments sur une table
OÙ j'essaie de lire dans un volume, parfois de tracer sur une feuille de papier quelques lignes où je voudrais sauver, en les transposant, les sensations dont je suis animé. Mes doigts sont gourds, ma pensée paresseuse, enlisée dans la tristesse et l'amertume. Il y vient quelques femmes élégantes et belles. Je m'efforce à deviner celles qui furent la raison de votre désir et de votre caprice. Je poursuis donc de vains fantômes, car je ne voudrais posséder que celles qui furent vos victimes consentantes. Je me prends, néanmoins, à ce jeu, parce qu'il me semble que c'est une façon de vous retrouver. Quelle meilleure manière de ressusciter un ami lointain, de le rendre pour ainsi dire présent que dans la communion avec des femmes qui lui furent siennes !
Je suis jaloux de toutes celles avec qui vous avez d'irmi un soir ; je les voudrais à mon tour. J'ai bien un peu honte de cette jalousie extraordinaire et de ce désir, mais ils me poursuivent ; je suis leur proie
Jeudi soir, une vieille femme, encore belle, m'a regardé longuement et j'ai été troublé par la tendresse doviloureuse de ses yeux. J'ai cru reconnaître celle df-nt vous m'aviez parlé un jour et que vous aviez tenue dans vos bras. J'ai été sur le point de m'approcher, de la prier de venir chez moi afin d'avoir, dans l'avenir, un sentiment de pitié pour un corps vieilli qui s'offre encore à l'amour. Mais je suis resté immobile, ne la quittant pas des yeux, et il
n'y eut entre elle et moi que la caresse du regard et des appels muets de volupté.
Il n'en a pas été de même, hier soir, alors que^ juché sur un banc près du bar, je m'apparaissais dans la glace comme un oiseau qui guette le bonheur. Une jeune Américaine est venue s'asseoir à mes côtés et nous sommes partis ensemble. Je l'ai conduite à mon appartement. Là, je l'ai dépouillée lentement de sa robe et, comme elle avait des clieveux d'or, je les ai secoués avec la joie des hommes d'avant-guerre quand les femmes n'avaient pas encore coupé leurs cheveux.
Elle me regardait avec des yeux étonnés, ne sachant à quoi s'en tenir, se croyant déjà la victime duti fou ou d'un mauvais drôle. Je la rassurai et la hs asseoir sur le canapé. Elle se mit alors à sourire doucement et me tendit sa bouche. Elle semblait contente que je retarde le viol classique... Et elle me parla de son enfance et de sa jeunesse. Elle remonta même au déluge.
Cette jeune Américaine a beaucoup voyagé et ses parents lui ont, sur sa demande pressante, permis de rester un an à Paris, Quoique très naïve encore, elle croit avoir pris le goût du vice et veut absolument vivre sa vie : c'est une poire à peine mûre.
Elle évoque sa vie d'avant-hier, ses séjours daiis toutes les villes américaines, et me renseigne sur
sa famille avec beaucoup de détails. Son grand-père, paraît-il, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, fait encore le beau sur des échasses, et passe dans sa" ville natale pour une espèce de héros. A New- York, une de ses tantes mange des cuisses de grenouilles en buvant du lait sucré. Sa mère a le nez aussi petit qu'un dé à coudre, et son jeune frère est hydrocéphale. Elle a pour son père une affection sans bornes ; elle lui est reconnaissante de l'avoir emmenée avec lui en Angleterre, en Italie, en Allemagne et dans les pays Scandinaves. Elle avait, avant l'Europe, visité toute l'Amérique, l'ouest canadien, Ontario, Québec, Trois- Rivières et Montréal. Elle ne tarit pas d'éloges sur le plaisir de vivre à Edmonton et à Saskatoon. Durant une vacance à Edmonton, elle joua à cacliccache avec les jeunes gens de l'endroit, dans les blés mouvants de l'ouest. Elle avait, à ce moment-là, à peine quatorze ans... Quand elle parle de Québec, elle est secouée par des rires interminables. Comme elle est chrétienne, elle allait souvent faire ses prières à la Basilique ou entendre la messe. Elle y connut un jeune vicaire qui la fit monter à l'orgue et lui apprit des -chansons religieuses" : Le voici V Agneau si doux, U ombre s^ étend sur la terre. Au secours. Vierge Marie, Te souviens-tu, chrétien des jours de ton enfance, et de ton père, courageux travailleur. « Il m'accompagnait, dit-elle, sur l'orgue, et d'une voix que je m'efforçais de grandir, je jetais
à la nef déserte les mots, les adjectifs, les verbes de ces poèmes. Mais j'étais troublée par le grand silence qui régnait dans l'église et ma présence auprès de cet homme en soutane. L'écho de mes paroles chantées rebondissait sur les murs et sur les verrières. Je tremblais d'extase et de crainte. Le vicaire, à la fin de l'appel au secours à Marie, se tourna vers moi et dans un beau sourire, me dit : « Vous êtes sauvée, désormais, mon enfant ». J'oubliais de vous dire que lorsque nous redescendîmes du jubé et que nous passâmes devant la statue du Sacré-Cœur, il me dit encore : « Quand le Sacré- Cœur voit une belle fille, il est content ». .Te regardai le Sacré-Cœur, qui manifestait une indifférence complète. L'abbé a beaucoup d'imagination.
— Vous êtes sauvée encore une fois, dis-je, et cette fois par moi. Continuons à causer sans penser qu'il existe autre chose qui pourrait exiger toute notre attention.
— Oh ! que je suis heureuse, s'écria-t-elle, en joignant les mains.
— Il n'y a vraiment pas de quoi, répliquai-je, en détournant la tête pour lui cacher le sourire pincé qui accompagnait mes dernières paroles.
Le vent soulevait doucement les rideaux de ma fenêtre, et l'air parfumé de la nuit entrait dans la chambre.
Et il y avait là, étendue sur mon lit, une jeune
fille qui inaugurait son destin de fil]c et qui n'y réussissait pas encore...
Francesca de Rimini a pris la fuite à Londres, enlevée par le moldovalaque que vous connaissez. Pleurez vingt larmes. Mais tout n'est pas tout à fait perdu. Courez au Savoy et la brebis errante s'évanouira à vos pieds.
Vôtre
Mon cher Carol,
Je ne suis jamais plus seul que parmi une foule ou dans un bar où il y a de la musique et des femmes. C'est là, je le sais, une sensation que d'autres partagent avec moi. Je ne goûte la vie que là où je la réserve ou la défends. Dans ma chambre, les moindres objets familiers revêtent un caractère qui m'offusque et me blesse. On dirait qu'elle est peuplée, en outre, de génies étranges qui me harcèlent •et m'étreignent d'angoisse. J'y étouffe littéralement. Chaque chose contribue à m'irriter ou à me donner de moi-même une idée de désappréciation ou de mésestime. Tous mes défauts s'étalent à mes yeux. ^Je les vois) : ma négligence, mon laisser-aller, mon esprit d'ordre et de désordre à la fois. Je condamne le mauvais goût du papier qui est aux murs, la glace
ancienne dans laquelle je mire un visage offensé ou inquiet. Je déplore l'exiguité de ma table à écrire, et je trouve toujours de la poussière sur des livres que j'aime, et que le garçon a oublié d'enlever. Mille contacts engendrent mon ennui. Je respire avec peine et l'air que m'apporte la fenêtre, toujours ouverte, me semble hostile et irrespirable.
Des présences invisibles, et les meubles, et les cadres qui l'ornent, conspirent à détruire mon repos.
Je vais ailleurs chercher la solitude. Au milieu des hommes, je deviens vraiment seul. Quelquefois affreusement, avec un goût de départ qui souille mes lèvres de salive amère. C'est, d'ailleurs, parmi ceux que je vois tous les jours que j'effectue les. plus beaux départs, ceux qui me donnent l'illusion de m'en aller vraiment sans la sensation de me retrouver avec d'autres hommes aux visages, aux. habitudes et idées, aux mœurs différents et qui, je le sais, feraient naître pour moi de nouvelles mélancolies, presque pareilles à celles que j'éprouve avec les gens que je n'ai pas choisis. Je pars donc t Et ces hommes me parlent comme à une statue i je suis sans oreilles, ni entendement. J'entends les. mots qui sortent des lèvres ; ils n'ont plus à ccsmoments-là, aucun sens raisonnable. Je rentre alors immédiatement dans mon absence, effrayé de leur niaiserie ou de bavardages inutiles. En réalité, la
plupart des hommes sont effrayants de stupidité convenue, de prétention bouffie, de vanité recuite. Que de fois je me suis vengé d'eux en feignant de les entendre ! Si ces hommes découvraient le monde chaque matin, on les excuserait de nous révéler son existence, mais ils ressassent un univers vieux de mille siècles.
Ainsi, certains Péruviens que je rencontre, parfois — il en est qui sont exquis — sont médusés par tout ce qui tombe sous leurs yeux et ce qu'ils écoutent. Ils en arrivent à abolir chez eux la vision de leur patrie, et mal dégrossis, encore terreux, malgré leurs prétentions, ils absorbent sans broncher la moindre ânerie parisienne et se croient, par miracle, devenus Français. Ces latins d'Amérique prêtent à rire. Ils ont l'air d'acteurs d'opcrabouffe qui se mettraient à discuter sur l'art, la littérature et la philosophie. Ils s'y montrent aussi à l'aise que dénués du moindre esprit critique. L'autre jour, l'un d'eux, s'emballant sur une célébrité du jour, se perdit dans une longue dissertation sur la beauté. Je riais sous cape. Je n'arrive pas à comprendre que tant de sottise soit alliée parfois à de si grossiers partis-pris. Ou plutôt, cela va de pair. Mon pessimisme qui est déjà grand s'accentue davantage. Si c'est ce qu'on nomme le pan-latinisme, il vaudrait mieux le supprimer sans phrases. Il n'en resterait alors qu'un rêve digne, sans
doute, d'être pleuré. Ils ont, en plus, une façon de parler du Pérou qui me dégoûte parfaitement. Moi qui l'ai visité, autrefois, je sais que c'est un inerveilleux pays, qui s'achemine vers un développement immense, et riche de toutes les possibilités de l'avenir. Qu'il soit présentement à un stade intermédiaire de culture, c'est possible, mais je ne vois pas Hk une raison suffisante de dénigrement systématique.
D'ailleurs, j'ai toujours, pour ma part, établi une démarcation entre les hommes qui vivent uei temps, leurs dénis de justice, leurs écarts, leur incompréhension, et cette réalité physique et morale qui constitue une nation. Les hommes d'aujourd'hui ne sont que des figurants passagers, et la grande réalité hunaaine et morale se fixera dans le temps et l'espace. Restons attachés à cette noble abstraction contre quoi rien ne peut prévaloir. J'éprouve cette vérité-là depuis toujours, et quelles qu'aient été mes fautes, les critiques que, comme tant d'autres, je n'ai pas manqué de faire, jamais rien n\\ pu ternir dans mon âme cette source où l'image de ma terre venait se refléter.
Je n'ignore pas que ces sentiments sont vôtres. Voilà un point de rencontre où nous nous saluons tendrement comme des frères. Vous possédez un génie neuf et abondant, qui prend butin partout où il le trouve ; vos yeux sont ouverts à la connaissance des choses et des êtres. Vous tâchez de les
atteindre jusque dans leurs replis les plus cachés. Vous vous enivrez d'art, de littérature, de peinture. Vous exercez un goût de curiosité qui va vers chaque chose ; de tout spectacle, vous tirez un motif d'admiration, une leçon de grandeur et de foi. Dans la capitale illustre, vous faites provision de forces, de raffinements dont votre pays est encore privé et que vous lui apporterez plus tard.
Chaque femme nouvelle vous est une occasion d'étreindre une vertu latine ; dans toutes, vous tentez de découvrir la multiplicité et le charme d'une patrie perdue, et vous en découvrez une nouvelle, à l'image de vos rêves et de vos aspirations les plus humaines. Cette recherche est rare ; ce désir de perfection presque unique.
Je vous loue de poursuivre au loin vos expériences et d'y amasser cette somme de connaissance qui vous empêcheront de vous tromper sur la bête humaine, de lui accorder une valeur que, souvent, elle ne mérite pas.
A vous,
Tristan.
lOO NOCTURNES