‹ NocturnesChapitre 12 sur 15 · HUITIEME PARTIE · texte numérisé non relu

HUITIEME PARTIE

Mort de Carol

Lettre de Carol a Tristan

Cher ami.

Les morts, d'habitude, ne savent pas pour quelle raison ils meurent. On choisit — le Destin, mon cher — pour eux la date, le jour, l'heure, le moment, et aussi la maladie ou l'accident. Moi, pour des raisons que je ne tiens pas à faire connaître, jt" vais me supprimer. Le démiurge n'y verra que du feu.

Cette lettre vous apportera donc la nouvelle de ma mort. J'y joins une photo qui vous fera toucher des yeux les ravages que ces derniers jours ont exercé sur moi.

Je plie bagage ; je m'expédie, comme un paquet

par trop usé, dans ce que l'on est convenu d'appeler l'autre monde. Mais j'aurai accompli toutes les folies avant de me décider à ce geste.

Hier, j'ai ramassé sur la place publique quatre ou cinq vierges que j'ai amenées à l'hôtel Alvaria et que j'ai fouettées sans pitié. Après quoi, pris de remords pour une si vilaine action, je leur ai distribué la moitié de ma fortune. Mais les cris des victimes ont attiré l'attention et, n'eût été la complicité du valet de chambre que j'ai princièrement soudoyé, je serais entre les mains de la justice. Il a fourni des explications abracadabrantes qui ont laissé le maître d'hôtel pantois et désarmé. L'heure avancée de la nuit retarde une enquête qui est cependant imminente.

Je désire, néanmoins, mourir en beauté. Pardonnez à cette expression qui doit vous paraître ridicule. Je meurs après avoir accompli ce que les Don Juan de la terre voudraient tous avoir fait avant de quitter cette vallée de larmes. Je n'ai pas le temps de m'exprimer mieux et je suis vidé de mes moelles. Vous ne sauriez croire comme je suis pressé par l'heure et désireux d'échapper à l'atmosphère de trouble que j'ai créée ici.

Allez annoncer ma mort à Ruth. Ne lui cachez rien, racontez tout ce que j'ai fait, sans oublier un détail. Tâchez d'en ajouter quelques-uns qui seront vraisemblables. Je meurs pour elle et pour

VOUS : lâché, mon secret ! Si oublieuse que soit la mémoire de l'homme, je me flatte que vous n'oublierez jamais cela au cours de votre existence.

Je vous lègue mon caniche qui fut divinement bon pour son maître et qui me donna des caresses si pures que je rougissais de celles que j'allais chercher parfois si loin, et à l'avance toutes souillées par mon imagination délirante. Vous trouverez sur mon étagère quelques livres. Ils sont à vous. Vous verrez dans les marges le schéma d'un roman que j'aurais voulu écrire et que je vous prie de refaire selon votre fantaisie.

J'abrège mes adieux, car je viens d'apercevoir que l'hôtel Alvaria s'est soudainement illuminé de façon extraordinaire. J'entends des bruits de voix et de pas qui résonnent sur l'escalier : les pas de la justice. Sans doute, les parents sont venus me chercher, non, se plaindre et m'accuser. Les jeunes filles que je n'ai pu réduire au silence avec l'or déposé dans leurs mains ont tout dévoilé à leurs mères. Les parents affolés et furieux demandent qu'un tel crime soit puni immédiatement. Le valet de chambre, instruit de mes dérelictions et de mon projet d'en finir, n'a pas voulu m'abandonner. Il veille près d'une immense armoire où je me suis caché et où j'écris cette lettre, à la lueur d'une mauvaise chandelle. Je vais le congédier dans un instant, en le priant de ne pas faire recom-

mander ma lettre d'adieu. Si elle ne se rend pas à destination, vous ignorerez pourquoi je meurs, et cela ne vous empêchera pas de retrouver Ruth. Je veux bien que vous soyez averti, mais sans entourer ma confidence de ces précautions qui tiennent encore à la vie des hommes qui ne savent pas se tuer. Pour calmer ma conscience, j'ai tenu cependant à ce bref adieu. Si les malins génies s'opposent à ce qu'il vous arrive, je n'aurai rien fait pour m'opposer à leurs diaboliques manigances.

Je presse la seringue de Pravaz.

Adieu !

Carol.

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