NEUVIEME PARTIE
L' Assomption de Rut h au lac Ta vin
Havas, 30 septembre 19.... Lac Pavin. — // n^est bruit dans la région que du terrible accident arrivé hier au lac Pavin où un groupe de cinéastes se sont noyés vers la fin de la journée. Toute tentative pour retrouver le corps des jeunes filles qui ont péri est demeurée inutile. Le flot garde ses victimes.
Journal de Tristan
Lac Tavin
Vous n'êtes pas entièrement morte, puisque dans la nuit du souvenir, je suis ce cerf assoiffé qui boit votre ombre.
Votre sagesse est haute et, en quelque sorte, sacrée, mais pour ceux qui vivent encore, pour moi surtout, chère Ruth, quelle peine qui ne tarira jamais Dans la nuit désolée de ma mémoire, je serai bien ce cerf...
Que reste-t-il de votre virginité, Ruth ? A peine un flot déplacé qui garde votre dépouille et votre secret. Qu'alliez-vous faire là ?
' Une entreprise de cinéma aussi dangereuse aurait dû vous remplir d'effroi. Mais vous aviez toutes les audaces ; rien ne pouvait vous arrêter. Ni mes craintes, ni mes supplications. Vous aviez toujours joué avec l'impossible et l'accident. Hélas ! Je n'entendrai plus votre rire, je ne tenterai plus d'emprisonner cette fièvre qui, chez vous, s'efforçait de tuer le moment présent en lui conférant quelque chose de vous-même.
Vous n'êtes plus ! Je ne vous embrasserai désormais que dans mon rêve. Pourquoi n'avoir pas crié, vous qui étiez si désireuse de tuer en vous la vierge ? Est-ce que la contagion du divin vous aurait gagnée, et que, par une coquetterie sublime, vous avez voulu donner de votre fin une idée mensongère. Nous attendions un appel au secours. Mais rien n'est venu. Vous vous êtes même mise à la tête de ce bataillon de filles, vous les avez suivies, emportée par un élan irrésistible, dans la mort. Je m'épuise à vouloir comprendre : cette abdication
faussement chrétienne prend à mes yeux quelque chose d'inexpHcable.
Vous étiez si terriblement païenne. Est-ce qu'il faut croire que de l'abîme vous est venu un insurmontable appétit de néant ? Ou encore que l'exemple de vos sœurs, d'ailleurs bientôt dépassé par vous en vertige, plus fort que votre impatience de vivre et votre curiosité portée sur tant d'objets, vous ait entraînée vers la grande nuit ? Je me livre à mille conjectures dont aucune ne me peut satisfaire.
Adieu ! Ruth. Jamais je ne reviendrai ici où j'ai connu une si affreuse douleur. Mais je frémis à la pensée que certains soirs de printemps votre ombre, deux fois sacrifiée, s'élevant de ce lac de désolation errera sur le rivage pour tâcher de reprendre goût à cette terre dont vous vous êtes si mystérieusement chassée.
Je vais retourner vers la cité des vivants, l'âme criante de la cruauté de ce sacrifice inutile. Comment pourrais-je vivre, ayant devant les yeux cette effroyable vision de votre corps dormant, avec ces jeunes filles, qui reposent, immaculées, au fond de cette eau qui saura si bien, hélas ! leur imprimer un outrage, pire que celui que commettent les hommes !
Je songe au romanesque enfoui dans cette eau mortelle et dont pas même un souvenir pour les
autres, sauf pour moi, ne sera retiré. Et je me surprends à joindre les mains et à sangloter devant ce mystère qui entoura une décision si rapide, si fimeste. En vain tenterais-je de forger en esprit une clef qui m'en ouvrirait la porte. Je ne comprends pas et voilà bien ce qui me trouble et me hante Sur les bords de ce lac sinistre, je promène des pas désespérés et dans un éblouissement vertigineux, J'assiste à votre assomption, ô Ruth, qui êtes maintenant... au ciel.