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DEUXIEME PARTIE

Àtigusta Foulque

Ceux qui la connurent jadis, ceux qui apprécièrent son charme et sa grandeur ont peine à reconnaître en cette vieille femme, ridée, cassée en deux, vêtue de noir, celle qu'ils avaient admirée et aimée. Elle n'est plus que le fantôme de la femme d'hier une morte qui a survécu à des morts illustres dont elle fut la servante et la gardienne, une sorte de momie parlante qui, dans sa voix tremblante et brisée, a gardé quelques-unes de ces notes de cristal qui jaillissaient de sa bouche lorsque l'âge l'avait moins atteinte. Toute cette poussière qui la couvre et l'entoure, plaquant des reflets gris sur les meubles, le piano, la bibliothèque, le parquet, ce décor feutré où les chats, immobiles, semblent des sphinx qui pleurent silencieusement sur une gloire abolie, crie de détresse et d'abandon. On a l'impression

d'une mort ralentie, celle des choses, beaucoup plus touchées dans leur réalité qu'elle même qui, malgré sa vieillesse de recluse, témoigne, par des mots brefs, enfantins, tristes ou sublimes, de la jeunesse immortelle d'une grande âme. Ce cerveau si agile, si fin, cette sensibilité toujours en éveil, se rallumant au souvenir de ceux qui passèrent dans sa vie, jettent encore de beaux feux. Ce sont là, sans doute, des feux qui s'éteignent, peu à peu, mais ils émeuvent s'ils n'éblouissent plus. Ils consolent en nous apprenant que les années ne peuvent rien contre la délicatesse d'une âme, qu'elles n'ont pas entamé cette fidélité au souvenir, à l'affection, ayant trouvé en M^^^ Foulque un refuge inviolable. Cette femme, qui, durant quarante ans, a gardé intacte la chambre d'un frère mort à dix-neuf ans, laissant chaque chose à l'endroit où elle était lorsqu'il expira, offre un exemple curieux et touchant. Il y a, dans ce culte du souvenir, quelque chose d'unique. On peut rêver pour soi-même d'être servi par une telle prêtresse du souvenir. On aimerait être assuré, avant de mourir, de l'existence des vivants aussi acharnés qu'elle à nous défendre contre l'oubli. Car ce qui nous rend l'idée de la mort si odieuse, c'est la crainte de périr tout entier, de ne point laisser dans un cœur aimant un souvenir durable.

C'était un trépas adouci que celui de ces grands

hommes dont elle reçut les adieux suprêmes ; ils s'en allaient avec la certitude qu'ils vivraient à nouveau dans cette femme.

Aujourd'hui, on est frappé de l'abandon qui règne autour d'elle, de ce désert où elle achève de vivre. Quelques amis seulement daignent franchir un seuil qui vit passer tant de gens, tant de célébrités françaises ou étrangères, tant de cosmopolites attirés par la gloire du grand écrivain dont elle se fit une exécutrice testamentaire si purement dévouée. Beaucoup d'entre eux venaient la voir, poussés par ia seule curiosité, désireux d'autographes et d'anecdotes. Elle qui avait connu deux ou trois grands écrivains méconnus de leur temps, mais dont la gloire commençait à percer dans des cercles intimes se voyait, à certains jours de réception, entourée d'une cour brillante de Français, d'Italiens, de Russes et d'Américains. Elle parlait, alors avee émotion inexprimable de Barbey d'Aurevilly, de Viliiers, de Balzac. Une fraîcheur inouïe courait alors dans cette voix qui semblait, docilement, ranimer des fantômes. Effectivement, elle les faisait revivre par la chaleur de son regard, la suavité de ses paroles ; par mille et un détails elle les recréait devant nous en leur conférant une existence sublime. Elle les recréait ! Ils naissaient à une autre vie, celle du souvenir. Création dont le pouvoir est imparti à des êtres uniques : ressusciter en quelque

sorte des morts, faire jaillir soudainement par des impressions, une magie spéciale, la pressante hallucination de leur présence, cette vie mystérieuse, autre en quelque sorte, en marge de ce qu'a été la vie véritable. Ils ne perdaient pas, cependant, leur identité profonde. Ils étaient vrais encore, semblables à eux-mêmes, mais comme des photographies que le génie de l'artiste s'est plu à embellir. Leurs verrues et leurs faiblesses baignaient dans l'ombre ; leurs traits distinctifs — génie, âme, volonté, grandeur — saillaient en arêtes vives qui mordaient sur l'œil et l'esprit de l'auditeur.

Comme un dieu souriant de jeunesse et d'avenir, son frère sortait des eaux du Léthé et revenait parmi nous recommencer ses naïves confidences :

« Je crois que Dieu quand je suis né », etc..

Elle nous l'amenait par la main, mêlait son rire au sien. Elle évoquait les espérances qu'il avait fait concevoir et que la mort avait flétries. Le charme, la grâce, les promesses du printemps, renaissaient, ne semblaient plus un passé que l'on pleure, mais un présent qui, demain, va donner sa fleur et son fruit. Elle aimait souvent, et avec une chère insistance, à rappeler, d'entre les disparus, cette jeune ombre sacrifiée. De la sorte, elle l'arrachait à la fatalité des destins trop cruels.

Il y avait tant de tendresse, de pieuse affection autour de l'évocation de cette jeune tête que nous

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étions ravis et, en même temps, humiliés de la faiblesse de nos souvenirs à nous, de la pauvreté de notre mémoire. Parfois, elle nous donnait de lui l'illusion d'une personne qui ne serait qu'absente. Des promenades, des actes, des faits de son frère, de ses études, de ses pensées, de ses rêves, elle nous traçait une peinture si actuelle que, pour un peu, en écoutant frapper à la porte et lorsqu'elle s'ouvrait, on croyait qu'il allait paraître, se joindre à nous, épouser notre destin dont il était pourtant un étranger si parfaitement éloigné et invisible. Miracle de l'affection et du souvenir ! Flot de paroles, pareilles à une musique funèbre, appliquées à chanter la louange et la vertu de ceux qu'elle avait connus ! On a peine à laisser percevoir l'idée de cette sorte de sacerdoce, exercé quotidiennement et tout ce qu'il renfermait à la fois de finesse d'esprit, de piété cordiale. C'était, dans l'ordre intime, une fonction rare, quelque chose qui défie la faiblesse de la mémoire, les conventions établies, d'ordinaire si languissantes et si froides, une passion d'outretombe qui, ne se satisfaisant pas de fleurir sans cesse les tertres, s'épanouissait dans son cœur et sur ses lèvres. Quelle attitude, en face de tant d'oublis et de méconnaissances, que celle de cette femme agenouillée sur des tombes et gardant dans son âme ses morts, comme une mère tient des enfants dans ses bras ! Quelle sublimité !

Mais cette préoccupation, ces soins donnés à ce qui n'est plus, ne l'arrachaient pas à notre époque. Elle vivait au milieu de nous, prenait part à nos joies et à nos peines, s'intéressait à chacun de ses amis. Le miracle s'élargissait, réalisé par cette femme qui était à la fois une vivante et une vestale, unissant en elle des vertus qui semblent contradictoires, fort difficiles à exercer dans leur plénitude par le commun des hommes. Aussi bien, nous l'admirions tous, à cause de l'action bienfaisante où elle se montrait si prodigue, même vis-à-vis du plus humble d'entre ceux qu'elle nommait ses amis, — de sa force morale, de cette tendresse dont elle avait su emplir, nourrir sa vie et celle des autres. Nous la regardions comme un modèle inégalé, une exception à la fois pétrie de réalité et de divin. Il nous semblait être en présence d'une personnalité extraordinaire, soumise à la tyrannie enveloppante de ce qui n'était plus que des poussières, et par ailleurs inclinée sur la souffrance des hommes d'aujourd'hui, la berçant dans ses bras maternels. Elle n'était pas comme nous autres, mortels chétifs, dominée par le temps ; mais elle paraissait s'être liée à lui, comme enchaînée à une loi d'amour et de beauté.

Tristan parvenait mal à dissimuler l'émotion qu'il éprouva, en se retrouvant, après des années, chez jyfiie Foulque. Le passé, celui d'hier, et des jours

écoulés, le pressait de son étreinte. Il n'était pas dégagé de toutes les influences qui avaient pesé sur lui, et malgré son amertume et sa détresse venues de soucis et de craintes plus présents, mal domptés, il gardait encore trop en lui le souvenir de l'existence de jadis où M^^^ Foulque avait pris part, pour n'être pas repris par cette atmosphère, subir le charme mélancolique des appels, les pâles et captivantes griseries des jours de sa jeunesse. Silencieux, il laissait errer ses regards sur ce salon où il était venu tant de fois, et un plaisir secret s'insinuait en lui de retrouver chaque chose à sa place : meubles, tableaux, livres, miroirs. Après tant de catastrophes survenues durant ces dernières années de ruines et de deuils, il revoyait une maison qui, dans l'universel changement, conservait la même physionomie ; les choses habituelles lui parlaient de fixité, de constance non ébranlée. Il était reconnaissant aux dieux de cette constance-là, d'y découvrir une douceur humaine sauvée de la destruction. La demeure de M^^^ Foulque avait été épargnée. Celle qui l'habitait avait, certes, beaucoup vieilli. Et il avait eu un recul involontaire, quoique vite réprimé, en apercevant son amie. Elle paraissait si jeune, si éclatante de santé et d'esprit, le jour où il lui avait dit adieu pour une longue absence, qu'il s'était imaginé la revoir telle qu'elle était jadis. Dans une première visite, seul

■avec elle et ses chats, ils avaient remue des souvenirs communs, parle d'absents tendrement chéris. Sous le charme bienfaisant de ces souvenirs, la peine de Tristan se trouvait allégée, à moitié fondue. M^^^ Foulque avait opéré ce miracle.

Aujourd'hui, il semblait presque heureux d'avoir repris sa place dans ce salon, à des jours convenus, et d'y apercevoir I.,., rencontré à Aix-les-Bains, Mais il cherchait vainement certains visages : des fauteuils étaient vides. Ces absences l'inclinaient à la tristesse. Ses yeux se mouillaient de larmes furtives. Il prenait une conscience nette et précise de la fuite du temps. X'avait-il pas toujours senti, comme un outrage, ce glissement des heures qui se déroulent, le vide qu'elles creusent dans une âme ? Un moment, néanmoins, la levée dans son souvenir — ainsi qu'une apparition — des heures enchantées de sa jeunesse, l'enivrait. Eclairs sur les mers mortes, fusées vite éteintes dans son ciel intérieur, ténébreux, secoué d'orages.

Aussitôt après, il gémissait, à nouveau, à la pensée que jamais plus celles qui allaient venir n'auraient l'aspect, la couleur, le goût de celles de sa première jeunesse. Il rêvait au parfum des fleurs de ce temps-là, à cette figure du monde qu'il avait contemplée avec des yeux neufs. (Quoique présent chez M^i^ Foulque, son esprit plongeait dans le passé). Il souffrait aujourd'hui de le v^oir différent d'hier,

de n'en goûter qu'une ivresse ralentie ou diminuée^ de plier sous un charme pâli. Parfois, au hasard d'une promenade, dans une bouffée de vent, il retrouvait cette odeur qui jadis s'était associée à un délire, un enthousiasme, une croyance. Il en était à peine effleuré que déjà le prestige s'enfuyait, le jetant aux gouffres de sa désolation présente. La terreur croissait alors, envahissant son corps et ses pensées. Il se sentait crucifié à je ne sais quelle loi fatale d'évolution qui, pour lui, alors ne revêtait aucun sens, ne recevant d'elle qu'un morne écrasement. Et ses journées, privées d'espoir et de réconfort, lui semblaient un dédale au bout duquel il n'apercevait ni lumière ni salut.

Mais, tout à coup, son attention se posa sur Ruth de Villefranche qui venait d'arriver. Il l'avait connue dans ce salon et, tout de suite, une grande amitié s'était établie entre eux. Elle s'assit à ses côtés et ils entamèrent, à voix basse, une conversation.

La servante Marie vint annoncer :

« Sa Majesté la reine de Naples et M"*^ la chanoinesse de Néméthy ».

— Bonjour, chère Augusta... Pardonnez-moi de n'être pas venue la semaine dernière, j'ai eu tant à faire et j'ai dû rester auprès de sa Majesté qui souffrait d'une mauvaise grippe.

— Asseyez-vous, dit simplement M*^® Foulque en indiquant des sièges.

Elle souriait aux nouvelles arrivées, s'informait du médecin qui avait soigné la première, faisait mille recommandations, et revenant à ses préoccupations personnelles, elle nous apprit, sur un ton joyeux, que le Hugo de Barbey allait enfin paraître chez Crès.

Le salon se remplit peu à peu d'autres arrivants : Descaves, le conservateur du musée Balzac, M. de Royaumont, le chanoine X., Mesdames Rivière, de Pawlowska, Paul de Saint-Victor, Jean Lahor, Eugène Ledrain, Magdelaine Gaston Charles, Rosalie de Lamprecht, Madame Matza, P. de Rosaz, M. et M™^ Julia, Louis Doyon, Gosset, Claude d'Habloville, le comte de Beaulieu.

— Je vous réserve aujourd'hui une surprise, s'écria M^^^ Foulque. Si vous voulez être patients, jusqu'à six heures, vous verrez Nikto, revenue d'un long voyage en Europe centrale.

Tous les habitués de ce salon avaient entendu parler de Nikto, la dernière maîtresse de Franz Liszt, avaient lu son livre : Souvenirs d'une Cosaque, où elle reprochait au musicien de s'être séparé d'elle après avoir dissipé sa fortune. Barbey d'Aurevilly, dans les Bas-Bleus, s'était élevé contre cette tentative de déshonorer un vieil amant. La cosaque,

cependant, ne lui en tint pas rigueur. Quand elle publia, chez Lemerre, les Infernales, elle dédia son livre à la mémoire de « l'auteur admirable des Diaboliques ».

C'était une femme singulière, mystérieuse, faisant de courtes apparitions à Paris, et repartant pour des destinations inconnues. Elle avait été très belle. On chuchotait même que Bismarck... François Laurentie, qui était allé chez elle un jour, aperçut au mur de son appartement le portrait du chancelier de fer.

Les amis de M^^^ Foulque commençaient de cacher mal leur impatience de la voir, car six heures étaient déjà sonnées, et la Russe n'était pas arrivée, M^^® Foulque raillait leur nervosité.

Soudain, la porte s'ouvrit, livrant passage à une femme sans chapeau, coiffée d'une perruque blanche, portant des vêtements noirs d'homme, et, dans une main, un fouet de chasse. Ses jambes se perdaient dans de hautes bottes de cuir, luisantes, impeccables. Elle s'avançait lentement, les traits tirés sur un masque de morte. C'était Nikto.

Elle embrassa M^e Foulque, s'assit près d'elle, caressant d'une main distraite, les yeux perdus dans un rêve, la fille de Demonette que la maîtresse de maison tenait sur ses genoux.

— Et ce voyage en Europe centrale, en revenezvous satisfaite, Nikto ?

— Non, chère Augusta — et ses paroles tombaient lentement, comme des pièces de monnaie qui s'entrechoquent — la face du monde est tout à fait changée. L'Europe est travaillée par des forces barbares. On doit tout craindre des années qui vont venir. Il semble bien que la sauvagerie humaine ne soit pas encore apaisée après tant d'horreurs et de bêtises innombrables. Nous assistons, je le crains, à la fin du monde.

— Je souhaite que vous vous trompiez, répliqua ]\Iiie Foulque, et que cette aspiration de tous vers le calme soit enfin exaucée. Mais il se peut que vous n'ayez que trop raison. Nous ne pourrons pas survivre, nous, à ce qui nous avait enchantés et qui A'a disparaître, d'après vous, avec les habitudes et les mœurs d'autrefois. Nous allons partir nous aussi pour faire place à d'autres vivants qui comprendront mieux les temps nouveaux.

— Oui, j'en ai peur, mais avant cette fin que je pressens prochaine, je désire donner un récital Chopin à la Salle de Géographie, Je fais annoncer ce récital dans tous les journaux de Paris. J'espère que vos hôtes, Augusta, me feront l'honneur d'y assister. Ce seront mes adieux à la musique.

— Certainement, reprit M^i^ Foulque, et j'ai encore beaucoup d'autres amis qui ne sont pas ici, mais qui iront à votre concert. Je vous dresserai une liste de noms que je vous enverrai demain.

— Merci, Aiigusta, et, disant cela, elle s'empara de la chatte qu'elle pressa dans ses bras et couvrit de baisers.

Mais la porte s'ouvrit à nouveau, et Marie, d'une voix forte, dit :

« M«ie la Comtesse Villiers de l'Isle Adam ».

Et l'on vit apparaître une grande femme, mince,^ décharnée, livide, à la démarche humble, couverte de haillons, qui s'inclina profondément devant la maîtresse de la maison.

Ruth et Tristan se levèrent bientôt après, et vinrent saluer M^^^ Foulque qui les reconduisit jusqu'à la porte.

— N'oubliez pas, cher Tristan, notre rendez-vous, de mardi, 14 avril, rue Rousselet, Nous reprendrons, n'est-ce pas, notre pèlerinage interrompu par ces dernières années affreuses. Je m'y rendrai à quatre heures et vous attendrai devant la porte.

— Non, chère mademoiselle, je serai ici à trois heures et demie, et vous conduirai en auto à la demeure de notre grand Barbey. Voulez-vous me permettre d'amener Ruth de Villefranche ?

— Mais certainement ! Je serai ravie si Mademoiselle désire fêter avec nous l'anniversaire de M. d'Aurevilly. Merci, Tristan, vous êtes le meilleur des fils, car vous savez. Mademoiselle, que c'est mon fils d'Amérique.

NOCTURNES 'Jîî

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