TROISIEME PARTIE
Rutb
Tristan s'abandonnait à la joie de la revoir, de se trouver face à face avec elle, de la sentir en chair et en os, — et non plus seulement dans son imagination — de toucher à nouveau son cher visage. Cette semaine de séparation l'avait exaspéré. Raisons de santé, obligations sociales, il eût voulu écarter tout cela. Il souffrait vraiment d'avoir été obligé de partir, d'être resté si longtemps sans converser avec elle. Une semaine écoulée sans tête-à-tête avec Ruth lui paraissait un siècle. Il ne goûtait de réel plaisir qu'en sa présence. Car l'un et l'autre semblaient faits pour se comprendre, et, sauf quelques goûts ou idées qui les divisaient, une grande sympathie, une même conception de la vie les avaient fortement liés. Ils se désolaient à la pensée d'une
9i NOCTURNES
absence de plusieurs jours. Jeux sournois du destin» rupture offensante de la continuité amoureuse. L'absence leur paraissait une nuée obscure, grimaçante de menaces.
Ils avaient besoin de se rencontrer afin d'accorder leurs pensées, échanger aussi leurs impressions touchant les événements du jour ou du mois. Une pièce nouvelle, la parution d'un livre de poète ou de romancier, faisaient naître entre eux des thèmes incessants, des analyses sourcilleuses. Discussions, condamnations ou louanges. Ils prolongeaient le plaisir en tâchant d'en épuiser les raisons par l'enthousiasme ou l'examen.
Tristan allait la revoir. Depuis quelques jours, il imaginait cette nouvelle entrevue, l'idéalisait, lui prêtant, avant qu'elle ne se produisît, la vie de l'immédiat et de l'âme. Ivresse de presser dans l'esprit une réalité avant qu'elle naisse dans nos bras, sous nos yeux. Elle serait, sans doute, différente, car la réalité n'est qu'une pâle image du rêve lorsqu'il s'accomplit. Ou elle brille d'un éclat qui n'est point dans le rêve. Quoiqu'il en fût, il se sentait heureux à l'avance de sa soirée ; il établissait un plan de discussion et il s'enchantait des phrases amoureuses qu'il lui murmurerait. Il prenait plaisir à tracer des promenades imaginaires dans des quartiers excentriques où elle refusera.it d'aller ; il proposerait des départs absurdes qui
lui arracheraient des rires et la plongeraient dans l'étonnement.
Il lui ferait confidence de mille détails de l'existence quotidienne. Il lui parlerait de ses dernières lectures, de quelques poésies dont il avait admiré le frémissement passionné. Rien ne lui serait caché. Il ouvrirait son âme toute grande pour qu'elle le connût en entier, ivre de se livrer ainsi afin de l'enchaîner, par une confiance totale, plus profondément à lui.
Leur amour se resserrait davantage. S'il conservait la flamme des premiers jours, il acquérait de la profondeur. Il s'habituait à exister, à prendre des formes multiples, à se saturer de la lumière, de toutes les impressions qui arrivaient du dehors ou du dedans d'eux-mêmes. Ils le façonnaient en lui imprimant un double visage. Le temps était défié, car ils lui construisaient des chaînes solides auxquelles s'ajoutait sans cesse un nouvel anneau. Ils l'approchaient des vérités les plus certaines pour qu'il y puisât une force accrue.
Ils s'entraînaient à une compréhension plus large et plus étendue. Ils voulaient donner à cet amour toutes les raisons d'existence, les soifs d'admiration, les curiosités du savoir, l'approfondissement de la découverte d'eux-mêmes au milieu de la quête des sensations de l'art et de la beauté. De la sorte, ils cherchaient à le sauver des atteintes perfides et
cruelles de la durée. Ils s'armaient contre elle de toutes les armes possibles. Raisons du cœur et de l'esprit, volontaire étouffement d'un scepticisme, chez eux déjà si éveillé, qui les avaient, tant de fois, désarmes devant une réalité soudaine, devant la négation qui formait le fond de leur nature. Ils fermaient les yeux aux avertissements intérieurs et aux clartés désespérantes.
Ils rusaient contre les pièges sans cesse tendus sous leurs pas ; ils contournaient l'obstacle de crainte d'être brisés par lui. Et il leur arrivait, à des heures où ils se surveillaient moins, de sentir monter en eux toute une mer de pessimisme avec ses remous d'accablement et ses tentations d'abîmes. Prisonniers de leur passé, de la connaissance de la vie, ils élevaient, en dépit de cette connaissance, un temple d'amour où ils allaient se réfugier, tremblants et heureux. Ils avaient une conscience éclairée des menaces de ces forces obscures qui militent contre l'amour des êtres et ils livraient bataille dans les ténèbres du cœur et sur le plan de la vie véritable. Leur volonté dominait ces menaces, leur volonté les tenait transis, enlacés, avertis, prêts à vaincre. Et ils s'émerveillaient de n'être pas encore emportés par le flot des contradictions, de durer dans la perpétuelle mobilité des événements et des êtres.
Tristan, attendu, se présenta chez Ruth. Sa mai-
son, c'était elle. Comme elle ornée, avec un soin minutieux, d'un luxe d'objets. Elle n'était ni moderne, ni ancienne : pas de style unique, mais un assemblage de statues, de tableaux, de soieries, de bibelots qui traduisaient ses goûts, son caprice. Une bibliothèque où se rencontraient les chefsd'œuvre de littérature ancienne et actuelle, les Grecs, les Romains, les classiques et romantiques français, des auteurs plus récents.
Des grès, des porcelaines, des sculptures antiques, des dessins d'Outamaro et d'Hokousaï.
Un papier capucine aux murs, des rideaux en velours de la même couleur. Des guéridons où, pêle-mêle, voisinaient des coffrets de laque, des colliers, de minuscules objets d'ivoire, d'onyx, de cristal de roche.
On lisait ces mots sur un carnet ouvert : « Avoir « soif et ne point boire. Ceux qui boivent n'ont « plus le désir de se désaltérer. Sentir l'eau d'une « source passer près de soi, y tremper sa main pour « calmer la fièvre et laisser la source courir... Qui « n'a parfaitement oublié les coupes où l'on a bu ? « et qui n'a eu la tentation de les briser ? On ne « se souvient que de celles où l'on aurait voulu « boire ».
Elle avait choisi son ameublement, ses chaises et bibelots avec lenteur et amour, dédaignant les
cadres et les objets uniquement jolis. C'était de l'authentique, de l'original qu'elle avait voulu pour ce home où elle s'était constitué une sorte de refuge, un lieu d'étude et de ferveur dans la contemplation des chefs-d'œuvre. Chacun de ces trésors amassés arrachait chez elle un enthousiasme qui, en raison de son intensité, pouvait paraître juvénile, mais cette exaltation était remplie de raison et d'intelligence. Rien qui fut assemblé au hasard. Sa connaissance de la valeur de chaque objet, la sûreté de son goût dans leur disposition, conférait à cette maison où elle avait fait tenir des richesses d'art un prix inestimable.
Parmi ces merveilles, elle n'avait rien d'une intruse fourvoyée dans un musée et qui ne sait ni voir, ni comprendre, ni admirer. Un charme souverain émanait de sa personne, et ce charme augmentait à mesure que se déroulait sa conversation, parfois flottante comme une liane caressant les objets qui l'entouraient en les vêtant de poésie ; à d'autres moments, débordante d'ironie, impitoyable, châtiant avec vigueur les insultes faites à son idéal d'artiste. Sauf au bal masqué, sa façon de s'habiller n'offrait rien d'agressif. Elle n'arborait pas chez elle les pvjamas dernière mode qui, certes, auraient crié dans cette atmosphère. Des tuniques serrées à la taille avec un cordon de soie ou une chaînette d'or. Elle régnait ainsi, simple et compliquée,
capricieuse et raisonnable, prise de rêveries lointaines, et cependant amusée du réel. Elle régnait avec grâce et esprit. Quelquefois lancée dans un monde d'idées sombres, et proclamant quand mène sa foi dans la beauté, une beauté exilée du siècle présent, ne descendant sur terre que pour y faire briller un instant des lueurs, et remontant aussitôt dans son ciel. Créature d'esprit, amoureuse des manifestations de la pensée créatrice et, à la fois, avide de sentir toute la joie de la terre.
Tristan causait depuis une heure, égrenant des paradoxes, se plaisant à remuer ensemble des idées et des mots. Soudain, elle eut un geste las, et penchant sa belle tête ardente, elle se mit à jouer avec le collier de perles qui entourait son cou. Cette conversation l'énervait ; elle en devinait le caprice, l'arbitraire, la folle fantaisie. Elle eût voulu qu'elle cessât, tout en sachant bien qu'elle l'aurait fait rebondir elle-même si Tristan avait interrompu le cours de ses divagations.
Lui, qui la savait remplie de contradictions, tâchait, au contraire, de prolonger la causerie et, pour la nourrir, il y jetait les mots les plus étranges, les plus illogiques, comme sortis d'un rêve incohérent. Elle tressaillait, le rappelant à la réalité, lui disputant le terrain avec une énergie rallumée. Il s'amusait de ses sautes d'humeur et de ses indignations gratuites. Il redevenait soudain sérieux,
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puis, hypocritement, à la faveur d'un moment de silence, et feignant de dormir, il risquait un mot blessant, une parole déplacée. Ouvrant à demi ses paupières, il étudiait sur le visage de Ruth l'effet de sa tactique. Elle protestait à nouveau. Alors, il éclatait d'un rire irrésistible qui perçait le silence de la maison endormie. Agacée, se sentant prise à des traquenards trop faciles, elle lui jetait à la figure ce qu'elle considérait comme une injure : " Gavroche ! " Lui, au contraire, était ravi de sa colère et des mots spontanés qui la traduisaient. Il prenait plaisir à lire dans cette âme compliquée et qui dans toute chose cherchait à saisir un sens fuyant, une interprétation neuve et déroutante. Mille desseins, plus subtils les uns que les autres, s'engendraient dans ce cerveau fin et moqueur. Moqueur d'une réalité dont elle n'épousait pas toutes les limites, quoique ces mêmes limites parfois l'amenaient au ravissement. Bercée par le rythme de son âme, les vérités adoptaient une couleur charmante ; elle se lançait à toute allure dans un univers créé à son image et voulait vous y entraîner. Elle affectait souvent l'optimisme pour dérober derrière lui une angoisse qu'elle s'efforçait en vain de nier. Faisant profession de paganisme, fermée, disait-elle, à tout ce qui est chrétien, passionnée uniquement d'esthétique, à de certaines
minutes l'ombre du christianisme se projetait sur elle. Et chez cette païenne avouée, il y avait tant de bonté que cela l'apparentait à des chrétiennes véritables.
Et avec cela, une liberté d'esprit, des curiosités variées et audacieuses, une connaissance précise et minutieuse des chefs-d'œuvre. Nulle théorie d'art qui lui ait été étrangère et dont elle se fût contentée d'avoir une notion inexacte. Sa soif de savoir s'étendait à tout : littérature ancienne, latine, grecque, sculpture, peinture, musique : tout devenait pour elle un élément essentiel qu'elle s'efforçait de capter.
« Xe croyez-vous pas, Tristan, que l'oubli soit meilleur que le plaisir ? C'est, du moins, ce que prétend Louise Hervieu ».
— Oh ! quelles paroles amères sur des lèvres si jeunes ! répliqua Tristan. Je ne sais ce qui me retient d'écraser cette bouche qui les prononce.
— Venez, dit-elle, simplement.
Il s'élança, puis eut un mouvement de recul, Ruth ayant d'un geste rapide enlevé sa tunique : les épaules, les seins, apparurent. L'odeur de son corps monta dans la pièce. Il croisa les mains, pris d'extase, devant cette révélation.
Tout était ferme dans cette chair, tout vivait d'une vie inespérée, transparente, nacrée. Jamais
encore il n'avait été frappé par une perfection aussi rare. Mais un sanglot qu'il ne put étouffer monta à ses lèvres, et il fut triste comme lorsqu'il contemplait dans un musée les déesses et les dieux. Il ne pouvait détacher son regard d'un spectacle aussi imprévu. Ce buste vivant réalisait mieux encore qu'une froide statue la vision des formes sublimes. Il tremblait en présence de ces lignes pures, éclatantes, tangibles. Au lieu de la pétrir comme une glaise, il était arrêté dans son élan par les mille et un détails qui composaient un aussi évident chef-d'œuvre. Habitué à une longue suite d'introspections et de recherches, il voulait donner à son plaisir toutes les raisons de la qualité et de la technique. Et il se sentait malheureux de n'être pas un homme tout court, une bête qui se serait jetée sur elle sans hésiter. Il oscillait de l'admiration à l'angoisse, et dans un mouvement fou, il égarait son baiser sur la nuque.
Ruth, sous l'effleurement des lèvres vibrait comme une lyre neuve.
Tristan rayonnait d'extase, et sur ces traits injuriés par le temps, une eau amère coulait de ses yeux. Et il ne cessait de la regarder avec des regards avides et démesurés. Il attendait un miracle surgissant tout à coup d'une jeunesse reconquise. Rejeté en arrière, tombé sur ses genoux devant cette forme miraculeuse de chair et de vérité, ses
mains agitées paraissaient vouloir saisir des ombres, des fantômes. Dans son ivresse folle d'homme vieilli, il semblait comme un vaisseau sur des rochers de corail, dressant ses mâts déchiquetés, et qui garde encore le souvenir des nuits divines, du soleil, des étoiles et du bercement de l'amour créateur...