‹ NocturnesChapitre 8 sur 15 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Tèlerimge à la rue Rousselet

Ce mardi, le matin s'était levé très pur. Vers midi, le ciel se couvrit de nuages et la pluie commença de tomber.

Tristan attendait Ruth. Elle arriva au début de l'après-midi, portant des sandwichs, des gâteaux et du chocolat. Car il avait été décidé que l'on prendrait le thé à cinq heures au « tourne-bride du lieutenant », thé qui serait servi dans des tasses que Mii^ Foulque laissait à cet appartement pour les anniversaires, et qui avaient appartenu à l'écrivain.

Quand ils arrivèrent, boulevard Saint-Germain, ]\ine Foulque était prête. Elle avait revêtu sa robe de faille noire, son mantelet de soie, portait sur sa tête une capote à brides, ornée de rubans

et de rosas, et d'où s'échappaient des boucles de cheveux restés blonds. Malgré son âge avancé, elle était encore belle et gracieuse.

Elle prit place dans l'auto qui attendait et qui fila rue Rousselet. Ruth se sentait très émue à la pensée qu'elle allait voir la chambre qu'avait habitée le grand homme, et Tristan qui, pourtant, l'avait visitée plusieurs fois, partageait cette émotion.

La pluie ne cessait de tomber, et c'est sous une rafale de vent qu'ils pénétrèrent dans la maison illustre.

jVjiie Foulque précédait ses invités. Ayant ouvert la porte de l'appartement, elle les fit entrer dans une petite pièce très propre et très simple. Depuis la mort de l'écrivain, chaque chose était demeurée à sa place habituelle.

« — Voici la chaise de M. d'Aurevilly — dit « Mi^6 Foulque — aux deux barbeaux en sautoir, « et cette cravache avec laquelle il chevauchait « la chimère. Voici sa table à écrire, et au-dessus « de cette table, ce grand portrait du maître qui, « comme vous le voyez, m'est dédicacé. Regardez « plus loin le lit où il a dormi durant son séjour « terrestre et où il expira. Sur le guéridon, un livre « de Lamartine, et un signet qui marque la page « qu'il lisait lorsque la mort s'est soudainement « présentée ».

Elle prit le volume, le donna à Ruth qui lut le passage indiqué. C'était un chant de Childe-Harold.

Mlle Foulque, les ayant fait asseoir, égrena ses souvenirs. Il semblait que ce monologue ne dût pas finir. Tantôt à voix haute, et parfois si bas, comme une musique assourdie, et il fallait tendre l'oreille avec une attention intense pour ne pas perdre un mot. Elle évoquait la figure de ses morts ; elle les ressuscitait devant les yeux, leur conférait pour un moment une existence de vivants. Elle entretenait avec eux une conversation ; elle les faisait parler et leur répondait. Les derniers jours que d'Aurevilly avait vécus, elle les retraçait avec une précision étonnante et une émotion indici ble ; Madame Ackermann, Paul Haag, son jeune frère Louis-Charles et beaucoup d'autres revenaient sous ses mots.

Elle disait encore : « Je le revois si haut, si fier, et si pur, tenant tête aux orages, et si blessé dans son cœur par les manigances de cette horrible Ange Blanc. Péladan fut infâme, Bloy, magnifique dans cette circonstance. Je lui dois ce témoignage. On sait assez de quelle façon, hélas ! il s'est conduit à l'endroit de Huysmans et de Coppée qui furent mes ainis. Il les a grossièrement insultés et pour de bas prétextes. Je l'ai, moi, toujours pris pour un grand enfant colérique. Mais il défendit son

vieux maître avec une piété digne de tous les éloges... M. d'Aurevilly s'éteignit rapidement ; il aurait pu vivre encore si les chagrins n'étaient venus empoisonner ses dernières heures. On m'a affreusement calomniée en disant que je m'opposerais à ce que les funérailles fussent catholiques. Vous savez, Tristan, si on peut raisonnablement m'accuser d'attenter à la liberté des êtres, à leur volonté : il eut un service religieux à Saint-François-Xavier auquel j'assistai, et à Montparnasse, sa fosse fut bénite par le prêtre. »

Elle effleurait tous les sujets, débordante d'aveux, de soupirs, de regrets exhalés.

Partagée entre son scepticisme et une bonté qui recouvrait les crimes des êtres, elle laissait, parfois, échapper des paroles amères. « Les réactions devant ce qui arrive sont vaines comme les tentations vers le bonheur. Pour quelques-uns, car le sort ne fait pas d'égals partages... Un jour, le voile qui drapait l'univers se déchire et nous voyons ou croyons voir avec lucidité. C'est peut-être une autre tromperie, mais elle est froide, sans rives élancées vers le ciel. Nous voguons sur une mer triste, battue par les flots un moment courroucés, puis c'est l'avancement plus calme ; nous approchons alors de ce rivage qui n'a ni lendemain, ni fin. Nous aurons connu le visage humain, sa splendeur et son ignominie, sa générosité et sa

laideur — la nôtre et celle des autres ; — nous n'aurons vécu que lorsque l'espérance, levée dans nos âmes, mourait aussitôt dans nos bras désespérés. »

Nous écoutâmes le long récit de son affection pour M°^^ Ackermann et la récitation de quelquesuns de ses vers les plus désolés qui soient, les plus offensants à toute croyance humaine :

J^ignore ! tin mot, le seul par lequel je réponde Aux questions sans fin de mon esprit déçu ; Aussi quand je me plains en partant de ce monde, Cest moins d'avoir souffert que de n^avoir rien su.

Non, ton éternité d'inconscience obscure. D'aveugle impulsion de mouvement forcé. Tout Vinfini du temps ne vaut pas, ô Nature, La minute où f aurai pensé.

Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ; Il aura sillonné votre vie un moment ; E71 tombant vous pouvez emporter dans Vabîme Votre éblouissement.

Et quand il régnerait au fond du ciel paisible Un être sans pitié qui contemplât souffrir. Si son œil éterhel considère, impassible. Le naître et le mourir.

Sur le bord de la tombe et sous ce regard même. Qu'un mouvement d'amour soit encore votre adieu ! Oui, faites voir combien Vhomme est grand lorsqu'il

{aime Et pardonnez à Dieu !

Puis, elle ajouta : « Ce jour est pour moi unique. Je n'appartiens plus à la vie ordinaire de ceux qui vivent à mes côtés. Je suis prise par le grand espoir que je sais faux de retrouver, un jour, ceux que j'ai tant aimés, et par la force de mon désespoir, je leur crée en moi-même un refuge où ils revivent. Quand je suis ivre, parfois, de solitude, il me semble qu'ils consentent encore à descendre dans ma demeure. Ils deviennent quelque chose qui s'attache à ma chair. Je réchauffe mes mains dans les leurs, et je leur crie ma tendresse pour ne pas mourir de regrets. Ah ! Tristan, comme ce jour est unique, et parce que vous m'accompagnez, vous m'assistez avec votre amie, il m'est encore plus cher.

... Mais je veux repousser la tentation de l'injustice que quelques-unes de mes paroles ont pu déceler. J'ai été aimée par des êtres adorables et j'ai aimé aussi avec constance, avec un don complet de toute ma personne. J'ai parfois souffert de l'ingratitude et des tentatives d'intimidation qu'elle s'est plu à exercer contre moi. Un moment, je

me suis sentie déroutée par la perfidie qu'elle revêtait. Puis, j'ai eu pitié de ceux qui ne savaient pas ce qu'ils faisaient ou qui ne le savaient que trop. Je ne sais pas bien si l'ironie ne m'a pas aidée dans quelques circonstances particulièrement pénibles. Ainsi, l'autre soir, quand vous êtes venu, Tristan, solliciter un entretien, vous arriviez à un bon moment. Le marlou cravaté de rouge que vous avez rencontré dans l'escalier, sortait de chez moi. Au nom de la comtesse de M..., il venait me réclamer de l'argent... Pure invention de cette malheureuse. Je ne lui dois rien, mais elle m'expédie, de temps à autre, ses « hommes » et, sous la menace d'un revolver qu'ils me braquent sous le nez, je donne, mais je ne rends pas, et pour cause. J'ai été pour elle d'une faiblesse sans nom, et elle en abuse, mais vraiment elle dépasse les bornes et elle les a tellement dépassées que son frère, à qui elle a volé des sommes importantes, vient de la faire enfermer dans une maison de santé. Elle était devenue vraiment folle, folle de sa noce crapuleuse... Mademoiselle, quand Tristan est entré chez moi, je me suis jetée dans ses bras comme dans ceux d'un sauveur. Je tremblais encore d'horreur et de crainte. Et puis nous avons tellement ri de la bêtise et de la méchanceté de certains êtres que la soirée s'est terminée très joyeusement.

« Cher fils, il vous arrivera peut-être de connaître

la souffrance, mais je veux qu'à ce moment-là, vous vous souveniez de moi, et que l'affection que j'ai pour vous, le souvenir que vous en garderez, soit une consolation pour votre cœur. »

Tristan s'étant approché de M^'® Foulque, lui saisit les mains et les porta à ses lèvres.

Ruth avait jusque-là à peine soufflé mot. Elle écoutait M^'^ Foulque qui, ce jour-là, se montrait intarissable de confidences, de souvenirs racontés d'une voix touchante, mouillée de larmes.

— Mademoiselle, s'écria M^^^ Foulque, je sais que vous avez une grande admiration pour l'homme que nous fêtons, mais que préférez-vous dans l'œuvre de M. d'Aurevilly ?

— J'aime beaucoup ses critiques, mais je crois que je suis attirée davantage par la grandeur de certaines héroïnes de ses romans. Toutes différences gardées, je me sens en communion d'esprit et d'âme avec elles, par ce quelque chose de frénétique, d'absolu qui brûle en elles, par ce goût qu'elles semblent avoir du malheur, leur rencontre avec un destin tragique.

— Vous me faites frémir, reprit M^^^ Foulque, vous si jeune, si belle, vous à qui toutes les espérances sont promises. Vous ne me semblez pas ensorcelée... Je vous souhaite une destinée meilleure que celle qui fut la leur.

Ruth ne répondit pas. Elle pencha sa belle tête et parut plongée dans une rêverie grave, impénétrable.

Au dehors, la pluie fouettait les vitres ; dans la silencieuse rue Roussclet des passants se hâtaient de rentrer. La nuit était venue, oppressante, traversée de mélancolie, du vol noir des regrets.

Des boulettes de papier achevaient de se consumer dans la cheminée, donnant une maigre chaleur à ces pèlerins du souvenir. A la lueur des bougies allumées, ils paraissaient tous les trois des spectres dansant sur le mur blanc de la chambre.

]\|iie Foulque, revenue de la cuisine, cria :

« Madame, le thé est servi ».

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