‹ Noé dans son archeChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LE PLUS DUR MOMENT A PASSER

Les

filet et

fils

de

es poissons et les amphibies étaient, après Noé bien entendu, les véritables maîtres du monde pour le moment.

Noé ne les avait pas admis dans l'arche, vous vous en souvenez, et c'était très logique, car il était bien inutile d'organiser des réservoirs d'eau à l'intérieur du vaisseau, quand il y en avait tellement tout autour. 11 aurait d'ailleurs fallu, pour contenir un spécimen de chacun clés animaux aquatiques existant alors, vu leur nombre et leur grosseur, une construction encore plus grande que l'arche.

Elle aurait été une invention tout à fait digne de Gribouille, car les poissons et autres nageurs, n'avaient nullement besoin d'être défendus contre le Déluge. Au contraire, ils étaient les seuls à s'en féliciter clans toute la création, de Noé ne s'étaient pas fait faute, de temps en temps, de jeter le faire d'assez bonnes pêches; en dehors d'eux, il y avait aussi

dans l'arche un certain nombre d'animaux qui aimaient beaucoup le poisson frais; cela reposait des conserves et Sem était enchanté de cet arrangement, qui les économisait. Pour un peu, avec lui, on n'eût mangé que du poisson. Cependant, les habitants de l'eau n'auraient pas prêté autrement attention à l'arche et n'auraient pas songé à se venger de ces rafles intermittentes, si les serpents n'avaient pas eu la perfidie d'entrer en relation avec eux. Ils avaient bien remarqué cette énorme masse flottante, mais sans se rendre compte si c'était une épave, une bête morte, ou toute autre chose; ils avaient simplement constaté que c'était très dur et que cela ne pouvait pas se manger.

Le jour où l'on jeta à l'eau le chef des singes, si bien arrangé par la ruade du cheval, quelques bêtes aquatiques qui flânaient par là, commencèrent à s'occuper un peu plus de ce gros objet? Ça pouvait donc se manger tout de même? Vraiment le petit morceau qui s'en était détaché n'était pas mauvais du tout. Ils se communiquèrent cette nouvelle les uns aux autres, et comme par eau les transmissions se font très vite, il en arriva un grand nombre, attendant encore un petit émiettement. Mais pendant plusieurs jours, il ne vint plus rien du tout.

Ils recommençaient à se disperser, lorsque les serpents les appelèrent pendant la nuit. Ces traîtres leur firent d'abord savoir qu'ils étaient prisonniers, et ils les supplièrent de les délivrer. Les poissons répondirent que cela leur était bien égal. Alors, attaquant une autre note, ils dirent que la prison flottante était habitée par des êtres très méchants qui, depuis le commencement du Déluge, avaient attrapé des milliers de poissons, et leur avaient fait subir les supplices les plus affreux : cela criait vengeance. Les poissons firent comprendre qu'ils ne s'étaient aperçus de rien, et que par suite ils n'avaient pas besoin de se venger. Mais les serpents avaient gardé la meilleure raison, c'est le cas de le dire, pour la bonne bouche. Ils firent savoir que la masse flottante était une sorte de coque, un peu dure il est vrai, mais qu'il suffisait de percer ou de chavirer pour y trouver

LE PLUS DUR MOMENT A PASSER

toute espèce de choses excellentes à manger. Alors les poissons revinrent en foule et n'attendirent plus que le signal que devaient leur donner les infâmes. Vous savez maintenant comment ce signal fut donné et comment tous les monstres de l'eau livrèrent l'assaut.

Les poissons et les amphibies d'alors, ce n'était pas pour rire. Il y avait

des congres grands comme la colonne Vendôme, peut-être plus, et des baleines auprès desquelles celles d'aujourd'hui sembleraient des car^ pes. Il y avait le plésiosaure, inquiétant compagnon, qui était comme un immense serpent terminé en énorme canard; l'ichtyosaure qui était un crocodile ou un lézard non

moins gigantesque et qui se livrait avec le plésiosaure à des combats qu'il était prudent de ne regarder que de loin. Puis encore la fameuse hydre dont Hercule, beaucoup plus tard, détruisit le dernier spécimen. Puis des pieuvres excessivement compliquées, enfin une quantité et une variété extraordinaire de bêtes cornues et biscornues dont le "célèbre Cuvier luimême n'a pas soupçonné l'existence.

Quand Noé vit à quel danger il avait affaire, il pensa que tout ce qu'il avait eu de tracas jusqu'alors était de l'amusette. Certes, jusqu'ici, il avait été le maître du monde, comme nous disions, maître que nous n'avons pas eu beaucoup à envier, et il le demeurerait tant que l'arche ne serait pas démolie ou chavirée, — et c'était justement la question. Il régnait pour le moment sur la surface des eaux, mais il ne pouvait pas grand' chose sur tout ce qui se passait en dessous, et il s'y passait des événements qui n'étaient pas très favorables au bon équilibre de son empire.

— Que tout le monde descende dans les cabines et n'en bouge plus ! commanda-t-il d'une voix si terrible que l'on eût dit cle véritables rugissements, et que les animaux, d'ailleurs assez effrayés pour ne plus penser à la révolte, eurent vite fait de disparaître.

Puis, se cramponnant solidement à l'arrière de l'arche, il demeura en observation. Le spectacle était curieux, mais pas rassurant. Les monstres de l'eau tantôt tournaient autour du vaisseau de telle sorte qu'il était alors au milieu d'un tourbillon. Soudain ils tournaient dans l'autre sens, soit pour se divertir, soit pour éviter les étourdissements, et alors l'arche virait brusquement après avoir penché sur le flanc. À d'autres moments, ils cessaient de tourner mais passaient sous la quille de façon à presque soulever l'arche hors de l'eau; ils jouaient ainsi « à la poursuite » de la façon la plus folâtre, du moins pour eux. Parfois encore, on entendait de grands chocs qui se produisaient contre la coque. C'étaient les espadons,

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