LES MONSTRES MARINS
LE PLUS DUR MOMENT A PASSER
qui à coups de la lame qui termine leur museau, essayaient de percer les parois, pour entrer par une brèche. Un certain nombre d'entre eux ayant simplement réussi à briser leur épée à ce jeu, les autres renoncèrent, et ce fut un danger de moins; mais il en restait assez.
Par plaisanterie, ou bien pour opérer des reconnaissances, des poissons volants sautaient vivement jusque par-dessus le toit de la cabane et retombaient de l'autre côté. Il y en eut qui frôlèrent le visage de Noé et même, si on ose parler ainsi, le gifflèrent. Cham en attrapa deux ou trois au passage pour sa collection, les trouvant d'une forme très bizarre, et Noé ne put s'empêcher de féliciter son fils de sa présence d'esprit en de pareilles conjonctures.
Profitant d'un moment où le bord penchait tout contre la surface de l'eau, avec une légèreté qu'on n'aurait pas supposée, l'hippopotame sauta d'un bond sur le chemin de ronde, et si cette masse ne défonça pas la place où elle tomba, c'est que la construction était bonne.
— Veux-tu te sauver! cria Noé.
— Non.
— Ingrat! je t'ai donné du pain.
— Tu ne m'en as pas donné assez.
Et l'hippopotame, insolemment, marchait sur le patriarche, malgré les coups de bâton que Sem, Cham et Japhet lui assénaient.
— Au secours! l'éléphant! cria Cham.
L'éléphant qui veillait d'ailleurs depuis le commencement de l'attaque en bon ami qu'il était, apparut presque aussitôt et tomba à si bons coups de défenses sur les derrières, ou plus exactement sur le derrière de l 'hippopo-
tame que celui-ci sauta plus rapidement encore qu'il n'avait abordé, en faisant un « Hoc! »
d'où jaillit une vraie trombe.
— Faut-il rester? demanda le mammouth.
— Non! tu risquerais de tomber. On te rappellera s'il le faut. Et merci !
Nouvelle alarme. Un plésiosaure curieux allongea son long cou ; son terrible bec armé de dents pointues allait happer bras ou épaule de Noé... Japhet, qui cette fois ne songea pas à faire
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un discours, trancha de sa hache le col effilé du monstre, avec une rapidité et une force qui lui faisaient beaucoup d'honneur. Un ou deux autres plésiosaures eurent la même mésaventure. Comme les espadons, ils renoncèrent au jeu. Mais, très nombreux encore, ils se contentèrent de regarder à distance de la manière la plus effrayante.
C'étaient, comme on voit, à chaque instant de nouveaux périls. Et pendant ce temps, les farces continuaient sous les eaux pour amuser les poissons, mais eux seulement.
Cependant il y eut tout à coup comme une retraite de tous les assaillants, et l'onde redevint si tranquille que l'on aurait juré avoir rêvé.
— Sommes-nous sauvés?
— Hum! je ne crois pas, dit Sem. Il y a quelque chose là-dessous!
Il ne croyait pas si bien dire, et son caractère soupçonneux rendit à ce moment un grand service à l'arche, car, descendant quatre cà quatre dans les galeries, il vit qu'une voie d'eau commençait à se déclarer dans une des cabines! L'eau entrait déjà en fusant eten bouillonnant dans l'arche! Une minute plus tard, peut-être le mal était irréparable!
La cause de cette désastreuse avarie ne provenait pas, cette fois de l'extérieur. Le coupable était un rongeur, dont l'espèce stupide et malfaisante est disparue, du moins nous l'espérons; car nous ne voudrions pas supposer qu'un honnête lapin ou un rat, si intelligent, ou un castor, si savant et si inoffensif, furent jamais capables d'une pareille folie et d'un pareil crime. Ce méchant animal avait été chargé, par les conseils et insinuations du singe et du serpent, de ronger les parois de sa cabine, de façon à pratiquer un trou par où les alliés pourraient entrer. Je ne sais pas àquel absurde calcul avaient obéi ces conseillers et leur complice, car ils auraient dû penser que la submersion de l'arche ne serait pas une meilleure affaire pour eux que pour leurs ennemis. Mais la haine n'est pas toujours à l'abri des fausses manœuvres, et elle se retourne souvent contre elle-même d'une manière fatale : c'est un monstre qui se déchire de ses propres griffes.
Toujours est-il que l'odieux petit rongeur avait employé tout le temps de la conspiration et de la révolte à faire laborieusement sa tâche, et il venait de réussir au moment même. Il en fut le premier châtié, car, au lieu des merveilles que lui avaient sans doute promis ses perfides meneurs, il ne vit aussitôt qu'une fusée d'eau, ou plutôt il ne la vit pas, car elle l'aveugla,
et il sentit seulement, mais il les sentit bien, les dents aiguës du gros congre qui se trouva là à point pour le happer et l'avaler.
C'était cela qui avait occupé tout à l'heure l'attention des bêtes aquatiques et qui les avait détournées de leurs menaçantes culbutes. Cela les intéressait beaucoup, on le comprend!
Le rongeur ayant attaqué son mur à divers endroits, la brèche s'élargissait rapidement! Sem, à demi renversé par la voie d'eau, appelait au secours; Noéetles deux frères accouraient au plus vite, mais heureusement, avant eux arrivait le rhinocéros, qui, non moins dévoué et non moins intelligent, jusqu'au bout, que l'éléphant, adossait sa puissante masse à la paroi endommagée et arrêtait net tout risque d'invasion, tant humide qu'animale. C'était vraiment là un calfatage de premier ordre!
Cette fois, bien qu'il y eût quelques tonnes de provisions avariées, Sem ne songea pas à déplorer la perte, car elle aurait pu être plus sérieuse.
— Ne vous occupez pas de moi, dit ce brave rhinocéros. Je resterai là tant qu'il le faudra. Je ne crains pas les rhumatismes. Apportez-moi
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seulement à manger, mais quand tout autre péril sera passé. Dites bien des choses à Madame Noé de ma part.
— Elle viendra te voir elle-même, répondit Noé.
— Ce sera un bien grand honneur pour moi.
Et là-dessus, l'arche se remit à danser si fort que l'on aurait pensé que les assaillants, dépités, se décidaient à jouer à la balle avec.
11 était tout de même temps de prendre un parti, de tenter quelque manœuvre décisive, pour arrêter ce jeu-là, qui avait toute chance de mal tourner. Mais comment? On ne disposait pas alors de tous les engins que nous avons maintenant; et nous ne ferons pas la plaisanterie vraiment trop facile et banale de dire qu'il n'y avait pas de canons dans l'arche. Des amis, des alliés parmi les monstres de l'eau, il ne fallait pas songera en trouver, comme on avait trouvé l'appui du lion, du mammouth et de ses honnêtes compagnons.
Toutefois, nous devons mentionner qu'une tentative d'intercession pacifique fut faite par les excellents phoques. Ceux-ci cherchèrent à faire honte aux autres bêtes nageuses de leur inutile cruauté. Ils y déployèrent même
beaucoup d'éloquence, si l'on en juge par une certaine longueur du temps de la trêve que ces pourparlers amenèrent. Mais ils se trouvèrent en minorité et la danse reprit de plus en plus belle.
Cham eut encore une idée pendant le moment de répit.
— Si nous essayions de diviser ces canailles entre elles? Ce serait peutêtre le meilleur moyen?
— Mais comment?
— Voici. Jetons-leur tous les cadavres de singes, tous les tronçons de serpents dont nous n'avons pas eu le temps de nous débarrasser. Ajoutons-y au besoin quelques tonneaux de lard, de bœuf, tout ce que vous voudrez. Alors ils se battront entre eux pour se disputer cette aubaine, et ils nous laisseront tranquilles.
— Les singes et les serpents, je veux bien, dit Sem? Mais les provisions! Si nous les sacrifions pour rien !
— Allons, dit Noé, tu déraisonnes, et Cham a une bonne idée. Le Déluge tire à sa fin, en somme, et il vaut mieux perdre quelques livres de viande que de nous perdre nous-mêmes. Dépêchons!
Le résultat dépassa les espérances de Cham. Les premiers envois de singes et de serpents furent l'objet d'une assez belle dispute pour que le spectacle en fût bientôt d'un grand intérêt. C'étaient maintenant les habitants de l'arche qui s'amusaient à regarder les combats acharnés que se livraient les ennemis autour de ces débris. On peut dire que les contestations entre les carpes des bassins de Fontainebleau, de Versailles, ou des fossés de Chantilly, lorsque vous leur jetez des morceaux de pain, ne donnent qu'une très faible idée de ce qui se passa alors. Les ichtyosaures profitèrent en effet de cette occasion pour vider une vieille querelle avec leurs adversaires habituels les plésiosaures, oubliant l'alliance momentanée qu'ils venaient de faire contre l'arche.
La mêlée était fantastique et effroyable avoir; des centaines de bêtes se jetaient en rugissant les unes contre les autres, disparaissaient, reparais-
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saient; clés baleines lançaient des panaches d'eau clans les airs; des tor- • pilles que cette bataille mettait en humeur de s'exercer, lâchaient au milieu du combat des décharges électriques; enfin, on vit des espadons rendus furieux tourner leurs épées les uns contre les autres dans des duels fratricides.
A plusieurs reprises, on ranima la lutte en jetant quelques provisions. Sem demanda seulement qu'on choisît les moins bien conservées, et Noé y consentit, car les crocodiles et autres voraces n'y regardaient pas de si près. Enfin, soit faute de combattants, soit parce qu'ils étaient allés combattre plus loin, les habitants de l'eau laissèrent désormais en paix ceux de l'arche. Il était temps, car les forces étaient à bout, et le bâtiment n'aurait pas pu résister à un nouvel assaut.
Il ne resta dans le voisinage, et encore pas pour bien longtemps, que les phoques, qui tenaient à féliciter la famille de Noé et à lui souhaiter une bonne fin de voyage.