‹ Noé dans son archeChapitre 17 sur 21 · L .fiA · texte numérisé non relu

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— Pendant la bataille, elle s'est envolée!... Elle a eu peur, cette petite bête!... Elle n'est pas revenue! Ou bien peut-être a-t-elle été dévorée?

— Moi qui l'aimais tant, ma colombe! Si douce! si jolie! Elle qui pressentait les malheurs! Elle qui était si tendre! Elle s'en va au moment où nous allions recommencer à être heureux!

Quoique l'on n'eût pas, à cette époque-là, beaucoup de sensibilité, ayant à soutenir de trop grandes luttes avec la nature, Noé et ses trois fils furent tout attristés de cette nouvelle. Mais comment cela s'était-il fait? Comment ne pouvait-on même pas dire si elle avait pris son vol ou si

elle avait été victime de quelque méchanceté? C'est que cela s'était passé au plus fort de la panique. Elle avait disparu de sa place favorite. Sa maîtresse ne l'avait point senti quitter son épaule; elle était si légère !

Et justement la pauvre petite compagne avait dit quelques instants auparavant :

— Rassure-toi, je suis là pour me réjouir avec toi ou mourir avec toi. Mais tout ira bien. Je le devine.

Et elle était perdue au moment même où il fallait se réjouir. La délivrance en serait toute attristée!

Noé, cependant, réfléchissait.

— Certes, dit-il après un silence, cela est bien affligeant. Mais la petite colombe n'a jamais menti et ne s'est jamais trompée. Jusqu'à ce que nous ayons des raisons de ne plus espérer, c'est à ses dernières paroles qu'il faut, à mon avis, s'en tenir. Elle a dit qu'elle serait là pour se réjouir avec vous. Pourquoi ne reviendrait-elle pas précisément pour cela quand le temps sera venu?

■ — Ah! si cela pouvait être vrai! soupira Madame Noé.

— Nous le saurons bientôt, car, en vérité, voyez, le ciel nous annonce du nouveau !

Remontés sur le chemin de ronde, ils voyaient, en effet, un changement étrange, et sans savoir pourquoi, ils s'en trouvèrent soudain tout réconfortés.

La mer, qui peu de temps auparavant était encore toute tumultueuse et toute rougïe par le sang de la bataille entre les monstres, était devenue comme blanche et laiteuse, et sa surface était parfaitement calme, malgré un grand vent qui s'était mis à souffler de tous les côtés de l'horizon à la fois. Le ciel cependant était encore couvert de nuages, mais ils tamisaient une lumière très douce, qui donnait aux eaux cette apparence de lait, ou d'argent (comme vous aimerez mieux, car il y a des personnes

qui préfèrent l'argent, et d'autres, très nombreuses également, qui aiment mieux le lait que l'argent, par exemple les petits poupons).

Noé fît alors rassembler les animaux sur le pont. Ils vinrent avec des allures dociles, et, il faut le reconnaître cette fois à leur louange, un peu honteuses. On voyait que les singes et les serpents n'étaient plus là.

— Je vous ai maintenant permis de sortir. Vous pouvez aller et venir dans l'arche comme il vous plaira, et je suis bien certain à présent que vous ferez bon usage de cette liberté, car vous n'avez plus longtemps à passer ensemble et vous voilà calmés de vos mauvaises folies. D'ici peu de jours vous retrouverez vos forêts, vos grottes, vos plaines, vos montagnes et vous repeuplerez la terre. Restons jusque-là en bonne intelligence : c'est notre intérêt à tous. Vous avez vu que vos mauvais instincts n'ont pas servi à grand'chose. Après m'avoir dévoré moi et ma famille, vous vous seriez dévorés les uns les autres, et vous auriez été bien avancés! Quand les hommes et les animaux seront redevenus plus nombreux, ils auront bien le temps cle se battre et de se croquer. Mais alors,

nous ne serons plus là ni les uns ni les autres. Ce sera tout de même très malheureux, car la terre serait bien agréable si on y vivait tous amis, et s'il n'y avait pas d'animaux et de gens trop gourmands, d'autres trop paresseux, d'autres trop faibles... Enfin, tout ça ne me regarde pas ni vous non plus. Pour nous occuper du présent, voici deux choses certaines : c'est que le vent qui souffle en ce moment va sécher les eaux très rapidement, et, en second lieu, que nous avons bien du chagrin, car nous avons perdu une gentille petite bête que nous aimions tous, notre pauvre colombe. Si elle n'avait pas disparu, nous avions l'idée de vous, donner encore une fête de réconciliation et de séparation à la fois. Mais vous êtes certainement trop affligés vous-mêmes pour vous réjouir.

— Oh! oui! soupira l'éléphant, et avec lui beaucoup d'autres assistants, et tous se retirèrent en silence.

Toutefois le loup s'approcha timidement et demanda :

— Si c'était un effet de votre bonté, monsieur Noé, quand est-ce que nous vous quitterons, à peu près?

— Mon garçon, je pense dans quatre ou cinq jours au plus. D'ailleurs je vais essayer un moyen de le savoir. Mais pourquoi me demandes-tu cela?

— C'est que j'ai bien peur de ne pas pouvoir, en si peu de temps, changer mon fichu caractère!

Noé le réconforta de son mieux en l'assurant qu'on n'exigeait pas tant de lui.

Puis, il se préoccupa de tenter aussitôt le moyen de se renseigner dont il avait parlé. 11 prit gentiment le corbeau sur son poing, et se plaçant à l'arrière de l'arche, il lui dit :

— Mon bon camarade, prends ton essor, va aussi loin que tu pourras, et si tu aperçois la terre, reviens nous le dire; si tu ne la vois pas, reviens également. Nous t'attendons.

— Couac! couac! couac! répondit l'oiseau noir, en s'envolant rapidement.

Cette réponse était bien peu compromettante; on était fort incertain si elle voulait dire oui, ou non, ou autre chose, ou rien du tout. Mais

on ne put en tirer une autre, puisque le corbeau était déjà loin.

Les heures passèrent alors dans un grand ennui et dans un grand accablement. La chanson du vent devenait bien monotone; les eaux ne semblaient pas baisser, on n'apercevait rien à l'horizon, pas la plus petite ligne de côtes. Le corbeau ne revenait pas. Les animaux étaient très mornes; l'arche était silencieuse, les gens ne savaient à quoi passer le temps, car ce sont les dernières heures de captivité qui paraissent les plus longues.

On s'entretenait pourtant des événements récents, et aussi de l'avenir, mais sans entrain. — Si le corbeau pouvait revenir! — Le vent soufflait. La mer était toujours blanche comme du lait! On n'avait plus envie de boire le bon lait des vaches. — Si le corbeau pouvait revenir! — Tiens! qu'est-ce qui se passera quand la terre n'aura plus de singes ni de serpents? On n'avait pas pensé à cela. Il aurait fallu en conserver au moins un de chaque. « Mais, dit Cham, les singes, on pourra en faire avec des hommes dégénérés. — Dis donc, mauvais plaisant! Ce seront nos arrière petits-enfants. — Eh bien, puisque nous sommes nous-mêmes des singes perfectionnés; nous pouvons bien le dire tout bas pendant que les bêtes n'y sont pas. —Ah! ce Cham. Il a toujours de ces idées! — Quant au serpent, le plésiosaure, peu à peu, en se débarrassant de son corps de canard, refera un serpent très présentable. - - Ce n'est pas mal trouvé. » Mais cette question réglée, on recommence à s'ennuyer. Ah! qu'on s'ennuie, au milieu de

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cette mer laiteuse, avec ce vent qui ne connaît qu'un air. — Si le corbeau pouvait revenir!

Il ne revint jamais, ce peu obligeant noiraud. Toutefois ce qui revint fit autrement plus de plaisir à tout le monde. Mais voilà que je vous raconte ça si mal que vous avez déjà deviné.

Eh bien, oui !

Le cinquième matin, au petit jour, les habitants de l'arche se réveillèrent, tous ensemble, dans un état de joie mystérieuse, incompréhensible, qui les fit tous se rendre sur le pont, sans s'être donné rendez-vous. Noé était arrivé le premier à l'avant de l'arche avec les siens; les animaux l'entourèrent, et tous regardèrent un certain point de l'horizon où quelque chose de merveilleux venait d'apparaître.

Dans le ciel, au loin, dans le ciel un peu pluvieux encore, mais non menaçant, se dessinait en couleurs plus belles ,que toutes les pierres les plus précieuses broyées ensemble, plus belles que celles des plus belles fleurs, du plumage des plus magnifiques oiseaux, resplendissait doucement comme une espèce d'immense porte, un arc d'une grandeur inimaginable, qui appuyait ses deux extrémités sur la ligne de l'horizon! Jamais on n'avait vu cela encore, ou si on l'avait vu, jamais si beau, jamais si nouveau aux yeux et au cœur !

M'arriére, le soleil brillait et un vent puissant, de la fraîcheur la plus agréable, poussait l'arche dans la direction de cet arc-en-ciel splendide !

Le coq poussa trois fois un fier et joyeux salut. Oh! les beaux cocoricos qu'il fit entendre la! Les oiseaux, à ce signal, se mirent à leur tour à chanter en tourbillonnant autour de l'arche. Puis, voici qu'à la grande surprise de Noé et de sa femme, ils s'envolèrent en foule, à tire d'ailes, en avant, bien en avant dans la direction de "la porte d'espérance, puis,' revinrent avec les cris les plus gais, les plus harmonieux, les plus admirables qu'on ait jamais ouïs depuis.

Ils semblaient faire un cortège à quelque autre voyageur aérien. Et

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