‹ Noé dans son archeChapitre 3 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

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endant l'absence de Noé, ainsi qu'il l'avait recommandé, on avait travaillé aux préparatifs du départ. L'arche était complètement terminée, goudronnée, prête à recevoir ses hôtes, et les ouvriers, après avoir reçu leur salaire, étaient repartis dans toutes les directions, en faisant des plaisanteries sur ce navire qu'ils avaient construit en pleins champs.

Les provisions commençaient à s'accumuler dans les flancs profonds de l'arche :

on y avait transporté quatre mille sacs de farine, deux mille tonneaux de lard, cinq mille tonneaux de viande de bœuf salée, autant de viande de bœuf fumée, vingt mille bottes de foin, dix mille jarres de conserves de légumes et de fruits, mais seulement dix tonneaux de bon vin. Les animaux n'en buvant point, c'était évidemment trop encore pour Noé et sa famille pendant la durée du Déluge, mais ils n'avaient pas l'intention de tout boire, et il leur en fallait garder pour attendre jusqu'aux premières vendanges possibles. Quant à l'eau, on

n'en avait pas fait provision, car ce n'est pas cela qui devait manquer.

Dans une soute spéciale, on avait emmagasiné des graines de toutes les plantes et de toutes les fleurs, et des greffes de tous les arbres, pour le cas où toute végétation serait détruite par les inondations, et cela tenait encore beaucoup de place.

Enfin, les coffres contenant les vêtements, les outils, les bijoux, introduits en contrebande par Madame Japhet, les tentes, etc., etc., suffisaient pour remplir tout l'espace disponible et pour arriver presque juste au ras des logements des animaux.

Ce n'est pas tout; lorsque Noé arriva, il vit que l'arche avait déjà des habitants. Il n'en fut pas surpris d'ailleurs, car c'était lui qui avait donné à Madame Noé les instructions nécessaires. Dans la troisième division de la cabane, celle aux étables et aux cages, il y avait, confortablement installées, vingt belles vaches laitières et deux cents poules de toute espèce. Plusieurs même de ces poules étaient déjà en train de couver bien tranquillement.

Peut-être trouverez-vous injuste que les vaches et les poules fussent en aussi grand nombre, quand de toutes les autres sortes d'animaux il ne devait être admis qu'une seule paire. Mais c'était non pas à titre d'animaux, mais à titre de provisions, les unes à quatre pattes, les autres à deux, que ces bonnes bêtes figuraient, les unes pour leur lait, les autres pour leurs œufs. Alors les animaux de l'arche devaient quelquefois se nourrir de lait ou cl'œufs? Mais oui, plaignez-les donc! D'abord, ils ne pouvaient pas tous manger du bœuf salé ou fumé, et puis ils ne pouvaient en manger tout le temps. Enfin, en voyage, il ne faut pas se montrer aussi difficile, et tout le monde, même les bêtes et les gens les plus difficiles à satisfaire, est heureux d'avoir de bon lait pur et de bons œufs frais.

11 ne restait donc plus qu'à attendre le jour du rendez-vous général et le commencement du Déluge.

Peut-être les animaux ne se seraient-ils pas montrés tous très exacts à

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ce rendez-vous, si le Déluge n'eût pas commencé à s'annoncer d'une façon assez visible, sinon pour les hommes, qui continuaient à n'y pas croire, mais pour les bêtes qui sont toujours averties par l'instinct de ce qui doit se passer.

Il ne pleuvait pas encore, ces jours-là. Mais la saison, qui avait jusqu'ici été magnifique, avec un soleil éclatant et une verdure merveilleuse, avait changé tout d'un coup. Le ciel était devenu tout gris, puis tout noir, avec de rares éclaircies qui le rendaient encore plus sinistre. Parfois, de grands coups de vent venaient en mugissant balayer la terre, un vent lourd et brûlant, qui fanait les fleurs et rendait la verdure toute roussie. Parfois

aussi, on entendait au loin de sourds grondements, comme d'une armée en marche ou d'un tonnerre qui aurait résonné à des centaines de lieues.

Les hommes, loin de se rendre à ces signes, croyaient moins que jamais au Déluge. Au contraire, ils souhaitaient la pluie avec impatience, pour rafraîchir un peu le temps. Il y en avait qui insultaient Noé lorsqu'il passait près d'eux, et qui le traitaient de vieux fou en lui jetant clés pierres.

Ce furent les oiseaux qui arrivèrent les premiers, avertis des dangers par l'agitation de l'air. Bien qu'il n'y en eût qu'un couple de chaque espèce, cela en faisait encore des centaines, de toutes les grandeurs et de toutes les couleurs. C'était un curieux spectacle de les voir venir à tire d'aile en poussant des petits cris d'effroi et se percher tout autour de l'arche. Il y en avait de tout petits, des oiseaux-mouches brillants comme des pierres précieuses volantes, des oiseaux de paradis, guère plus gros,

mais avec d'immenses queues toutes frisées. Il y en avait d'énormes au contraire, gros comme des baleines, et dont l'espèce heureusement, a

disparu, car c'étaient des monstres terribles à voir et qui faisaient le bruit d'un ouragan. 11 est vrai que

s'il en existait encore, on pourrait s'en servir pour se transporter airs.

N'oublions pas les oiseaux chanteurs et parleurs, entre autres quet, le geai, le serin et le merle.

Ceux-ci ne furent pas plutôt arrivés et perchés qu'ils attirèrent par leur bavardage l'attention de Japhet, qui se mit à faire la conversation avec eux, au grand amusement de Cham, car ils parlaient tous à la fois sans s'entendre les uns les autres, ce qui d'ailleurs n'a aucune importance pour les bavards.

dans les le perro-

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Les vautours effrayèrent les autres oiseaux par leur air cruel et la mauvaise odeur qu'ils répandaient. Mais ils étaient eux-mêmes trop inquiets, puis trop gênés par cette nombreuse compagnie, et ils allèrent en rechignant se percher à l'écart. Les paons vinrent faire une diversion agréable et réjouir les yeux par leurs belles couleurs, ainsi que les flamants roses, qui se reposèrent tout aussitôt de leur voyage en s'enclormant sur une patte. Enfin c'était un véritable éblouissement que les faisans dorés et les lophophores.

Les hibous, chouettes et

chats-huants , arrivèrent la

nuit, de façon que personne

ne les vit, et que le jour sui-

ils ne virent personne,

tyant alors les yeux fermés.

Quant à l'aigle, il se présenta le dernier, volant majestueusement, l'air fier et mécontent. Avec beaucoup de respect, les autres oiseaux lui firent

une belle place, mais il ne daigna pas même les remercier ni les honorer d'un regard, et ils trouvèrent cela tout naturel.

11 fallait loger tout ce monde, qui, la première nuit coucha en dehors de l'arche ou percha sur les arbres voisins. Aussi, pendant que peu à peu les autres animaux arrivaient, Noé et sa famille tendirent de grandes cordes ainsi que de longues perches dans ce grand espace vide que vous savez qui régnait dans le milieu de l'arche, ce qui fit aussitôt ressembler cet endroit à une immense volière. Madame Japhet et Madame Cham, sous la direction de la mère Noé, avaient garni de plantes grimpantes et de toutes sortes de jolis arbustes fleuris en pots, les quatre étages de galeries circulaires, de façon que cette volière, toute décorée de verdure et de fleurs produisait l'effet le plus agréable du monde et donnait déjà l'envie de naviguer sur un bâtiment dont l'intérieur était aussi enchanteur.

C'était d'ailleurs, une surprise qu'on avait faite à Noé pendant qu'il était en train de prendre note de toutes les bêtes qui maintenant accouraient, affolées, à mesure que le temps devenait plus sombre et le bruit dans les airs plus menaçant.

Noé fut ravi de cette charmante idée et il en fut attendri jusqu'aux larmes. Cham lui-même ne trouva pas de moquerie à cette occasion-là. 11 n'y eut que Sem qui déclara :

— C'est du gaspillage.

— Mais en quelle façon? demanda-t-on.

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— On aurait dû mettre des pommes de terre, des choux, des salades et des carottes.

— C'aurait été beaucoup moins beau.

- Et puis, reprit Sem, quelle dépense d'eau, pour arroser tout cela!

— Allons! voilà Sem,' maintenant, qui veut économiser l'eau du Déluge!

Cette plaisanterie de Cham ramena la bonne humeur un instant près de s'éteindre à cause de ce grincheux, et on se mit tous à la difficile tâche d'accueillir et d'enregistrer les animaux.

On doit leur rendre cette justice que leur arrivée fut parfaite, et que malgré les circonstances dramatiques et l'inquiétude qui les agitait, ils avaient très bien compris leur devoir et avaient tenu à donner d'eux une bonne opinion.

Pour faire honneur à Noé, ils s'étaient arrêtés dans leur course à une demi-lieue de l'endroit du rendez-vous, et là ils avaient organisé une sorte de cortège.

En tête marchaient le lion et la lionne, tout seuls, et séparés du reste des sujets par une centaine de pas. Ils étaient superbes à voir et parfaitement majestueux.

Puis, s'avançaient, tout habillés de velours, le tigre et la tigresse, le léopard, la panthère, la panthère noire, l'ocelot, le guépard, et les autres grands félins. On aurait eu envie d'applaudir sur leur passage. Noé les félicita d'avoir su faire taire leurs rancunes et s'effacer derrière le lion.

L'éléphant et son épouse venaient après, portant l'un le singe et l'autre

la guenon. C'était une idée du singe pour faire rire les gens, et l'éléphant s'y était prêté avec complaisance. En effet, tout cela parut comique et dérida la famille Noé ainsi que les animaux les plus moroses. Une nombreuse bande de singes suivaient les deux éléphants en faisant mille gri-

maces et gambades.

[ais ici, Noé se fâcha tout net.

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— Je n'avais pas dit qu'il vînt tant de singes que cela? Qu'est-ce que c'est que tous ces singes-là? En voilà des singes! L'arche n'a pas été construite pour sauver tous les singes de la création ! Enlevez-moi tous ces singes ! Il suffit de deux singes. Et encore c'est trop. Pas de singes du tout! Je n'en veux pas. Ils feront double emploi avec les hommes...

Là dessus tous les assistants se mirent à rire, y compris les animaux, parce que Noé ne s'apercevait pas qu'il ne devait y avoir dans l'arche en fait d'hommes que lui et sa famille. Mais devant cette hilarité sa colère redoubla.

— J'avais donné rendez-vous à une seule sorte de singes! Et voici qu'il en vient je ne sais combien! Est-ce que tous les singes ne se ressemblent pas?

Le chef des singes qui était un chimpanzé paraissant des plus malins, descendit, à cette parole, avec la plus grande rapidité, de l'éléphant sur lequel il était juché, et faisant signe à tous ses camarades d'accourir, il démontra, en les présentant successivement à Noé avec les gestes les plus burlesques, que le chimpanzé ne ressemblait en rien à l'orang-outang,

l'orang-outang au gorille, le gorille au macaque, le macaque au gibbon, le gibbon au colobe, le colobe au cercopithèque, le cercopithèque au sem-

nopithèque, le semnopithèque au cynocéphale, le cynocéphale au hurleur, le hurleur au sapajou, le sapajou au singe blanc, le singe blanc au singe

vert, le singe vert au sagouin, le sagouin au ouistiti... et enfin, ce qui fit de nouveau éclater de rire l'assemblée, le ouistiti à Noé lui-même.

La démonstration avait diverti le patriarche au fond, mais il gardait cependant un front sévère. On se mit à intercéder pour les singes.

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— Ils nous divertiront pendant le voyage, dit Cham qui semblait éprouver à leur égard beaucoup de sympathie.

— Ils ont la grande qualité de ne pas parler, fit remarquer Japhet.

— Ils nous serviront à table, dit Madame Cham.

— Pauvres bêtes, dit Madame Noé. Elles ont fait tant de chemin! Ce serait dommage de les renvoyer se noyer. Et puis, ce serait les punir de la confiance qu'elles ont eue en toi.

— Allons, répondit Noé, tout en grommelant encore un peu. Qu'ils restent! Mais qu'ils se tiennent sages. Sans cela, a la première mauvaise farce qu'ils feront... nous les renverrons à leurs forêts, sous trois cents pieds d'eau.

Le défilé continua alors, avec les plus grands seigneurs des animaux marchant en bon ordre : le cheval, le zèbre, le chameau, l'ours, le loup, le renard, le rhinocéros. La girafe, ayant rencontré en chemin l'au-

truche, s'était prise pour elle d'une soudaine amitié, et marchait de compagnie avec elle. Mais à mesure que le cortège s'avançait, le désordre devenait de plus en plus grand, car le ciel était maintenant si effroyable à voir, avec les éclairs qui déchiraient les nuages noirs sans interruption, que l'on ne pouvait plus guère songer à l'étiquette et aux cérémonies.

La famille de Noé n'avait pas de trop de tous ses yeux pour contrôler les arrivants, à l'aide des listes qui avaient été dressées d'avance. Chaque espèce d'animaux répondait à l'appel, comme on fait dans les revues des régiments, mais avec moins de régularité, car l'arrière-garde était maintenant une confusion inexprimable des races les plus diverses, carnivores mêlés aux ruminants, quadrupèdes perdus parmi de grands oiseaux retardataires, certains reptiles glissant entre les pattes des animaux domestiques, au grand effroi de ceux-ci.

Parmi les derniers arrivants, on vit accourir clopin-clopant, de pauvres

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bêtes auxquelles personne ne songeait : les pingouins et les manchots, et les divers autres malheureux oiseaux sans ailes, qui, ne pouvant voler et

pouvant à peine courir, se pressaient tout essouflés et à demi mourants de peur. Pour ces déshérités, la bonne maman Noé eut des attentions toutes spéciales, les caressant, les rassurant, leur donnant des friandises, de telle sorte que bientôt ils oublièrent leur effroi et se dandinèrent le mieux qu'ils purent pour exprimer à l'excellente femme toute leur reconnaissance.

D'autres lambins étaient encore : le pélican, le cormoran, le kangourou et le marabout.

Ces oiseaux et ce quadrupède semblaient excédés de fatigue. Le kangourou et la kangouroute se traînaient péniblement et l'on crut tout d'abord que c'était parce qu'ils avaient fait beaucoup de chemin. Mais on s'aperçut que c'était pour une tout autre raison : ils avaient rempli la poche de leur ventre de tout ce qu'ils avaient pu emporter de chez eux : des provisions, des objets dont l'usage est connu seulement des kangou-

rous, enfin leurs petits qui achevaient de faire une lourde charge.

— Ah! mais, dit Noé, les petits, ce n'est pas du jeu; cela fait plus que le compte!

— Ils ne sortiront pas de nos poches, Monsieur Noé, dirent les kangourous d'un air suppliant.

Et, la bonne Madame Noé intercédant encore, le maître consentit à fermer les yeux sur cette nouvelle infraction au règlement.

En revanche, les pélicans et les marabouts, ainsi que les autres oiseaux

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qui se servent de leur bec comme de panier à provisions, durent laisser sur place tout le poisson qu'ils avaient, eux aussi, amassé dans ce petit magasin et qu'ils voulaient passer en contrebande.

— Votre poisson sentira très mauvais dans deux jours, avec ce temps orageux, dit Noé. Vous vous rendrez malades et vous empesterez le vaisseau. Vous aurez du poisson frais pendant le voyage, ne craignez rien... Je vous demande un peu! Quels avares et quels gloutons!

Et les oiseaux, en rechignant, vidèrent leur bec, après avoir manqué de s'étouffer en avalant le plus qu'ils pouvaient de leur réserve.

La nuit tombait au moment où les animaux furent au grand complet dans la vaste plaine.

Japhet leur fit alors un discours que nous abrégerons, et dans lequel

il leur recommanda, delà part de Noé, d'avoir la complaisance de passer la nuit à la belle étoile (si on pouvait parler ainsi d'une nuit où les étoiles étaient complètement cachées), de n'avoir pas peur des éclairs, du tonnerre, du vent ni de tous les autres phénomènes qui pourraient se produire, le Déluge ne devant commencer qu'après l'embarquement cornplet. Enfin, il leur annonça que cet embarquement commencerait au point du jour.

Comme le discours fut aussi long qu'éloquent, beaucoup d'animaux

s'endormirent avant qu'il fût fini. Les autres s'arrangèrent du mieux qu'ils purent pour prendre leur repos, et comme ils avaient tous fait beaucoup de chemin, ils ne tardèrent pas à s'assoupir. Bientôt le silence régna partout sur la terre, interrompu seulement par des grognements ou des murmures vagues de bètes qui rêvaient.

Mais si la terre était silencieuse, l'air ne l'était guère. Le fracas céleste devenait de plus en plus éclatant. Aussi Noé et sa famille, à chaque instant réveillés par les coups de tonnerre, et agités par les soucis du départ, ne dormirent cette nuit-là tout au plus que d'un œil.

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