CHAPITRE IIJ
TERRIBLE COMMENCEMENT DE VOYAGE
ar un phénomène singulier, le lendemain matin, le soleil se montra une dernière fois, mais de la façon la plus étrange.
Partout, le ciel était noir comme de l'encre, sauf à l'horizon, où il était d'une couleur livide plus sinistre encore. Mais tout d'un coup, au moment où le campement se réveillait au cri du coq, le soleil, juste à une petite place toute étroite, troua les énormes nuages de plomb qui le cachaient depuis plusieurs jours, et ses rayons tombèrent directement sur l'arche, et sur l'arche seule.
Alors, au milieu du deuil général de la nature, l'arche parut tout en or! Quel spectacle admirable et terrible, pour les hommes, s'ils avaient pu le voir ! Mais ils s'étaient endormis dans l'incrédulité, et, à cette heure-là ils étaient plongés dans un sommeil dont ils ne devaient pas se réveiller...
Aussi, Noé seul, ainsi que les siens, virent cette chose étonnante, et ils furent tout remplis d'émotion et d'espérance. Quant aux animaux, ils
parurent également émerveillés et troublés par cet au-revoir du soleil, et ils se mirent à pousser de tels cris que pour un moment, ce concert matinal et inattendu couvrit le bruit même de l'orage.
Puis, peu à peu le soleil disparut, s'éteignit, et ce fut dans un demijour que l'embarquement commença.
Une sorte de grande passerelle en planches, très longue, formant un plan incliné, montait du sol jusqu'à bord.
Noé, tout seul au sommet de ce passage, attendait les animaux. Ils lui étaient envoyés couples par couples, par ses enfants, qui faisaient l'appel au fur et à mesure. Chaque couple était aussitôt conduit à son logement.
Le lion, naturellement, grimpa le premier, côte à côte avec la lionne. Son installation dura un peu longtemps. 11 avait voulu visiter ses cabines tout de suite, et il commençait à discuter sur celle que Noé lui attribuait, mais cette fois, pour couper court aux conversations, le patriarche ferma les trois portes à double tour, et le lion prit un air de dignité offensée qui ne fit aucun effet, puisque personne ne put le voir.
Pour les autres, il y eut beaucoup moins de cérémonies, et les placements se firent assez vite, d'autant plus que Noé ne permettait guère de se plaindre, ni de se livrer à des discussions d'amour-propre. Chaque animal avait sa place assignée d'avance.
— Si vous avez des réclamations à faire, nous les examinerons après l'embarquement.
- Je voudrais bien être logé à côté des moutons, dit le loup malgré cet avertissement. Ce sont de si bonnes bêtes !
- Et moi, dit le renard, est-ce que je ne pourrais pas être placé un peu plus près du poulailler? J'aime tant les poules!
TERRIBLE COMMENCEMENT DE VOYAGE
Pour toute réponse, le renard et le loup reçurent chacun un fameux coup de bâton. Ils échangèrent entre eux un signe d'intelligence et ils jetèrent un coup d'œil haineux sur Noé, oubliant déjà qu'il était leur bienfaiteur.
— Ça demande une vengeance, murmura le loup à l'oreille du renard.
— Un peu de patience, et tu verras, répondit son compère.
Il faillit y avoir une bataille sur la passerelle même entre l'hyène et le chacal, qui se détestaient, ayant été concurrents pour toute espèce de vilaines besognes et qui ne s'étaient pas rencontrés depuis longtemps. C'est également à grands coups de bâton que Noé les se-
para, les plaçant, pour plus de sûreté, chacun à une extrémité opposée des logements. Mais, comme deux chenapans qu'ils étaient, ils s'entendirent à demi mot pour une alliance momentanée. Vous pensez bien que Noé ne fut pas sans s'en apercevoir, et qu'il se promit bien de les surveiller particulièrement.
Pour à peu près tout le reste, il n'y eut plus de pareils scandales, il faut le dire cà la louange des animaux. Au contraire, chacun semblait avoir à
cœur de montrer de la reconnaissance à Noé en montant dans l'arche avec sa plus belle allure, et en allant se placer docilement dans son compartiment.
Cependant, il se produisit encore deux incidents, qui devaient avoir plus tard des suites assez graves.
Lorsqu'on appela le serpent, celui-ci ne bougea pas, mais siffla simplement sur place cette petite explication sur un ton doucereux et lamentable :
— Je vous en prie, mes braves gens, portez-moi jusqu'à ma cabine. Il m'est arrivé cette nuit une chose bien malheureuse ! J'étais tellement agité par cet orage, je me suis tellement tourné et retourné pendant mon som-
meil que je me suis noué plus de cent fois, et je me suis si bien embrouillé dans mes nœuds, qu'il me faudrait plus d'une journée pour me débrouiller et pouvoir marcher. Mes bons messieurs et dames, vous ne laisserez pas un pauvre animal se noyer faute de secours, s'il vous plaît, messieurs et dames.
Comme on n'avait pas le temps de chercher à dérouler cette masse confuse, et que d'ailleurs il fallait que la race du serpent elle-même fût sauvée du Déluge, sur l'ordre cle Noé, ses trois fils portèrent avec la plus grande répugnance jusqu'à la cabine, cet énorme amas, dont, en effet, on ne pouvait rien distinguer, sinon une petite tête plate aux yeux méchants
TERRIBLE COMMENCEMENT DE VOYAGE. 41
qui contrastaient avec la douceur affectée du langage. Il sembla un moment à Noéque cette masse était bien grosse pour un seul animal, et il allait examiner cela de plus près, lorsque son attention fut détournée par un vacarme et une agitation qui eurent lieu soudain parmi les singes, lesquels n'étaient pas encore embarqués.
Mais si vous aviez pu regarder dans la cabine du serpent, une fois que la porte se fut refermée, vous auriez vu un spectacle assez étrange. Cette confusion d'anneaux et de replis soi-disan t si difficile à démêler, glissait toute seule sur elle-même, et s'éclaircissait avec une grande facilité. Puis, une quantité de têtes qui s'étaient dissimulées dans l'intérieur de l'écheveau, apparaissaient peu à peu, en jetant des regards brillants et mauvais et en
dardant une langue toute enflammée. De sorte que peut-être dix, peut-être vingt serpents étaient entrés en contrebande dans l'arche!
Quant au second incident, ce fut celui des singes. Se livrant à mille plaisanteries qui n'avaient aucun rapport avec la gravité des circonstances, ils jetaient le désordre parmi le restant des animaux, tirant l'âne par les oreilles et la chèvre par la barbe, arrachant à pleines mains la laine du mouton, effrayant les timides, et s'amusant à imiter tous les gestes de Noé derrière son dos. Puis, tout d'un coup, ils avaient bondi sur le chemin de ronde de l'arche, jouant à s'y poursuivre dans une course effrénée et gênant toutes les opérations de l'appel et des placements.
— Descendez! cria Noé, rouge de colère, descendez tout de suite! ou vous aurez affaire à moi.
Mais les singes continuèrent leurs mauvaises farces comme s'ils ne l'avaient pas entendu.
Noé fit alors un signe au bouledogue, qui veillait à ses côtés, et lui montrant le chef des singes :
— Attrape-le.
En quatre bonds et un coup de gueule, le bouledogue happa le chimpanzé, et l'amena tout déconfit au pied de son maître.
— Tu as mérité la mort, dit Noé en levant son bâton, pour t'être révolté dans un moment aussi solennel que celui-ci. 11 est nécessaire pour la bonne discipline de l'arche que je fasse un exemple. Mais je ne veux pas pourtant que notre départ soit encore assombri par une exécution. Je te fais, pour cette fois-ci, grâce de la vie. Seulement tous les singes vont se rendre au cachot qui est près de la cale. Leur liberté dépendra de leur sagesse et de leur repentir.
— Le repentir d'un singe! murmura Cham. Je voudrais bien voir de quelle couleur il est. C'est moi qui n'aurais pas manqué ce coquin-là !
Quoi qu'il en soit, repentants ou non, mais du moins terrifiés, les singes gagnèrent tous en silence le cachot où les conduisirent le bouledogue et le chien de berger. Mais si depuis ce temps-là les singes et les chiens ne font pas toujours bon ménage, vous pouvez supposer qu'il y en a une
TERRIBLE COMMENCEMENT DE VOYAGE. 43
raison dans la rancune que les premiers ont gardc'e, à propos de cette affaire, à nos braves agents à quatre pattes.
Cette fois, après que les ânes, moutons, chèvres, cerfs, écureuils, et autres inoffensives et pacifiques personnes, se furent bien docilement rendus à leurs places, l'immense plaine fut vide et déserte. Il n'y eut pas d'embarquement spécial pour les puces, les mouches, les araignées, et quantité d'autres insectes, car les puces avaient passé avec les singes, les chiens et les chats, et même en quantité un peu plus grande qu'il n'était nécessaire pour que la race ne s'en perdit point; les mouches volaient déjà en bourdonnant clans tous les coins; et quant aux araignées, il y en avait qui s'étaient installées dans les poutres depuis la construction de l'arche, et qui tissaient leur toile, — justement pour attraper les mouches.
Les trois fils et les trois brus de Noé montèrent alors dans l'arche à leur tour, et la mère voulut monter la dernière avec sa colombe sur son épaule, et sa petite chienne Didine clans ses bras, qui faisait toute sorte de mines prétentieuses, en chienne gâtée qu'elle était.
— Au revoir, dit en soupirant l'excellente femme, en jetant vers la campagne un dernier regard ; au revoir, pauvre terre où nous avons été si heureux! Adieu, pauvres humains qui n'avez pas voulu être sauvés, et qui avez mieux aimé persévérer dans toutes vos fautes!...
Là-dessus, les trois fils empoignèrent avec des « oh! hisse! » l'extrémité de la passerelle et la rejetèrent sur le sol où, vu sa longueur et sa largeur, elle retomba avec un grand fracas.
On aurait dit que c'était un signal pour que le Déluge commençât.
En effet, à ce bruit répondit soudain un coup de tonnerre si net et si prolongé, que l'on n'en avait encore jamais entendu de pareil, et que tous les habitants de l'arche en furent glacés d'effroi, même Noé, dont la bonne figure rougeaude devint toute pâle. Ce coup cle tonnerre était tellement rapproché que chaque être vivant qui se trouvait dans cette retraite, crut que
la foudre était tombée sur lui, ou tout au moins que l'arche était réduite en miettes.
Noé leva les bras vers le ciel en signe de suprême prière, et ses yeux étaient pleins de larmes, mais un second coup de tonnerre retentit, précédé du plus aveuglant des éclairs, qui illumina la terre obscurcie, jusqu'à l'extrémité de l'horizon.
Peut-être, à ce second avertissement, et en considération pour la prière de Noé et de sa brave compagne, y aurait-il eu un répit pour les hommes qui, à ce moment-là, eussent éprouvé du repentir. Mais il paraît qu'il ne s'en trouva point, car après quelques instants d'un silence profond, un troisième éclair et un troisième coup de tonnerre furent la seule et dernière réponse et le dernier avertissement. Encore un silence, mais cette fois plus court que les deux autres, et l'eau du ciel commença à tomber.
D'abord ce furent des gouttes larges comme des assiettes, dont une seule aurait suffi pour vous aveugler et vous étourdir. Puis les gouttes, devenant larges comme des baquets, furent de plus en plus serrées, de telle manière que l'on eût cru que ce n'était pas une pluie, mais une véritable nappe d'eau qui s'abattait sur la terre. Cependant, grâce à son toit incliné et aux solides poutres qui l'étayaient de chaque côté l'arche fit bonne résistance à cette chute d'une masse liquide. Noé et sa famille se trouvaient même assez bien abrités par l'auvent pour pouvoir, du chemin de ronde, contempler le spectacle. Il leur semblait, à leur profonde stupéfaction, qu'ils étaient soudain descendus au fond de l'eau, car ils étaient comme entourés d'une muraille aquatique.
En môme temps, d'immenses éclairs partaient de tous les points du ciel à la fois, comme si dans le ciel on avait tiré vers la terre un bouquet de feu d'artifice qui aurait été formé de centaines de milliers de fusées. L'effet de ces lumières à travers l'eau qu'elles coloraient et incendiaient de toutes les couleurs imaginables était aussi terrifiant que magnifique. Ce n'était plus de l'eau qui coulait ainsi, mais de l'or, de l'argent et des