‹ Noé dans son archeChapitre 5 sur 21 · LE DELUGE · texte numérisé non relu

LE DELUGE

TERRIBLE COMMENCEMENT DE VOYAGE

pierres précieuses en fusion. Cela montrait bien que les plus affreux cataclysmes ont une extraordinaire beauté; mais il n'y a pas d'homme qui pourrait en supporter l'a vue, à moins d'être placé, comme Noé dans des conditions tout à fait exceptionnelles.

Comme on pense bien, cela ne dura ainsi que quelques minutes, peutêtre quelques secondes, car Noé lui-même n'aurait pas pu le supporter, et l'arche, si bien construite qu'elle était, n'y aurait pas résisté. Les éclairs devinrent plus clairsemés et moins fréquents, la pluie moins épaisse, mais elle se mit à tomber toute droite, toute régulière, toute lourde, et

cela paraissait encore plus inexorable que l'ouragan inouï qui venait d'avoir lieu.

En regardant en bas, on ne voyait plus le sol qui était déjà couvert d'eau, mais comme il faisait très obscur, les passagers ne s'apercevaient pas que cette eau atteignait à très peu de distance du bord. Tout d'un coup, ils sentirent que l'arche n'était plus retenue à la terre par sa masse et son poids, mais au contraire qu'elle était soulevée et se balançait légèrement. Il fallait qu'il y eût déjà au moins deux fois la hauteur du vaisseau, pour qu'elle pût flotter ainsi...

Ah! bien oui! deux fois la hauteur! Écoutez ceci. Il y avait d'un côté de la plaine où avait été construite l'arche des montagnes très hautes,

dont les pics, les échanerures et les forêts étaient bien familiers à Noé, ainsi qu'à ses fils qui dans leur enfance y avaient fait je ne sais combien d'excursions. Or, tout d'un coup, un éclair très lumineux et très prolongé, qui arrivait, on eût dit, tout exprès pour renseigner les voyageurs, leur montra qu'ils étaient au niveau même des forêts qui couronnaient la cime de cette chaîne de montagnes. Quelques minutes après, ils virent, à la faveur d'un autre éclair, les pics les plus élevés dépasser la surface de l'eau à peine de la hauteur de l'arche elle-même.

Partout régnait le silence le plus profond, ou du moins on n'entendait pas d'autre bruit que le monotone clapotis de la pluie tombant sans relâche sur l'eau elle-même. Ainsi, les hommes qui avaient été submergés à travers toute la terre, s'ils avaient souffert, n'avaient pas du moins dû souffrir longtemps. 11 est probable que les uns avaient été anéantis rien que par les premiers éclats de tonnerre, les autres réduits en poudre par la vue des éclairs, les autres enfin écrasés d'un seul coup par la trombe d'eau. Cela peut nous consoler de la pensée d'un si grand nombre de millions de créatures humaines détruites en si peu de temps. Et d'ailleurs, il est revenu, depuis, tant de gens sur la terre, que cette pensée n'afflige plus que les personnes extrêmement faciles à apitoyer. Seulement, il ne faut pas non plus, comme certains égoïstes abominables, dire : « Après nous le Déluge, » et satisfaire tous ses appétits sans crainte que le Déluge revienne. Ceux-là mériteraient que le Déluge revint, non pas après eux, mais de leur vivant, pour leur donner une bonne leçon. C'est toute la moralité que nous ferons, une fois pour toutes, durant ce récit. Il nous reste tellement d'événements à raconter !

Le jour était à peu près revenu, si on peut appeler ainsi une lumière blafarde qui augmentait encore la monotonie de la pluie. Il devait être environ quatre heures de l'après-midi, et maintenant on n'apercevait absolument plus rien qui dépassât le niveau de l'inondation; pas un arbre, pas un rocher : en un mot rien ne rappelait la vie.

TERRIBLE COMMENCEMENT DE VOYAGE

Aussi, lorsqu'après avoir regardé s'il n'y avait rien de nouveau dans l'intérieur de l'arche, la famille Noé qui était remontée sur le chemin de ronde ne pouvant se lasser de ce spectacle d'horreur, fut-elle brusquement surprise et effrayée par un bouillonnement violent qui se fit dans les eaux, à l'arrière.

La première idée fut de croire qu'un imprudent animal s'était laissé tomber par la lucarne de sa cabine. Mais le bouillonnement était si considérable qu'il ne pouvait être produit tout au moins que par le mammouth. Japhet alla voir, mais il revint bientôt en disant que le mammouth était dans son box et aussi tranquille que possible.

Au bouillonnement succéda un grand souffle, au souffle un grognement, au grognement enfin, l'apparition d'une double masse : une un peu moins grosse en avant, l'autre énorme, tout de suite après. . ,-^^L-

— C'est peut-être une montagne arrachée...?

— ■ Ou un volcan qui surgit sous l'eau...?

— C'est moi... dit une grosse voix enrouée.

— Qui, vous?

— L'hippopotame.

— Ah ! c'est vrai, voilà sa tête et ses naseaux.

— Et voilà son dos que nous prenions pour une île. Qu'est-ce que lu veux?

— Pardonnez-moi, si j'arrive en retard. Mais vous aviez, il est vrai, oublié de m'inviter. Ma cabine est-elle prête?

— Il n'y a pas de place pour toi, mon ami.

— J'aurais tant voulu faire un voyage d'agrément !

— Nous nous en passerions bien, quant à nous.

— Qu'est-ce que je vais devenir?

— Sais-tu nager?

— Je ne fais que cela toute la journée.

— Alors continue.

— Et si ça m'ennuie?

— Plonge.

— Et quand j'en aurai assez?

— Elotte.

— Vous êtes des malhonnêtes !

— Bonsoir.

— Je reviendrai.

— On t'enverra des flèches.

— Et si je suis sage?

— Tu auras de temps en temps un pain.

— Donnez-m'en un tout de suite, ou je pleure!

— Tiens, en voilà un parce que tu nous as fait rire.

L'hippopotame avala son pain comme une dragée, et plongea gracieusement. Son apparition avait dissipé un instant la tristesse infinie de la famille, cependant que la nuit commençait et rendait la pluie plus lourde, plus monotone et plus lugubre.

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