‹ Noé dans son archeChapitre 6 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

es animaux étaient singulièrement sages.

Du moins pendant les premiers jours. Le tumulte des éléments les avait tout d'abord comme fait tomber en syncope, ou avait rendu immobiles de peur ceux qui n'avaient pas perdu connaissance. Ah! certes non, ils ne pensaient pas à mettre le nez, la trompe, le mufle, ou le bec à la lucarne! Les singes ne faisaient plus résonner leur cachot de grincements et de cris de colère. Les oiseaux étaient immobiles sur leurs perchoirs, comme des oiseaux empaillés. Ceux qui pouvaient s'étaient cachés la tête sous leur aile. Les animaux les plus braves comme les plus craintifs étaient également frappés de stupeur.

Us ne touchaient pas aux nourritures qu'on leur avait apportées clans leurs chambres.

• — C'est toujours autant d'économisé, disait

Sem en se frottant les mains tout joyeux. Si cela pouvait durer ainsi

tout le temps !

— N'y compte pas trop, répondit Cham; ils se rattraperont.

Enfin, il n'y avait, outre les humains, que deux seuls animaux clans l'arche qui n'eussent pas été frappés ainsi et ne fussent pas soit endormis, soit hébétés. (Je ne parle pas des puces, car on ne pouvait les voir, et leurs propriétaires étaient trop absorbés pour les sentir, de sorte qu'on ne saura jamais ce qu'elles éprouvèrent.)

Les deux seuls animaux éveillés et rassurés étaient la bonne colombe de Madame Noé et sa petite chienne Didine. La colombe resta sur l'épaule de sa maîtresse en roucoulant doucementcomme pour lui dire: «N'aie pas peur; quant à moi, je ne craindrai rien, tant que tu seras là. » Quant à la petite chienne, elle se donnait des airs rageurs tout à fait ridicules dans cette circonstance, et elle aboyait chaque fois qu'il y avait un coup de tonnerre; moitié pour paraître défendre ses maîtres, et moitié pour prouver qu'elle pouvait, elle aussi, faire beaucoup de bruit quand elle voulait.

Le premier qui donna signe de vie, fut le lion qui était demeuré assis, très droit, l'œil fixe, mais avec un tel air de dignité que s'il eut peur, lui aussi, il ne le laissa pas voir.

— Hohà ! rugit-il. Quelqu'un, ici ! Tout de suite ! Qu'on aille s'assurer si Sa Majesté la reine a besoin de quelque chose.

— Je prendrais bien, dit une voix langoureuse qui sortit de la cabine de la lionne, un petit mouton.

— Et moi, reprit le lion, que l'on m'apporte un bon gros veau bien gras, sans tarder.

Ce fut Sem ,

qui, en sa qualité d'économe, répondit à cette double demande.

— Je suis bien désolé de ne pas pouvoir vous complaire; mais comme le déluge doit durer quarante jours, et que beaucoup d'autres animaux (je veux dire beaucoup de vos sujets) aiment aussi le mouton et le veau, jugez du nombre qu'il faudrait de ces bonnes bêtes. 11 faut donc vous plier aux désagréables circonstances, et donner à tous

l'exemple de l'abnégation en votre qualité de roi. Vous avez droit chacun

à dix livres de bœuf salé, — à moins que vous ne le préfériez fumé.

- C'est bien. Je me laisserai mourir de faim, dit le lion d'un air

sombre, tandis que l'on entendait dans sa cabine la lionne se livrer à

une attaque de nerfs.

— Votre Majesté verra combien la viande salée est bonne après deux jours déjeune, répondit Sem très flegmatique. Et encore, murmura- t-il, je trouve que le père est bien généreux de leur en donner dix livres. Je verrai ce qu'on pourra leur retrancher.

— N'y a-t-il donc aucun de mes vassaux qui me vengera d'un pareil traitement? reprit le lion à voix haute. Tout le monde a-t-il perdu courage dans cette infâme prison?

Mais il faut croire que les lâches vassaux étaient trop occupés ou trop indifférents pour faire cause commune avec leur seigneur, car dé> des cabines du tigre, du léopard, du loup, de tous les autres carnassiers en un mot, se distinguait un bruit très actif de mâchoires, ; et le loup, chez qui on n'aurait pas supposé une telle docilité et une telle douceur, demandait très poliment si on ne pourrait lui donner encore un petit os à ronger, ce que Sem, d'ailleurs, lui refusa sans hésitation.

Ainsi, peu à peu, la vie un instant suspendue par la terreur, repre-

nait dans l'arche ses droits par la faim. En même temps, sans cloute pour rendre un peu de force et de confiance aux bêtes et aux gens, le ciel adoucissait sensiblement sa rigueur.

Pour la première fois, depuis quatre jours, la pluie cessait, du moins par intervalles. Le vent, encore très vif, mais moins furieux, chassait par instants de grands troupeaux de nuages et l'on revoyait des places bleues, bien que le soleil restât caché. 11 ne régnait plus cette température de fournaise qui, lors du grand ouragan, avait failli étouffer les privilégiés de l'arche eux-mêmes. Mais il soufflait une petite brise fraîche et réconfortante.

Noé profita de cet état bienfaisant des éléments pour se rendre en personne à la cabine du lion, lui ouvrir la porte de sa propre main, et l'inviter à le suivre jusque sur le chemin de ronde. Le lion fut tellement stupéfait de cette audace qu'il obéit. comme un petit chien, — et encore comme un petit chien bien dressé.

Là, une fois en plein air, Noé, d'un geste qui faisait le tour de l'horizon, lui montra l'immense plaine des eaux, qui, sans un obstacle, sans une cime d'arbre ni de montagne, s'étendait à perte de vue, puis il lui tint ce langage :

— Ecoute, lion; et dispense-moi de te donner du Vous et de la Majesté. 11 n'y aurait qu'un maître ici, ce serait moi, et encore je ne suis qu'un humble serviteur des volontés toutes puissantes. Nous avons été, toi et moi, et tous les êtres qui respirent ici, sauvés de la destruction universelle par la même force qui pourrait encore nous replonger dans le néant. A quoi nous sert cle prendre un ton superbe sur ce tout petit édifice flottant? Je suppose que tu nous dévores, moi et mes enfants, et que tu deviennes à ton tour le maître de l'arche. Ou bien tu dévoreras ensuite tous tes sujets, les uns après les autres, à supposer qu'ils se laissent faire — et encore il y en a qui te répugneraient trop pour que tu puisses jamais t'en nourrir, — ou bien ce seront eux qui te dévoreront. Dans le premier

Page 1