LE DISCOURS AU LION
cas, cela durera peut-être un peu plus longtemps, mais il arrivera un moment où tu seras bien avancé! Dans le second, ce sera plus vite fini, et ce sera au tour de tes sujets de se déchirer les uns les autres. Tu veux te laisser mourir de faim, disais-tu à Sem qui a eu le tort de te traiter en économe au lieu de te parler raison comme je le fais. Mais tu n'es même pas libre de le faire, puisque tu as été choisi pour conserver la race des lions une fois que nous serons sortis de ces épreuves. Cependant, je prends sur moi de te délier de cette obligation. Mais je te crois trop fier de ta race pour profiter de cette liberté. Réfléchis. Laisse-toi mourir de faim si tu le veux. Le léopard et le tigre mangeront tes restes, et Sem dira que c'est autant d'économisé sur les provisions du bord. Si tu préfères un autre genre de trépas plutôt que de rester dans ce que tu appelles une prison infâme au lieu de la nommer le refuge béni, tu as encore la permission de te jeter dans cette eau que tu vois au-dessous de nous. Regarde, j'y vois aller et venir, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, et faire les tours les plus gracieux, toute une famille de requins, qui ne sont pas tes sujets, et dont l'estomac te semblera peut-être une tombe moins ignominieuse que la panse de ton vassal et ennemi le tigre... Mais je suis certain déjà que tu n'as plus de ces ridicules mouvements d'humeur, et que tu comprends que le premier des animaux doit donner aux autres l'exemple de l'intelligence. Tu n'es plus mon ennemi, mais mon allié pour faire régner le bon ordre dans ce provisoire séjour. T'ai-je bien ou mal jugé?
Le lion, pour toute réponse, baissa noblement la tête en signe d'obéissance.
Noé alors appela sa femme, à laquelle le lion tendit la patte en rentrant soigneusement ses griffes et en la regardant avec des yeux très doux, demanda la permission de lui présenter officiellement la lionne. Celle-ci voulut faire quelques façons et conserver des airs de dignité offensée, mais le lion la regarda avec un tel froncement de sourcils et de naseaux qu'elle fut tout de suite aussi gracieuse qu'il convient à une reine.
— Ouvrez, maintenant, dit Noé à ses enfants, toutes les portes des cabines, et dites aux animaux de venir à tour de rôle sur le pont. Il n'y a aucun danger, ni pour eux ni pour nous.
Noé savait qu'il y avait d'autant moins de danger qu'ils étaient dis-
posés à la douceur et à la bonne humeur parce qu'ils avaient le ventre plein. Ils sortirent donc de leurs logis avec beaucoup de curiosité de savoir ce qui se passait au dehors, et ils se promenèrent, en attendant de monter sur le pont, le long des galeries intérieures qu'ils distinguaient mieux que le jour de leur entrée, où il faisait si noir et où ils avaient été embarqués si précipitamment. Les plantes et les fleurs qui tapissaient les balustrades leur rendaient un peu le souvenir de la terre et leur faisaient un bien dont ils ne se rendaient peut-être pas compte, mais dont ils ressentaient les heureux effets.
Ils se regardaient les uns les autres avec beaucoup de surprise cle se trouver ainsi réunis, comme s'ils ne se rappelaient pas être venus ensemble, le même jour et, avoir passé par la même passerelle. Il est probable que ce jour-là ils étaient poussés par une force instinctive, comme cela arrive aux somnambules et que pour le moment tout cela était si nouveau pour eux qu'ils n'étaient pas encore rentrés en possession de leur véritable nature. Aussi, d'anciens ennemis mortels se rencontraient dans ces promenoirs, sinon en se demandant pardon et en se faisant des politesses, ce qui n'est pas clans les habitudes clés bêtes, mais du moins sans se montrer les dents.
Enfin, je ne sais pas si cela durera, mais à cette heure-ci l'arche offre un peu l'image du Paradis terrestre, et les cerfs n'ont pas un frisson d'horreur en frôlant les tigres, tandis que les léopards ne semblent pas se clouter cle la présence des pauvres moutons, qui ont tant d'ennemis, ordinairement. Et voilà-t-ii pas, en vérité! le chat qui demande aimablement à la souris si elle n'a pas eu un peu le mal de mer!
Noé s'est placé clans la grande salle qui est, comme vous savez, au centre delà cabane. Il est assis, ayant à ses côtés Madame Noé, puis le lion et la lionne, et ses trois fils ainsi que leurs femmes sont rangés derrière eux pour assister au défilé.
Très poliment, les animaux passent devant l'estrade, et suivant leur caractère, poussent un cri joyeux, ou un grognement qui ne veut exprimer que cle bonnes intentions, ou même régalent l'assistance d'une jolie chanson : c'est ainsi que se distinguent, entre autres, le rossignol, le merle, le perroquet, le cricri, et monsieur l'âne qui pousse un si beau et si sonore hi-han! qu'on lui demande de recommencer, ce qu'il fait de la meilleure grâce du monde.
Le défilé est très long, car Noé est heureux cle passer la revue cle tout son monde et cle dire à chacun une parole d'encouragement ou d'amitié» Le lion de son côté fait très bonne contenance. Cependant, en passant,
il donne un coup de griffe assez bien senti (du moins je le suppose), à un babouin qu'il avait vu dans un coin, ne se croyant pas aperçu, imiter sournoisement les gestes de Noé et lâcher de faire rire ses voisins aux dépens du brave patriarche. C'est le seul incident désagréable de la cérémonie. Encore passe-t-il à peu près inaperçu au milieu de la bonne grâce générale.
Seulement, comme le défilé tire à sa fin, et qu'il n'y a plus que quelques personnages sans importance qui attendent leur tour et leur poignée de patte, le lion se penche vers Noé et lui demande tout doucement la permission de rentrer dans sa cabine et la même faveur pour la lionne, ne fût-ce qu'un instant.
— Nous mourons de faim, dit-il à voix basse. Tout' ce monde-là a mangé sa pitance. Il n'y a que nous qui ayons laissé la nôtre, quand nous faisions notre mauvaise tête.
Noé admire fort cet acte d'héroïsme vraiment royal, et la bonne maman Noé en est tout attendrie; elle embrasse le lion sur le museau.
Pendant que le roi et la reine sont en train de dévorer leur bœuf fumé auquel Noé ordonne formellement à Cham de joindre un petit supplément, les animaux ont la permission de se promener dans la salle de réception et sur le chemin de ronde. Cette promenade leur fait beaucoup de bien et en même temps leur permet de faire connaissance. Il y a quantité de présentations, de salutations, de conversations.
Certainement, il me paraît, à moi-même qui vous raconte cette histoire, bien extraordinaire que tous les animaux, rassemblés dans un espace relativement si petit, puissent faire si bon ménage. Comment leurs instincts ont-ils pu à ce point être oubliés? Comment les bêtes fauves ne sont-elles pas immédiatement tombées à belles griffes sur les inoffensives? Comment les plus vieux et les plus acharnés adversaires ont-ils pu ainsi se regarder sans haine? Comment les animaux venimeux n'ont-ils pas cherché à piquer et à empoisonner ceux entre les pattes desquels ils circulaient sans
que ceux-ci fissent un mouvement pour les éviter? Enfin bien d'autres questions qu'on pourrait faire et que j'abrège.
Je vois à ces anomalies deux bonnes raisons tout au moins. D'abord Noé avait sagement décidé que jamais ses pensionnaires ne sortiraient et ne se rencontreraient ensemble avant d'avoir mangé et même d'avoir l'estomac bien rempli. C'était le meilleur moyen d'entretenir l'amabilité réciproque.
La seconde raison c'est que, peut-être, en raison même du Déluge et de la nécessité de se trouver ainsi réunis au milieu d'un tel péril sans pouvoir s'échapper nulle part, les caractères étaient momentanément un peu changés. Nous ne sommes pas toujours les mêmes personnes clans des circonstances différentes. On voit des enfants méchants qui deviennent très sages quand ils sont étroitement surveillés; on en voit qui perdent un peu la tête quand ils sont tout à fait en liberté. Et cela se remarque aussi chez ceux qui ne sont plus clés enfants depuis longtemps.
Et puis, enfin, n'oublions pas que le Déluge n'est pas fini. Il n'a même fait que commencer et nous ne savons pas encore tout ce qui se passera. Espérons que Noé, s'il se rencontre cle mauvais sujets, saura les mettre à la raison.
Pour le moment, la journée n'étant pas finie, les bêtes sont encore en train de se livrer aux douceurs de la promenade sur le pont, et de la liberté relative qui leur est accordée.
Ils vont et viennent, passent et repassent en se faisant des signes d'amitié ou des saluts cle politesse. Si vous voulez avoir un peu une idée cle la façon dontilsse comportent, vous n'avezqu'à aller faire une petite promenade aux Champs-Elysées, le dimanche, dans l'après-midi. En vous asseyant sur une chaise, vous verrez marcher à petits pas toute sorte cle personnes qui ont l'air plus ou moins souriant, plus ou moins aimable. Ces messieurs et ces dames, cle tous les âges et cle toutes les couleurs, vont jusqu'au bout cle l'allée, puis reviennent, et ainsi de suite pendant plus d'une heure. Il y en
a aussi qui se rencontrent, qui se disent bonjour avec des cris de joie, avec des rires. 11 y en a qui sont présentés les uns aux autres par des amis communs et qui paraissent alors si surpris et si heureux que l'on dirait que cette aventure est le plus grand bonheur de leur vie. On en voit même qui ressemblent un tout petit peu à des animaux familiers ; des jeunes messieurs aux moustaches ébouriffées qui font penser à des chats, ou même à des lions; d'autres promeneurs qui vous rappellent des chèvres, des boule-
dogues ou môme des singes. Vous verrez une dame brebis saluée très respectueusement par un monsieur hibou qui vient de faire connaissance avec elle par l'entremise de sa cousine ou de sa sœur la poule, qui a un beau petit nez pointu et un joli chapeau rouge. Vous remarquerez que
certains rient tout haut et très fort, d'une façon qui frappe l'oreille comme le cheval qui hennit, ou bien avec une voix perçante et saccadée, qui ressemble tout à fait au cri de la poule qui vient de pondre son œuf.
Tout cela, bien entendu, n'est pas une ressemblance aussi absolue et aussi tranchée que je parais vous le dire en ce moment; ce n'est qu'une espèce de jeu de l'imagination. Mais c'est pour vous faire comprendre à peu près le coup d'œil que présentait l'arche le premier jour de répit, sauf que l'arche était moins longue que l'avenue des Champs-Elysées, et que les animaux faisaient tout de même moins de cérémonies que les personnes.
C'était déjà très beau, surtout pour l'époque, que nous puissions penser à des personnes en regardant des animaux.
— Comme je suis heureuse et comme je suis fière de connaître Votre Majesté! soupirait la gazelle qui venait d'être présentée à la lionne, par l'ourse blanche. Et l'on disait que Votre Majesté était si méchante, si cruelle!
- On dit tant de mensonges et de calomnies, répondait la lionne en donnant une petite tape amicale à la gazelle.
— Ah ! qu'il y a longtemps que nous nous étions vus! disait le zèbre à l'éléphant qui venait de lui donner une cordiale poignée de trompe.
■ — Cela n'a rien d'étonnant, jeune homme, répliquait l'éléphant. Vous êtes toujours si pressé! A mon âge on n'est pas toujours en chemin et en
courses comme vous. Il faut un voyage comme celui-ci pour se rencontrer.
— J'espère, disait d'un ton rude, mais bienveillant, le loup au renard, que nous voilà désormais bons amis.
— Est-ce que nous ne l'avons pas toujours été? ripostait le renard avec une politesse narquoise.
Enfin, il y aurait bien d'autres dialogues de la sorte à vous raconter. Mais Cham, qui tenait le journal du bord, et qui s'amusait beaucoup de toutes ces scènes, ne les a pas toutes notées; et quand même ce serait trop long.
Cependant, une chose que Cham aurait dû remarquer et consigner dans son rapport, ce qui peut-être aurait évité divers ennuis, c'est que
pendant celte belle journée, il y eut des animaux qui se rassemblèrent de préférence et se tinrent la plus grande partie du temps un peu à l'écart des autres. Ils s'entretenaient tout bas, dans des coins, et lorsqu'on ne les observait pas, jetaient soit sur Noé, soit sur leurs compagnons de voyage, des regards assez difficiles à interpréter. Ces compères étaient, entre autres, les singes, l'hyène, le chacal, le renard, la buse, le vautour, le
serpent. Singulière compagnie, n'est-il pas vrai? Pour le serpent, vous savez déjà que ce suspect personnage n'était pas le seul de son espèce dans l'arche. Seulement, on ne s'en était pas aperçu, parce que, prétextant une grande migraine, il avait fermé la lucarne de sa cabine, et ses acolytes pouvaient ainsi se dissimuler dans l'obscurité; sans cela Noé aurait vite remis les choses en ordre sans pitié.
Quoi qu'il en soit, ces manœuvres, si c'en étaient, ne furent pas soupçonnées, et l'ensemble de l'après-midi fut un des moments heureux.
Il y eut aussi un coup d'œil délicieux. C'est quand Noé permit à tous les oiseaux de faire une petite excursion dans les airs, à la condition d'être rentrés avant la nuit.
Ce fut comme une envolée de fleurs de toutes les nuances, et une musique ravissante.
Seule, la colombe de Madame Noé refusa obstinément de prendre sa part de cette promenade. Elle tint à rester sur l'épaule de sa maîtresse, disant qu'il « serait bien assez tôt quand elle serait forcée de partir » Que voulait-elle dire par là? Madame Noé en fut toute triste pendant un instant.
Le soir arrivant, les oiseaux rentrèrent, et les voyageurs reprirent tous leur place dans leurs cabines.
Il était grand temps, car, à peine la nuit venue, il se remit à pleuvoir à torrents.